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Joseph Attié, « Ecriture et réel », Quarto 101-102

5 septembre, 2012
Joseph Attié | Pas de réponses »

 

Ecriture et réel

Joseph Attié

 

 

« C’est de la parole, bien sûr, que se fraie la voie vers l’écrit. »

 

Jacques Lacan, D’un discours qui ne serait pas du semblant

 

 

« D’où les deux manifestations du Langage, la Parole et l’Ecriture… la Parole (en créant les analogies des choses par des analogies des sons), l’Ecriture en marquant les gestes de l’Idée se manifestant par la parole. »

 

 

Mallarmé, Le mystère dans les lettres.

 

 

Le titre qui m’a été transmis pour cette conférence pose des questions bien complexes.1 J’y apporterai un éclairage, un tour de piste fondé sur deux interrogations. Quelle est la fonction de l’écrit pour Lacan? Comment aborder la question du réel? Cette dernière question étant au centre du cours de Jacques-Alain Miller de cette année, j’explorerai donc avec grand plaisir plusieurs de ses formulations.

 

 

J’introduirai d’abord mon propos par un rappel des diverses scansions de l’enseignement de Lacan, et développerai par la suite les fonctions de l’écrit qu’il a mises en valeur, quant au réel, je partirai de l’idée que c’est ce qui fait cause.

 

 

Causalité dans l’écrit

 

 

Il y a toujours une cause dans ce qui nous fait dire, écrire ou faire quelque chose. Cette causalité, Lacan l’a initialement située au niveau de l’image dans le miroir. Il n’a pas usé du terme d’écriture à son propos. Par contre, il l’a bien nommé causalité dans l’écrit justement nommé « Propos sur la causalité psychique »2 qui date de 1946. L’enjeu concerne la reconnaissance par le sujet de son image dans le miroir par identification au semblable. Lacan va très loin dans cette perspective, indiquant son ambition de toujours: « Nous croyons donc pouvoir désigner dans l’imago l’objet propre de la psychologie, exactement dans la même mesure où la notion galiléenne du point matériel inerte a fondé la physique. »

 

 

Nous pouvons être étonnés aujourd’hui de lire cette phrase sous sa plume. L’imago, cette image de soi dans le miroir, est ainsi à la psychologie ce que le point matériel est à la physique. On ne saurait mieux affirmer l’ambition scientifique de Lacan dans sa visée du réel.

 

 

Le discours de Rome3 a ensuite constitué un tournant majeur qui a privilégié le symbolique dans l’ordre de la causalité. Ce discours daté de septembre 1953, a été précédé par une conférence prononcée en juillet de la même année, intitulée « Le symbolique, l’imaginaire et le réel »4, sorte d’instant de voir qui allait guider tout son enseignement ultérieur. En 1974, soit vingt-deux ans plus tard, il produira son Séminaire R.S.I., où réel, symbolique et imaginaire seront équivalents. Le rejet du privilège d’un de ces registres sur les autres aura des conséquences infinies. Lacan poursuivra son Séminaire l’année suivante en introduisant le concept du sinthome, qui viendra doubler celui du symptôme, introduire un quatrième terme au ternaire du noeud borroméen et les nouer ensemble. Simple rappel d’un long parcours, nécessaire à poser pour interroger ce qui se joue entre l’écriture et le réel sur fond des trois registres réel, seymbolique et imaginaire.

 

 

Entre divan et page blanche

 

 

Tout analysant écrit beaucoup de choses dans le cadre de sa cure. Soit pour noter ses rêves, soit pour reprendre une séance de son analyse, soit pour rédiger des exposés cliniques ou théoriques qu’il est appelé à faire. Nous pouvons dire que nous avons là deux registres: ce qui opère par la parole sur le divan et ce qui opère par l’écrit sur la page blanche. Ce ne sont pas des registres équivalents. L’écrit reste quelque chose de contingent par rapport à la cure, alors que la parole est inhérente à sa nature même.

 

 

Il arrive aussi qu’on organise des ateliers d’écriture pour les patients dans telle ou telle institution, généralement dans les cas où une cure analytique n’est pas possible. L’écriture vient ainsi se substituer à la parole. Elle prend alors la même fonction que les dessins d’enfants par exemple, ou leurs jeux, à partir de quoi on tente de lire quelque chose pour comprendre comment se nour leur rapport au monde. Cette tentative de lecture produit des effets sur celui qui écrit, qui dessine ou qui joue, et donne à l’analyste des éléments de la logique de la structure, pour éventuellement ouvrir à l’invention du patient.

 

 

J’ai été pris, au cours de mon analyse, dans un écrit qui n’a pas été déclenché par la cure. C’est une écriture poétique, présente bien avant le commencement de l’analyse, qui a pris une ampleur insoupçonnée et m’a suivi tout au long de celle-ci. La question s’était alors imposée de cerner le lien entre ces deux registres de la parole analytique et de l’écrit poétique, de la parole et de l’écrit.

 

 

Je donnerai d’emblée la réponse qui a fini par émerger pour moi, tout en continuant à l’interroger. Une distinction est à faire entre ce qui peut opérer par le signifiant, par la parole, et ce qui opère par l’écrit, c’est-à-dire par la lettre, entre ce qui opère par le symbolique et ce qui passe par le réel de la lettre. Cette évidence s’est imposée d’autant plus fortement que je ne comprenais rien à ce que j’écrivais. Je ne cherchais d’ailleurs pas à comprendre comme on chercherait à comprendre un rêve, puisque cela prenait statut de poésie se suffisant à elle-même. Par ailleurs, cela ne se dialectisait pas avec l’Autre du transfert. La chose ne lui était d’ailleurs pas adressée, bien que je m’empressais de lui confier ce que j’écrivais.

