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sept 2012
Paul Valéry 1937 – De l’enseignement de la poétique au Collège de France
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De l’enseignement de la poétique au Collège de France

L’Histoire de la Littérature s’est grandement dévelopée de nos jours, et dispose de nombreuses chaires. Il est remarquable, par contraste, que la forme d’activité intellectuelle qui engendre les oeuvres mêmes, soit fort peu étudiée, ou ne le soit qu’accidentellement et avec une précaution insuffisante. Il est non moins remarquable que la rigueur qui s’applique à la critique des textes et à leur interprétation philologique se rencontre rarement dans l’analyse des phénomènes positifs de la production et de la consommation des oeuvres de l’esprit.

Si quelque précision pouvait être atteinte en cette matière, son premier effet serait de dégager l’Histoire de la Littérature d’une quantité de faits accessoires, et de détails ou de diverstissements, qui n’ont avec les problèmes essentiels de l’art que des relations tout arbitraires et sans conséquence. La tentation est grande de substituer à l’étude de ces problèmes très subtils, celle de circonstances ou d’événements qui, pour intétressants qu’ils puissent être en eux=mêmes, ne nous disposent pas, en général, à goûter une oeuivre plus profondément, ni à concevoir de sa structure une idée plus juste et plus profitable. Nous savons peu de chose d’Homère: la beauté marine de l’Odyssée n’en souffre pas; et de shakespeare, pas même si son nom est bien celui qu’il faut mettre sur le Roi Lear.

Une Histoire appronfondie de la Littérature devrait donc être comprise, non tant comme une histoire des auteurs et des accidents de leur carrière ou de celle de leurs ouvrages, que comme une Histoire de l’esprit en tant qu’il produit ou consomme de la « littérature », et cette histoire pourait même se faire sans que le nom d’un écrivain y fut prononcé. On peut étudier la forme poétique du Livre de Job ou celle du Cantique des Cantiques, sans la moindre intervention de la biographie de leurs auteurs, qui sont tout à fait inconnus.

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Mais une Histoire de ce type suppose ou exige, à titre de préambule ou de préparation, une étude qui eût pout objet de former une idée aussi exacte que possible des conditions d’existence et de développement de la Littérature, une analyse des modes d’action de cet art, de ses moyens et de la diversité de ses formes. On ne concevrait pas que l’Histoire de la Peinture, ou celle des Mathématiques (par exemple) ne fussent pas précédées d’une connaissance assez approfondie de ces disciplines et de leurs techniques propres. Mais la Littérature, à cause de sa facilité apparente de production (puisqu’elle a pour substance et pour instrument le langage de tous, et qu’elle ne combine que des idées non spécialement élaborées) semble pouvoir se passer, pour être pratiquée et goûtée, de toute préparation particulière. On ne conteste pas que cette préparation puisse paraître négligeable: c’est l’opinion commune, selon laquelle une plume et un cahier de papier, en y ajoutan quelque don naturel, font un écrivain.

Ce n’était pas là le sentiment des anciens, ni celui de nos plus illustres auteurs. Ceux-là mêmes qui ont cru ne devoir leurs ouvrages qu’à leur désir et à leurs vertus immédiatement exercées, s’étaient fait, sans qu’ils s’en doutassent, tout un système d’habitudes et d’idées qui étaient les fruits de leurs expériences et s’imposaient à leur production. Ils avaient beau ne pas soupçonner toutes les définitions, toutes les conventions, toute la logique et la « combinatoire » que la composition suppose, et croire ne rien devoir qu’à l’instant même, leur travail mettait nécessairement en jeu tous ces procédés et ces modes inévitables du fonctionnement de l’esprit. Les reprises d’un ouvrage, les repentirs, les ratures, et enfin les progrès marqués par les oeuvres successives, montrent bien que la part de l’arbitraire, de l’imprévu, de l’émotion, et même celle de l’intention actuelle n’est prépondérante qu’en apparence. Notre main, quand elle écrit, ne nous donne pas normalement à percevoir l’étonnante complication de son mécanisme et des forces distinctes qu’elle assemble dans son action. Mais ce qu’elle écrit ne doit pas, sans doute, être moins composé; et chaque phrase que nous formons doit, comme tout acte complexe et singulier, approprié à quelque circonstance qui se ne se reproduit pas, comporter une coordination de perceptions actuelles, d’impulsions et d’images du moment avec tout un « matériel » de réflexes, de souvenirs et d’habitudes. Tout ceci résulte de la moindre observation du langage « en acte ».

Mais encore, une réflexion tout aussi simple nous conduit à penser que la Littérature est, et ne peut être autre chose qu’une sorte d’extension et d’application de certaines propriétés du Langage.

