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Archive pour la catégorie 'André Gide'


André Gide, « Le rayonnement de Paul Valéry »

15 septembre, 2012
André Gide, Paul Valéry | Pas de réponses »

Le rayonnement de Paul Valéry

La mort de Paul Valéry n’endeuille pas seulement la France; du monde entier s’élève la plainte de ceux que put atteindre sa voix. L’oeuvre reste, il est vrai, immortelle autant que peut prétendre à l’être une oeuvre humaine et dont le rayonnement continuera de s’étendre à travers l’espace et le temps. Je laisse à d’autres le soin de louanger cette oeuvre imposante, capable d’instruire et de féconder les esprits les plus lointains et les plus divers; cette prose et ces vers d’une rigueur, d’une plénitude, d’une beauté si parfaites qu’ils forcent l’admiration et ne peuvent être comparés qu’aux plus purs joyaux de notre littérature. C’est de sa personne même que je voudrais parler; de ce que fut Paul Valéry. Je perds en lui mon plus ancien ami. Une amitié de plus de cinquante ans, sans défaillances, sans heurts, sans failles et telle enfin que sans doute nous la méritions, si différents que nous fussions l’un de l’autre. Encore qu’il répugnât aux confessions, et tînt en assez grand mépris le particulier, l’individuel, sans doute me pardonnerait-il de laisser aujourd’hui s’exprimer ma désolation personnelle. Comme il estimait ne devoir livrer au monde, à l’ordinaire, que sa pensée, bien des gens ont pu s’y méprendre et ne voir en lui qu’une intelligence prodigieuse, jouant de tout et de tous sans s’engager ni se laisser émouvoir ou toucher par rien. Sa pudeur à l’égard des sentiments était extrême, et sa réserve; de sorte que lui-même semblait se douter à peine de ce que son exquise sensibilité, de ce que les qualités de son coeur apportaient de frémissement secret jusqu’à ses vers les plus altiers. Et ce sont également ces qualités de coeur, cette attention affectueuse, cette tendresse même parfois, qui nous rendaient l’amitié de Valéry si précieuse. Le reste, ce trésor intellectuel, je le retrouverai dans ses livres; mais son sourire, si affectueux, dès qu’il cessait d’être ironique, mais son regard, mais certaines inflexions comme caressantes de sa voix… Eh quoi! Tout cela n’est déjà plus qu’un souvenir.

Au début de mai 1942, sur le point de m’embarquer pour Tunis, j’eus la joie de revoir Valéry; il était venu me rejoindre à Marseille. Lui qui, si souvent, à Paris, accablé de soucis, de besognes et d’obligations, marquait une pénible fatigue, me parut, durant ces deux jours de soleil et de congé que nous passâmes ensemble, reposé, comme rajeuni, en pleine possession de sa valeur, plus vivant, plus aimant, plus foisonnant qu’aux meilleurs temps de sa jeunesse. Une extraordinaire gaîté animait ses propos jaillissants et je restai tout ébloui par les ressources de son intelligence, charmé par son aisance et par son affectueuse grâce.

Quand, par-delà mon exil de trois ans en Afrique du Nord, je pus enfin regagner Paris, je retrouvai Paul Valéry plus vieilli que je ne consentais à m’y attendre. » Je n’en puis plus », me disait-il, atteint secrètement par le mal qui bientôt après se déclara. Ulcère stomacal, hémorragie, congestion pulmonaire… durant un mois d’alitement, la pénicilline, les transfusions de sang, les soins les plus assidus de ses proches ne parvinrent qu’à prolonger d’atroces douleurs. Les quelques fois que je pus le revoir encore, la souffrance inscrite sur ses traits le rendait presque méconnaissable. Lors de mon avant-dernière visite, il me retint longuement à son chevet, une de mes mains pressée par les deux siennes, comme s’il attendait de ce contact une sorte de transfusion mystique. Il faisait effort pour me parler et, longuement, penché vers lui, je fis effort pour le comprendre, mais ne pus, hélas! recueillir de sa bouche que des mots indistincts. Il avait pourtant conservé sa parfaite présence d’esprit; et, peu de jours plus tôt, prenait encore quelque plaisir, quelque soulagement du moins, dans la lecture: un grand volume relié restait sur son lit: c’était l’Essai sur l’Esprit et les Moeurs des Nations, de Voltaire; de ce Voltaire dont il disait, en Sorbonne, le 10 décembre dernier: « Il est l’homme d’esprit par excellence, le plus délié des humains, le plus prompt, le plus éveillé… possédant jusqu’au dernier jour des ressorts de réaction comme inépuisables. » Pensait-il en écrivant ceci que ces mots pourraient aussi bien s’appliquer à lui-même?

Je lis encore, dans ce même dernier discours de Valéry, ces phrases où, peignant Voltaire, il se peint: « Tout excite son désir de connaître, de réduire, de combattre; tout lui est aliment et lui sert à entretenir ce feu si clair, si vif, où une transmutation perpétuelle s’opère… où le génie de la dissociation résout chaque apparence de vérité qui traîne dans le siècle et qui s’impose encore à la paresse des esprits. »

O le moins paresseux des êtres! Toi qu’animait, en plus de ce « génie de la dissociation », un splendide génie poétique qui ne visitait point Voltaire, tu combattis sans cesse avec les seules armes loyales de l’Esprit, pour de durables et pacifiques victoires. Tandis que les ténébres nous assiègent de toutes parts, par toi la France étend un rayonnement sur le monde; et ce que tu apportes au monde ne peut nous être retiré.

André Gide, Feuillets d’automne.

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