 

 

Ce que je dis là, j’en ai déjà parlé publiquement et cela a même été publié. Si je reviens là-dessus et que je me répète, c’est que cette question insiste et m’impose de poursuivre mon interrogation. Le titre qui m’a été transmis m’est apparu comme la part du diable venant me titiller et me réveiller. Il ne s’agit toujours pas a’apporter une interprétation sur ce que dit cette écriture comme si c’était une parole analytique. La question qui m’importe est de savoir d’où vient cette écriture, quelle est son origine, et pourquoi cela insiste. Il y a là comme un mécanisme qui nécessite d’être pensé et interrogé, je n’hésite donc pas à y revenir, quitte à aggraver les difficultés.

 

 

Mon exposé aura ainsi l’allure d’un travail analytique fondé sur la théorie de Lacan, et par ailleurs il s’appuiera sur la certitude d’une expérience personnelle qui reste partiellement énigmatique.

 

 

Origine et commencement

 

 

Quelque chose peut paraître curieux et m’incite à creuser ce mystère. Il n’y a pas d’origine pour l’être humain. La naissance ne constitue pas une origine. Ni le père, ni la mère, ni le Nom-du-Père.

 

 

Que l’on situe l’origine du côté du paradis terrestre, ou du vert paradis des amours enfantines, ou de tel âge d’or qui aurait été vécu, de toute façon, cette origine ne prend effet et sens que comme perdue. L’origine, ce serait donc la perte du départ. Toute la théorie analytique et toute notre pratique l’attestent.

 

 

Yves Bonnefoy, poète que j’affectionne, part lui aussi du constat de l’origine perdue, et y distingue deux niveaux. Il y a, pour lui, un ensemble d’épiphanies, sorte d’expériences mystiques, de paroles parfois très simples qui viennent à l’esprit, ou de visions aigues qui constituent des sortes de révélation et marquent le sujet par une présence et une évidence qui ne peut s’oublier. Par exemple, la vue de tel arbre un certain jour, de tel ciel, de telle source, de quelques fleurs, ou de certains êtres. Ce sont des expériences que chacun a vécues dans son enfance. Les mots emportent avec eux une certitude. L’arbre ou la source renvoient toujours à cet arbre, à cette source du départ. Mais à côté de ces choses simples et humbles, il y a, nous dit Bonnefoy, le chemin qui passe à côté, qui mène à la porte de la maison, avec, dans ses salles et ses chambres, des hommes et des femmes dont on perçoit l’ombre encore, dont on entend presque la voix. Ces personnes finiront par mourir, et cette maison sera démolie. »"Que ma mère ne meurt pas », se répète l’enfant au sortir d’une première inconscience ». Il ne suffit pas ici de dire « la source » pour fonder la chose, mais il faut des phrases infinies pour dire cela qui va avec la mort et le hasard. Il y a donc deux niveaux de réalité. D’une part, des arbres qui seront toujours là. Et d’autre part, ces êtres marqués par la mort. Il y a ce qui se nomme, et il y a ce qui ne finira jamais de vouloir se dire. Telle est ce qui constitue la poétique de Bonnefoy. Ainsi, certains mots semblent renvoyer à une origine, alors que l’infini de la parole est nécessaire pour s’assurer de quelque chose qui serait comme l’origine, sans être jamais assuré qu’il y ait là une origine.

 

 

Pascal Quignard, autre écrivain français, situe l’origine au temps de l’aoriste5. L’aoriste constitue un temps du verbe, dans la langue grecque, qui correspond à un passé indéterminé. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut dater précisément. Grévisse nous dit, dans sa grammaire du Bon usage, que c’est ce qu’exprime un fait accompli à un moment déterminé du passé, sans considération du contact qu’il peut avoir avec le présent. Il n’implique en soi ni continuité ni simultanéité par rapport à un fait passé et marque une action – point. En voici un exemple tiré de La Fontaine: « Compère le renard se mit un jour en frais. Et retint à dîner commère la cigogne. » D’une action hors temps, qui relève d’une fable, sorte de légende crée par l’écrivain, on est tenté d’en faire un acte lourd de toute une morale aux conséquences imprévisibles. Le verbe semble nous situer là une origine, simplement parce qu’il situe une fiction qui est là dans tout langage.

 

 

Pour Mallarmé, c’est la poésie qui est à l’origine. Elle est la seule manière d’exprimer l’origine de l’univers, et il s’appuie pour le dire sur Homère dont on ne sait même pas s’il a bel et bien existé. On peut aussi bien remonter au mythe et dire d’Orphée qu’il a chanté le monde et lui a ainsi donné naissance.

 

 

Ce n’est évidemment pas un hasard si les poètes et les écrivains se posent ce type de questions. Ils posent, en effet, par leur écriture quelque chose qui n’a jamais eu lieu avant. Mais d’où leur vient l’idée de poser une première fois telle ou telle fiction et de vouloir ainsi la nommer?

 

 

L’analyste, lui, est amené à se poser un autre type de question. D’où lui vient ce qu’on appelle le désir de l’analyste? La réponse qui peut lui venir n’apparaît pas sous la forme de l’aoriste qui n’existe d’ailleurs pas en français. Il peut, par contre, dire qu’un jour il fit tel rêve, un jour l’analyste s’absenta sans qu’on sache pourquoi ou avança une interprétation qui devint oraculaire. On ne manquera pas, dans ces conditions, d’évoquer l’épopée oedipienne pour s’expliquer ce qui a bien pu se passer ce jour-là. On parle alors de contingence.

 

 

À ma connaissance, Lacan ne s’est pas référé à l’aoriste. Par contre, s’agissant de la temporalité de l’inconscient, il a mis l’accent sur le passé simple et le futur antérieur. Celui-ci indique un « passé du futur ». C’est bien ce à quoi renvoie la notion freudienne d’après coup, Nächdrangung. Lacan, avec ce terme, va s’interroger sur ce qu’est le retour du refoulé, et va préciser que « cela ne vient pas du passé, mais de l’avenir », qui réside alors dans l’actualisation de ce passé.