Elle utilise, par exemple, à ses fins propres, les propriétés phoniques et les possibiliés ryhtmiques du parler, que le discours ordinaire néglige. Elle les classe même, les organise, et en fait quelquefois un emploi systématique, strictement défini. Il lui arrive aussi de développer les effets que peuvent produire les rapprochements de termes, leurs contrastes, et de créer des contradictions pou user de substitutions qui excitent l’esprit à produire des représentations plus vives que celles qui lui suffisent à entendre le langage ordinaire. C’est là le domaine des « figures », dont s’inquiétait l’antique « Rhétorique », et qui est aujourd’hui à peu près délaissé par l’enseignement. Cet abandon est regrettable. La formation de figures est indivisible de celle du langage lui-même, dont tous les mots « abstraits » sont obtenus par quelque abus ou quelque transport de signification, suivi d’un oubli du sens primitif. Le poète qui multiplie les figures ne fait donc que retrouver le langage à l’état naissant. D’ailleurs, en considérant les choses d’assez haut, ne peut-on considérer le Langage lui-même comme le chef-d’oeuvre des chefs-d’oeuvre littéraires, puisque toute création dans cet ordre se réduit à une combinaison des puissances d’un vocabulaire donné, selon des formes instituées une fois pour toutes?

En somme, l’étude dont nous parlions aurait pour objet de préciser et de développer la recherche des effets proprement littéraires du langage, l’examen des inventions expressives et suggestives qui ont été faites pour accroître le pouvoir et la pénétration de la parole, et celui des restrictions que l’on a parfois imposées en vue de bien distinguer la langue de la fiction de celle de l’usage, etc.

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On voit par ces quelques indications la quantité de problèmes et l’immensité de la matière que propose à la pensée le dessein d’une théorie de Littérature telle que nous la concevons. Le nom de POETIQUE nous paraît lui convenir, en entendant ce mot selon son étymologie, c’est-à-dire comme nom de tout ce qui a trait à la création ou à la composition d’ouvrages dont le langage est à la fois la substance et le moyen, – et point au sens restreint de recueil de règles ou de préceptes esthétiques concernant la poésie.

L’art littéraire, dérivé du langage, et dont le langage, à son tour, se ressent, est donc, entre les arts, celui dans lequel la convention joue le plus grand rôle; celui où la mémoire intervient à chaque instant, par chaque mot; celui qui agit surtout par relais, et non par la sensation directe, et qui met en jeu simultanément, et même concuremment, les facultés intellectuelles abstraites et les propriétés émotives et sensitives. Il est, de tous les arts, celui qui engae et utilise le plus grand nombre de parties indépendantes (son, sens, formes syntaxiques, concepts, images…). Son étude ainsi conçue est évidemment des plus difficiles à conduire, et d’abord, à ordonner, car elle n’est au fond qu’une analyse de l’esprit dirigée dans une intention particulière, et qu’il n’y a pas d’ordre dans l’esprit même.: il en trouve ou il en met dans les choses; il ne s’en trouve point à soi-même qui s’impose à lui et qui passe en fécondté son « désordre » incessamment renouvelé.

Mais la Poétique se proposerait bien moins de résoudre les problèmes que d’en énoncer. Son enseignement ne se séparerait pas de la recherche elle-même, comme il doit se faire dans tout haut enseignement; et il devrait être abordé et maintenu dans un esprit de très grande généralité. Il est impossible, en effet, de donner à la Littérature une idée suffisamment complète et véritable si l’on n’explore pas, pour la situer exactement, le champ entier de l’expression des idées et des émotions, si l’on n’examine pas ses conditions d’existence, tour à tour dans l’intime travail de l’auteur et dans l’intime réaction d’un lecteur, et si l’o ne considère pas, d’autre part, les milieux de culture où elle se développe. Cette dernière considération conduit (entre autres résultats) à une importante distinction: celle des oeuvres qui sont comme créées par leur public (dont elles remplissent l’attente et sont ainsi presque déterminées par la connaissance de celle-ci) et des oeuvres qui, au contraire, tendent à créer leur public. Toutes les questions et querelles nées des conflits entre le nouveau et la tradition, les débats sur les conventions, les contrastes entre « petit public » et « grand public », les variations de la critique, le sort des oeuvres dans la durée et les changements de valeur, etc., peuvent être exposés à partir de cette distinction.

Cependant la partie essentielle d’une Poétique devrait consister dans l’analyse comparée du mécanisme (c’est-à-dire, de ce que l’on peut, par figure, appeler ainsi) de l’acte de l’écrivain, et des autres conditions moins définies que cette acte semble exiger (« inspiration », « sensibilité », etc.).

L’observation personnelle, et même l’introspection, trouvent ici un emploi de première importance, pourvu que l’on s’attache à les exprimer avec autant de précision qu’on le puisse. Il faut bien avouer que la terminologie dans les arts, et particulièrement dans l’art littéraire, est des plus incertaines: forme, style, rythme, influences, inspiration, composition, etc., sont des termes qui s’entendent, sans doute; mais qui ne s’entendent que dans la mesure où les personnes qui les emploient ou les échangent entre elles, s’entendent elles-mêmes. D’ailleurs, des mots aussi « élémentaires » que phrase ou vers ou même consonne demeurent bien mal définis.

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En résumé, l’objet d’un enseignement éventuel de la Poétique au Collège de France, loin de se substituer ou de s’opposer à celui de l’Histoire Littéraire, serait de donner à celle-ci à la fois une introduction, un sens et un but.

PAUL VALERY

Février 1937.


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