 

 

Mallarmé formulera ce principe dans une petite pièce de mime, intitulée justement « Mimique »: « La scène n’illustre que l’idée, pas une action effective, dans un hymen, vicieux, mais sacré, entre le désir et l’accomplissement, la perpétration et son souvenir: ici devançant, là remémorant, au futur, au passé, sous une apparence fausse de présent. » Imaginez le mime dans le silence total de son jeu, installant un moment de pure fiction sous une apparence fausse de présent. Entre l’action de « Pierrot assassin de sa femme » – titre du livret – action dont on ne sait pas si elle a jamais eu lieu, l’écriture sur une feuille de ce scénario, et sa reprise en silence par le mime, nous avons une métaphore par excellence de l’absence d’origine.

 

 

S’oppose à cette idée mythique de l’origine, le terme hébreu de Béréshit. Dans l’Ancien Testament, il est dit en hébreu: Béréshit bara Elohim Et hachamoïme va Et Haaretz. Ce qui revient à dire qu’au « commencement », Dieu créa le ciel et la terre. Les talmudistes n’ont cessé de se demander pourquoi la création commence par la lettre Beth de Béréshit, et non par Aleph qui la précède et qui donc devrait avoir une priorité sur le Beth, selon leur logique qui se veut divine. Je ne note parce qu’il y a là déjà, un débat entre le signifiant « au commencement » et la lettre Aleph ou Beth.

 

 

On peut donc dire qu’à l’origine, on imagine toujours une origine. Elle semble relever de l’ordre du fantasme, alors que le commencement relève, lui, de l’ordre de la manifestation du symptôme par le signifiant ou la lettre. Mallarmé, pour sa part, a télescopé l’origine et le commencement en soutenant que « Les dieux que ne sont que des mots… »

 

 

Lacan traduit Béréshit dans son Séminaire Le transfert par cette formule « au commencement était le Verbe », s’opposant ainsi à Freud qui prônait plutôt une citation du Faust de Goethe dans la dernière phrase de Totem et Tabou: « au commencement était l’acte ». D’autres encore traduisirent la formule de Goethe par « au commencement était l’action ». Ce sont là trois énoncés incompatibles, nous dit Lacan, parce que ce qui importe « pour faire apparaître l’ex nihilo propre à toute création, ce n’est pas tant la valeur d’énoncé que la valeur d’énonciation. »6 Pour repérer une valeur d’énonciation, seul le signifiant nous donne une indication. S’agissant de l’expérience analytique et du transfert, Lacan préfèrera dire: « au commencement était l’amour », pour souligner « ce qu’il y a d’épais et de confus dans ce commencement ». C’est un commencement, précise Lacan, « non de création, mais de formation. » Retenons cette distinction. L’amour, n’est pas une création, mais une formation transférentielle.

 

 

Autres témoignages poétiques

 

 

Si on se tourne maintenant du côté de la création au sens de la sublimation, il y aurait lieu d’insister sur la première phrase qui inaugure tout roman ou toute oeuvre.

 

 

La Recherche du temps perdu de Proust s’ouvre sur ces mots: « Longtemps je me suis couché de bonne heure. » Cela a l’air de s’engager d’une manière oedipienne, puisque l’attente du petit Marcel est celle de sa mère et le drame est celui de la séparation avec elle. Gérard Genette a fait un sort à cette phrase. Il s’est demandé ce qui en serait résulé si Proust avait commencé par écrire: « Longtemps je me suis douché de bonne heure. » Nous aurions alors été tentés de dire que tout cela semblait commencer par la masturbation et nous pourrions imaginer une tout autre suite. Mais s’agissant de Proust, nous savons que toute La Recherche n’a été qu’une tentative d’expliciter son désir d’écrire. C’est l’occasion d’opposer ici l’analyse, qui commence par l’amour, et l’écriture littéraire ou poétique, qui commence par un désir. Désir d’écrire, d’abord confus chez Proust, puis plus explicite.

 

 

James Joyce, lui, a engagé Le portrait de l’artiste en jeune homme par « Il était une fois, et c’était une très bonne fois », mettant ainsi l’accent sur la tradition irlandaise qui donne toute son importance au conte et au conteur. Rien ne nous interdit d’imaginer que nous sommes dans l’Iliade et l’Odyssée d’Homère.

 

 

Dans un texte intitulé Les incipits, je n’ai jamais appris à écrire, Louis Aragon soutient la thèse que la première phrase d’un roman engage totalement ce roman. Que l’écrivain, en effet, commence par camper un petit enfant, garçon ou fille, un adolescent, une adolescente, ou encore un adulte, et c’est toute la suite qui le contraint à orienter son roman dans un sens ou dans un autre. Que l’auteur donne à son personnage le prénom de Jean-Jacques ou de Mohamed cela le plonge irrémédiablement dans des univers différents. Tel est l’impact d’un commencement. Ce n’est pas pour rien qu’on s’interroge sur ce qu’est la demande d’un sujet qui entame une analyse. Il inaugure un commencement dans sa vie qui pose un avant et un après.

 

 

A défaut d’origine pour le parlêtre, il y a un ou des commencements. Voilà qui nous ramène à cette formule « au commencement était le Verbe », autrement dit le signifiant, la parole. Le commencement s’engage donc par le signifiant, et l’origine, le cas échéant s’engage, elle, par la lettre, parce que la lettre comme signe de l’alphabet a toujours été là et reste identique à elle-même. Nous revoilà donc avec l’analysant avec sa parole d’un côté, l’écrivain avec son écriture de l’autre côté, du côté de la lettre.

 

 

Impossible de ne pas évoquer ici le statut si particulier et si privilégié du rêve. Celui-ci, en effet, mixte de parole et d’écrit, renvoie à une origine qui émerge d’on ne sait où, et à un commencement plus précis, qui est le récit du rêve, impliquant Imaginaire, Symbolique et Réel. La parole du récit de rêve est fondée dans un écrit au statut plutôt mystérieux, parce qu’il relève de l’inconscient. Pendant longtemps, on a considéré l’inconscient comme une sorte de réservoir qui contenait les représentations refoulées. En fait, l’inconscient est vide. C’est une page blanche. Lacan dira dans son dernier enseignement que c’est un réel. C’est la parole qui le constitue, c’est-à-dire qui écrit pour la première fois ce qui n’a jamais été là. Nous sommes donc là entre le dit et l’écrit. Je ne cesse depuis longtemps de tourner autour de cette formule pour interroger la question de l’écriture et du réel.

 

 

Tout l’enseignement de Lacan d’ailleurs passe entre ces deux axes: le dit, l’oral du séminaire, et l’écrit de ses écrits. Gardons aussi à l’esprit qu’il définit la position de celui qui enseigne comme étant celle de l’analysant.

 

 

Prenons une formule majeure de Mallarmé, différente de la parole du rêve, et tentons de dégager ses coordonnées dans les registres lacaniens: « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. » Nous avons là une conjonction extraordinaire des trois instances de l’Imaginaire, du Symbolique et du Réel. L’idée du coup de dés, c’est l’idée toute imaginaire, de gagner une fortune ou de la perdre, sur un coup de dés. La formule elle-même s’inscrit dans l’ordre du symbolique, puisqu’elle dégage une sorte de loi: on ne peut pas abolir le hasard. Celui-ci nous renvoie à l’idée du réel. On peut même ajouter que cette écriture constitue ce que Lacan a appelé une écriture d’un bout de réel. C’est d’autant plus intéressant que la formule constitue une sorte de tautologie. Le coup de dés est littéralement synonyme du hasard. Cela revient à dire le hasard n’abolit jamais le hasard. Le jamais ne est une négation absolue du temps, qui éccentue la part de réel. C’est une manière de prendre acte de l’ordre de l’impossible.

 

 

De la clinique analytique

 

 

Quelles leçons tirer de tout cela dans la clinique? Voici deux vignettes issues de mon expérience.

 

 

Telle analysante commença un jour sa séance en disant: « Aujourd’hui je me suis autorisée à venir en retard. » En fait, son retard ne portait que sur deux ou trois minutes. Je ne m’en serais probablement pas rendu compte su elle n’en avait pas parlé. J’ai profité de ce qu’elle disait pour lever immédiatement la séance qui n’a duré que l’espace de quelques secondes. Qu’est-ce qui m’a autorisé à faire une séance aussi courte? Ce n’est, vous l’imaginez, ni un caprice de ma part, ni l’application d’une règle. Par contre, j’avais en tête ce qui s’était déjà dégagé de son discours, depuis un moment déjà, à savoir qu’elle se définissait elle-même comme « une femme empêchée ». C’est la formule de son fantasme, extraite de ses quinze années d’analyse. Sa mère l’empêchait de faire toutes sortes de choses. Ce qui s’écrit de son réel, c’est son empêchement. La formule ici n’est pas opaque, tout le monde peut imaginer de quoi il retourne. Qu’est-ce qui a pu résulter de cette ponctuation d’une séance courte? Cela n’a pas bouleversé le tableau. Rien n’a changé, en effet, et elle a continué à répéter d’une manière ou d’une autre tout au long des années qu’elle était bien une femme empêchée. La fin de son analyse, qui date de quelques mois, a pris une fois encore l’allure de quelque chose qu’elle s’autorisait.

 

 

En somme, la formule du fantasme, hors les scénarios imaginaires, a bien l’air d’être l’écriture d’un bout de réel. Equivalente de cette autre formule de Freud: « Un enfant est battu. » Nous savons combien il a insisté pour dire que la deuxième phrase de ce fantasme – « mon père me bat » – n’a été formulée par aucun analysant, c’était sa propre construction. Fantasme fondamental à la mesure du masochisme fondamental.

 

 

Voici une autre phrase qui a émergé d’un rêve d’une autre analysante: « Finalement, l’argent ne sert à rien, même pas à être une femme. » Tenter d’expliciter cette formule énigmatique, c’est tenter de dégager la logique de la cure, ce qui n’est pas le lieu. Je la situe simplement dans la série d’une écriture d’un bout de réel. Elle semble émerger d’un inconscient réel. Ce type de formule nécessite d’être notée immédiatement, car il suffit d’un rien pour faire une erreur de transcription. Prenons à ce propos un simple proverbe comme « Qui vole un oeuf vole un boeuf. » C’est une phrase qui semble inscrite de toute éternité dans la langue et personne n’imagine pouvoir la dire autrement.

 

 

Pour disjoindre au maximum écriture et réel, rappelons deux formulations de Lacan. Le réel, dit-il, c’est ce qui revient toujours à la même place. Il y a là quelque chose de fixe, d’inerte. Qui ne se dialectise pas. Il avance ausis que le réel, c’est l’impossible. En somme, l’impossible, c’est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. C’est ce qu’il dit du rapport sexuel. Formule qui ne cesse pas de provoquer surprise et incompréhension.

 

 

On m’a rapporté récemment un propos tenu au cours d’un colloque féministe: « Quand on songe qu’il y a encore des gens pour penser qu’il y a une différence entre les sexes! » La thèse soutenue étant que le sexuel relevait du culturel, le propos se voulait subversif. C’est dire qu’on n’a pas fini d’expliciter ce qu’il en est de ce type d’énigme!

 

 

Freud s’est rapproché au plus simple de ce dont il s’agit en notant qu’il n’y a pas de représentation du sexe dans l’inconscient. C’est l’indice d’un certain réel. Pour Lacan, il y a un rapport qui ne peut s’écrire, c’est un rapport de non-rapport. Voilà qui inscrit une opposition radicale entre l’écriture et le réel. Si une articulation est possible entre écriture et réel, cela supose que l’écrit passe par le signifiant, par la parole. C’est ce qui assure un fondement à la parole analytique.

 

 

Le question cependant est plus complexe et plus subtile. Voici ce que dit J.-A. Miller à ce propos: « On parle d’acte de parole, on en a même fait un catégorie de la linguistique pragmatique, mais la thèse de Lacan, c’est bien plutôt que l’acte est d’écriture. C’est par l’écriture proprement dite que se serre l’objet a, et pas par la parole, et en cela, par la parole seulement, en ce qu’elle comporte d’écriture. »7 Cette phrase relève d’une dialectique complexe. Ce qui est à souligner ici, c’est que la parole comporte une écriture, exactement comme le récit d’un rêve. La parole, en somme, porte l’écrit qui porte la parole. L’acte « est » d’écriture dans la mesure où cette écriture devient un mathème, une écriture d’un bout de réel. Quelque chose donc s’écrit par la parole, que ce soit la parole du rêve, du lapsus, du mot d’esprit ou du symptôme. A ceci près qu’elle comporte un réel impossible qui ne peut pas s’écrire.

 

 

Les deux faces de la lettre

 

 

Il faut rapprocher ce dont il s’agit ici du concept de lalangue, comme Lacan l’écrit en un mot pour qualifier une langue disjointe de la communication. Mallarmé a noté, lui aussi, l’existence d’une parole poétique, qu’il dit essentielle, tout à fait distincte de la parole relevant du quotidien et faite pour le journal. C’est ce qu’il appelle le double état de la parole. Lacan, de son côté, distinguait la parole vide de la parole pleine, à propos du discours de l’analysant.

 

 

Les termes de lalangue de on enfance ont frappé Michel Leiris et lui ont servi à élaborer ni plus ni moins toute une biographie. C’est un des meilleurs exemples qu’on peut prendre pour expliciter ce concept, entre l’écriture et le réel.

 

 

Le premier des quatre volumes qui constituent sa biographie et que Leiris a appelé La Règle du jeu porte le titre Biffures, et le premier chapitre de cet ouvrage porte le titre: « …Reusement ». Ce terme renvoie à l’anecodte bien connue: le petit Michel ayant fait tomber un de ses petits soldats de plomb, et ayant eu très peur qu’il ne se casse, s’exclama en jubilant, constatant que le jouet ne l’était pas: « Reusement! », ce qui avait amusé les adultes autour de lui. On lui fit remarquer qu’on ne disait pas Reusement, mais Heureusement.

 

 

Voici ce qu’il note à ce propos: « Appréhender d’un coup dans son intégrité ce mot que j’avais toujours écorché prend une allure de découverte, comme le déchirement brusque d’un voile ou l’éclatement de quelque vérité. Voici que ce vague vocable est, par hasard, promu au rôle de chainon de tout un cycle sémantique. Il n’est plus maintenant une chose à moi… Le voilà, en un éclair, devenu chose partagée ou – si l’on veut – socialisée. »8

 

 

Qu’un terme soit socialisé est très important pour Leiris, qui, dans sa biographie, cherche comment il a intégré les mots de lalangue dans un langage compréhensible et comment il a espéré ainsi connaître le monde, les autres, et qui sait, peut-être faire de grandes découvertes. Mais ajoute-t-il, « le langage articulé, tissu arachnéen de mes rapports avec les autres, me dépasse, poussant de tous côtés ses antennes mystérieuses. »9 On peut multiplier les exemples sur lesquels Leiris a travaillé. Citons le titre du troisième chapitre « Habillé – en – cours » qui aboutira à « Boulogne Billancourt », quartier proche d’Auteuil où il habitait. Un autre terme encore, c’est « Paranoizeuses » qui s’explicite par « paroles oiseuses ».

 

 

Quelle leçon en tirer? Ces termes qui arrêtent le petit enfant sont des paroles entendues. Ces sons et ces « déformations » nous renvoient à une dimension imaginaire, et ne se précisent que par le passage à l’écrit, qui, lui, nous situe dans l’ordre du symbolique, soit par le biais des corrections des adultes, soit par l’écriture de Leiris lui-même, devenu adulte. Nous voilà à nouveau entre le dit et l’écrit. Où situer le réel dans tout cela?

 

 

Regardons de plus près les titres des quatre volumes qui l’ont mobilisé pendant 28 ans: Biffures (1948), Fourbis (1955), Fibrilles (1966) et Frêle bruit (1976). Deux lettres F et B sont présentes dans tous les titres, et ont l’air de les structurer. Leiris n’a pas cessé d’écrire après 1975, il nous a laissé une grande oeuvre dont je vous signale un des derniers livres publiés, tout à fait délicieux, Langage tangage. On peut y vérifier comment il a continué à jouer d’une autre manière avec les mots et les lettres. Sans chercher à l’interpréter, je souligne ici encore l’importance de la lettre dans cette écriture qui se joue toujours entre le dit et l’écrit.

 

 

Il y a une autre facette de la lettre que celle du passage de lalangue au français socialisé. C’est ce que j’appelle l’affect du signifiant ou de la lettre. Un chapitre de Biffures est intitulé « Il était une fois… » Le premier paragraphe situe la première fois de ce il était une fois. Leiris faisait alors son service militaire, au Maroc. C’était l’époque de la drôle de guerre. Il prit là la mesure de cette expression pour l’opposer immédiatement à d’autres. Ainsi, le terme jadisest, dit-il, un or légendaire, semblable aux trésors de la ville d’Ys – cité légendaire elle aussi, telle Sodome et Gomorrhe, engloutie à cause des péchés de ses habitants. À côté de jadis, il y a naguère, mot teinté de regret, presque allègre, « comme ce qui n’a qu’à s’oublier ». Il y a aussi autrefois, plus affectueux, vieillot et familier, comme il était une fois, ou encore comme la foi du charbonnier. Nul de ces trois verbes, ajoute-t-il, n’ouvre la parenthèse où peut venir se nicher la rêverie du il était une fois. « C’est une formule traditionnelle qui évoque des temps en marge de l’histoire » et qu’il a souvent entendue dans son enfance.

 

 

Ce que j’appelle l’affect du signifiant ou de la lettre est au fondement du cratylisme où tel mot a telle couleur ou tel parfum, ce qui apporte une certitude quant à sa signification. Pour Mallarmé, c’est la parole – disons le signifiant – qui « crée les analogies des choses par les analogies des sons, c’est la phonie qui importe le plus au poète pour désigner les choses ».

 

 

Le cratylisme est un mot tiré d’un dialogue de Platon entre Hermogène et Cratyle, et qui porte le nom de ce dernier. Socrate oppose deux thèses sur la vérité du langage. Hermogène soutient que les noms sont justes en fonction d’une convention. Cratyle, de son côté, soutient que les noms sont justes par nature. Il y aurait, en somme, un lien intrinsèque entre tel son et tel signifié. Il n’y a donc pas pour lui ce que la linguistique a appelé l’arbitraire du signe, mais un rapport naturel. Ainsi, pour Hermogène, la table se dit la table en français par convention préalable. Cratyle lui objecte que le mot est fondé dans la chose, qu’il y a un rapport naturel qui renvoie du signifiant au signifié. Ainsi, le mot cochon serait, de tout temps, destiné à désigner le cochon, parce qu’il renvoie à cette chose sale et méchante, telle qu’on a l’habitude d’imaginer le cochon. Après tout, pourquoi le mot fleur ne désignerait-il pas le cochon? Ce genre d’interrogation peut mener bien loin.

 

 

Ce n’est pas nouveau qu’on parle ainsi de l’écriture et de la poésie. Songeons au sonnet « Les Voyelles » de Rimbaud qui a marqué son temps:

 

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, Voyelles:

 

 

Je dirai quelque jour vos naissances latentes

 

 

Dans son ouvrage dit pédagogique sur les « mots anglais », Mallarmé cherche la signification de chaque lettre dès son origine. Non seulement des voyelles, mais aussi de toutes les consonnes. Il généralise ainsi la théorie du cratylisme.

 

 

La lettre scientifique

 

 

Laissons maintenant de côté la lettre « des hommes de lettres » et passons aux hommes de science. Prenons ici un seul exemple, celui de l’équation de la relativité de Einstein qui s’écrit e = mc2. Cette équation, formulée en 1905, signifie qu’une particule isolée de masse m possède une énergie E, donnée par le produit de m par le carré de la vitesse de la lumière.

 

 

On imagine difficilement qu’Einstein ait choisi ces lettres pour leur couleur ou leur parfum. Nous passons ainsi à un autre type d’écriture, et si nous changions quelque chose à cette formule, nous aurions affaire à un tout autre univers. Le terme de réel prend dès lors une acception plus radicale. Pouvoir toucher, ou réécrire cette équation, c’est apporter une nouvelle révolution scientifique par rapport à celle avancée par Einstein.

 

 

Ceci dit, Lacan associe ce qu’il appelle « le moment de Freud [...] à la démarche d’un Newton, d’un Einstein, d’un Planck, [...], en ce sens que tous ces champs se caractérisent de tracer dans le réel un sillon nouveau par rapport à la connaissance qu’on pourrait attribuer de toute éternité à Dieu »10 Ainsi, Freud trace-t-il, lui aussi, un sillon dans le réel. Rappelons que 1905 est l’année de son écrit sur la pulsion. Lacan amène une précision intéressante dans le Séminaire XX. « [...] rien de ce que je pourrais au tableau vous écrire des formules générales qui lient [...] l’énergie et la matière, par exemple les dernières formules d’Einstein, rien de tiendra de tout ça, si je ne le soutiens pas d’un dire qui est celui de la langue ».

 

 

Ainsi, même les formules scientifiques les plus épurées ne sauraient tenir toutes seules si elles n’étaient pas soutenues d’un dire. Ce qui est tout à fait étonnant, car cela revient à dire qu’on ne saurait séparer ce type de « lettres » scientifiques des signifiants. Nous avons ainsi une inversion de notre démarche analytique habituelle qui part du signifiant pour interroger le statut de la lettre. Reste que le signifiant et l’écriture de la lettre comme réelle se trouvent ainsi intrinsèquement nouées.

 

 

Einstein a opéré une révolution scientifique avec ses petites équations qui permettent que nous puissions envoyer des vaisseaux dans l’espace en attendant d’y voyager comme dans un avion. Mais que dire de l’énergie et de la matière hors de ce champ de la science? On ne peut y répondre que par la voie poétique ou analytique, où matière et énergie sont portés par les mots de la langue. Les mots en effet sont de la matière. Lacan nous dit même que c’est son matérialisme à lui. Il invente d’ailleurs un néologisme pour le dire, le matériaslisme devient motérialisme. Quant à l’énergie de ces mots, il suffit de les élever à la dignité de signifiants pour en avoir une idée. Ils peuvent, en effet, inhiber, angoisser ou porter un sujet vers ce qu’on appelle une sublimation. C’est toute une vie et une oeuvre qui est en jeu, le cas échéant.

 

 

L’écriture et le réel dans la théorie analytique

 

 

Je voudrais évoquer ici les leçons de Jean-Claude Milner sur la lettre. « L’invention théorique propre à saisir la structure en tant que point de nouage entre la psychanalyse et la science moderne sera une théorie générale de la lettre. Elle comportera deux parties: une théorie du mathème, comme lettre propre à un savoir transmissible, et une théorie de l’écrit, comme théorie de toute lettre possible. On ne confondra donc pas la lettre du premier classicisme lacanien, dérivée de la théorie du signifiant, et la lettre du second classicisme, objet théorique autonome. »11

 

 

 

Nous allons voir maintenant comment l’écriture fonctionne dans la théorie analytique, telle que Lacan l’a élaborée. C’est à partir de 1971 et du Séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant qu’on rencontre les indications les plus précises à ce propos. L’exergue d’ailleurs que je vous ai donné au départ est extrait de ce Séminaire. Et voilà qu’on y trouve un propos tout à fait indicateur: « Mes écrits [...] représentent une tentative, une tentative d’écrit, comme c’est suffisamment marqué par ceci, que ça aboutit à des graphes.12« 

 

 

On ne peut pas ne pas s’arrêter devant une telle phrase. En somme, ce sont les graphes, nombreux, qui vont constituer les écrits pour Lacan. Notons-les pour commencer. On en trouve la liste avec un commentaire établi sur chacun d’eux par J.-A. Miller à la fin du volume des Ecrits. Il y a d’abord les réseaux de la surdétermination qui accompagnent « La lettre volée », il y a le schéma dit schéma L, puis le schéma optique des idéeaux de la personne et le schéma R répercuté en schémas cliniques de Schreber et de Sade, et enfin il y a les graphes du Désir. C’est une chose qui mérite d’être soulignée que, dans l’ensemble de ses écrits, ce qui fait écriture, pour Lacan, ce sont les graphes. Chercher l’écrit dans les rêves, dans la littérature ou dans la poésie est une chose, dire que c’est le graphe qui constitue un écrit, c’est autre chose, parce qu’on distingue mieux, peut-être, le sillon du réel.

 

 

 

Si on s’arrête au graphe majeur qu’est le graphe du désir13, on peut l’imager sous la forme d’un grand arbre avec deux racines, celle du sujet S/ et celle de l’idéal de l’Autre ( I(A). Sans ces deux racines, on pourrait se demander comment s’orienter dans l’existence. Ces racines étant posées, l’arbre est constellé par plusieurs mathèmes qu’on peut aussi imager comme autant de paquets cadeaux du Père Noël. Mais ce n’est pas cela que vise Lacan. Il cherche à dire qu’au delà des graphes, ce qui fait écrit, ce sont les mathèmes, dont il nous dit qu’il y a cent manières différentes de les lire. C’est ce qu’on peut vérifier avec le fantasme fondamental de Freud on bat un en fant, ou cet autre que je vous ai proposé être une femme empêchée.

 

 

Mais Lacan va plus loin encore. Il ne s’arrête pas aux graphes et aux mathèmes, on trouve en effet dans le Séminaire XVIII cette formule: « le comble de l’écrit, [...] une lettre toute simple ». Dans le Séminaire Encore, nous trouvons d’autres précisions. C’est désormais le discours analytique qui sert de référence à l’écrit, à savoir, au même titre que la formule d’Einstein, la référence à ses lettres à lui, Lacan, que sont le petit a, le grand A qui est un lieu, une place auquel Lacan ajoute une dimension, celle de S (A barré) avançant que « comme lieu il ne tient pas, il y a là une faille, un trou, une perte »14, et enfin grand PHI. D’où sa conclusion: « L’écrit dès lors n’est nullement du même registre [...] que le signifiant. »15 Il faut enfin rappeler le noeud borroméen, dernier écrit produit par Lacan produisant un mode d’écriture tout à fait inédit.

 

 

De l’écriture du réel?

 

 

Pour aborder, l’importante question du statut du réel, je propose de distinguer deux types de réel, si je puis dre.

 

 

Il y a une dimension du réel qui relève de la pulsion qui ne cesse pas de s’écrire, de se répéter, jusqu’à ce que quelque chose se symbolise et tempère un peu sa jouissance. On peut se référer ici à cette formule majeure de Lacan: le fantasme du névrosé se réduit à la pulsion16. Cette formule est surprenante dans la mesure où fantasme et pulsion s’écrivent avec deux mathèmes différents. Nous avons d’un côté $<>a, et d’un autre côté $<>D. Le rapport du sujet dans le fantasme se fait à l’objet, son rapport dans la pulsion se fait à la demande, la sienne ou celle de l’Autre. Dans le graphe du désir, en effet, il apparaît que le vecteur du fantasme rejoint d’une part, sur l’étage inférieur, un signifié de l’Autre, ou toutes les autres significations qu’on veut et qui pullulent autour du fantasme, et d’autre part, sur l’étage supérieur, il rejoint la pulsion. Dans le fantasme et dans la pulsion, quelque chose fonctionne comme nécessaire, voilà pourquoi cela peut s’écrire.

 

 

Mais il y a évidemment aussi cette autre dimension du réel comme impossible comme le rapport sexuel. Cet impossible s’illustre de diverses manières selon les structures cliniques. D’une manière radicale dans la psychose, le désir ne peut se supplémenter que par un délire. L’hystérique, quant à elle, doit faire avec un désir insatisfait et l’obsessionnel, avec un désir impossible. L’insatisfaction et l’impossibilité peuvent-elles s’écrire? On peut dire ici que le sujet ne peut qu’essayer de faire avec cet obstacle, au lieu de rester inhibé par l’insatisfaction ou l’impossibilité. C’est tout l’effet d’une cure analytique.

 

 

Dans « Litturaterre », Lacan précise que « l’écriture est dans le réel le ravinement du signifié ». Raviner, c’est, selon Le Robert, couler avec force, creuser de sillons le sol et la terre. Le ravinement constitue donc une formation de sillons dans le sol par les eaux de ruissellement. Ainsi, l’écrit creuse-t-il la langue de toutes sortes de signifiés. C’est ce que nous avons vu avec les exemples tirés de Michel Leiris.

 

 

Une autre façon pour Lacan d’insister sur la distinction entre le signifiant et la lettre est d’isoler le littoral qui les sépare. Nous pouvons ici nous appuyer sur l’exemple qu’il prend dans la « scène primitive » de l’homme aux loups, scène du rêve où il aperçoit par sa fenêtre ouverte un arbre sur les branches desquelles douze loups le regardent. Ce rêve est riche de toutes les paroles qui l’accompagnent, mais la scène peut se réduire à la lettre V, mouvement des cuisses ouvertes qui battent dans un mouvement sexuel, « scène telle qu’y peut battre le V romain de l’heure cinq »17. De cette réflexion, on peut rapprocher l’évication du cinq qui scande le poème de Federico Garcia Lorca, La blessure et la mort, écrit lors de la disparition de son ami torero Ignacio Sanchez Mejias: « Il était cinq heures à toutes les horloges »18 Dans sa pièce de théâtre Noces de sang, c’est l’heure où le crime a été commis. Cinq heures, c’est en effet l’heure de la tragédie de Lorca, ou du drame de l’homme aux loups. « C’est la lettre comme telle qui fait appui au signifiant selon sa loi de métaphore. »19

 

 

Lacan poursuit: « le sujet est divisé comme partout par le langage, mais un de ses registres peut se satisfaire de la référence à l’écriture, l’autre de la parole ». On ne peut espérer trouver propos plus éclairant. Par la parole, il y va de la recherche d’une signification. Par l’écrit, il se heurte à un réel hors sens.

 

 

Je ne peux développer toutes les formules de Lacan sur l’écriture. Cependant il m’est impossible de ne pas citer le Séminaire sur Joyce où se trouve précisé que « L’écriture des petites lettres mathématiques est ce qui supporte le Réel. »20 Lacan en conclut que « Quand on écrit on peut bien toucher au réel, mais pas au vrai. »

 

 

Cette phrase constitue une réponse à ma question de départ concernant la différence entre la parole sur le divan et l’écriture sur la page blanche. Du côté du divan donc, on touche au vrai, qui opère entre signifiant et signifié, et de l’autre, du côté de l’écriture, on touche au réel.21

 

 

Une précision s’impose encore. Dans « Lituraterre » Lacan distingue le signifiant comme semblant de la lettre qui, elle, n’est pas semblant. Précisément parce qu’elle n’est pas plurivoque, mais unilatérale. C’est par cette fonction d’être toujours la même qu’on peut sentir ses affinités avec le registre du réel. Ce n’est pas le c’est écrit en tant que ça parle, mais en tant que sa fonctionne.

 

 

Le lien entre écriture et réel est une question bien complexe nécessitant de faire divers détours pour la déployer. Que l’écriture soit celle de la science, de la poésie ou des formations de l’inconscient, le réel en jeu y sera différent d’une discipline à l’autre. Celui de la science, Lacan l’évoque par le savoir qu’il y a dans le réel, mais ce réel est différent du réel de la poésie ou des formations de l’inconscient qui se distingue de comporter une part de vérité et une part de jouissance. Tout ne peut s’écrire ou se dire de la subjectivité humaine. C’est cela qui fascine les poètes et les artistes qui ne cessent de tourner autour de l’indicible de la faille dans l’Autre. Ce qui arrive à s’écrire passe entre le signifiant et la lettre. Le signifiant appelant une part de vérité, la lettre restant l’indice de l’impossible.

 

 

Pour conclure, je dirai qu’il est possible d’écrire notre titre sous la forme d’un mathème: E<>R. Ainsi, les rapports de l’écriture et du réel relèvent-ils soit du nécessaire soit de l’impossible.

 

 

Pour interroger ce titre, je suis parti de l’idée du réel comme cause, c’est-à-dire de ce qui produit des effets. C’est la production de différents types d’effets qui permet de parler de thérapie ou de psychanalyse. Quant à la nature de cette cause, elle a été modulée de différentes manières tout au long de l’enseignement de Lacan.22

 

 

Je reprends ici mon point de départ pour le compléter. Je suis parti de l’imago qui produit des effets, dont on peut user pour obtenir des effets thérapeutiques. Le réel, dans cette perspective, peut être défini comme l’imaginaire.

 

 

J.-A. Miller affirme, pour sa part, que le réel, c’est le symbolique. En effet, du point de vue de la causalité, la psychanalyse a été fondée en pariant que le symbolique produise des effets sur le sujet. Je vous rappelle cet exergue de Lacan dans le discours de Rome: « Cause toujours. » (Devise de la pensée ‘causaliste’)23 La formule de Miller, dans son cours de cette année, est plus précise: « le réel, c’est la structure du langage ».

 

 

Le pas fait par Lacan à partir de L’Ethique tourne autour de Das Ding qui devient le nom du réel, en tant qu’il exclut toute représentation. A partir de là, Lacan avancera la question de la jouissance avec l’objet a, ce qui permet de dire que le réel c’est le fantasme.

 

 

J’avais autrefois tenté de répondre aussi simplement que possible à la question de ce qu’est le sinthome et j’avais abouti à la formule suivante: le sinthome, c’est le symptôme et la réponse que le sujet lui apporte. C’est par exemple, pour un aueur, l’oeuvre qu’il produit et qui constitue son symptôme et la réponse qui lui est apportée. Miller avance une autre formule bien éclairante: « le sinthome, c’est le réel et sa répétition »24On ne peut mieux dire les choses. Entre symptôme et sinthome la jouissance se positivise, parce qu’elle est dès lors permise.

 

 

D’où les trois formules qui pourraient être données du lien entre l’écriture et le réel:

 

 

E<>R

 

 

$<>a ou « le fantasme est une fonction subjectivée du réel »25selon la formule de J.-A. Miller

 

 

$<>D où le réel de la pulsion peut alors être défini comme « l’exigence pulsionnelle »26.

 

 

Il y va dès lors de la question de la jouissance. C’est ce que Freud avait déjà énoncé: lorsqu’on a connu une première fois une jouissance, on cherche toujours à y revenir. C’est ce qui vient s’inscrire entre écriture et réel. Je vous invite, dès lors, à vous laisser accrocher par une formule qui vous parle, pour ne cesser de la creuser par la suite, en fonction de votre intérêt et de votre pratique.

 

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