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Alexandre Kojève par Jean Daive (transcription radio)

7 septembre, 2012
Kojève | Pas de réponses »

 

Alexandre Kojève, la fin de l’Histoire

« Une vie, une oeuvre »

par

Jean Daive

10 novembre 1990

Alexandre Kojève par Jean Daive (transcription radio) dans Kojève Kojève-300x300

La lecture de Hegel ne va pas sans une certaine fascination. Elle relève de ces expériences intellectuelles particulièrement décisives que les difficultés de traduction ont pu rendre cependant rares ou austères. Le Séminaire de Kojève était devenu de ce fait une bénédiction pour toute une génération. Alexandre Kojève, que nous allons d’ailleurs entendre précisément en conférence, s’était en effet avec une intelligence presque diabolique proposé de donner à lire, à entendre, le pensum qu’est la Phénoménologie de l’esprit. Jean-Pierre Brunet, haut-fonctionnaire, Bernard Clapier, gouverneur de la Banque de France, Edgar Faure, Président du Conseil, Nina Kousnetzoff et Denyse Harari, Simone Martinet et Jean-Michel Rey, philosophe, ont témoigné en 1990, au micro de Jean Daive. Alexandre Kojève aura fasciné lui-même tant de nombreux intellectuels, philosophes, sociologues, psychanalystes, que de hauts dirigeants de l’Administration française. Il s’agit bien ici d’une vie et d’une œuvre, d’un penseur et d’un acteur essentiel du XX ème siècle français, dont il est en plus rarissime d’entendre un enregistrement.

Alors, voyez-vous,{…} et vous pouvez aussi tout nous dire {…}, alors, qu’est-ce qu’il fait ? {…} n’est-ce pas ? Qu’est-ce que vous obtenez ? {…} Voyez-vous, c’est ça la dialectique {…}.

Pour lui il y avait deux catégories de personnes, il y avait les croyants qui cherchaient un Dieu en dehors d’eux-mêmes et les athées qui voulaient devenir Dieu eux-mêmes. Alors, bon, lui, un peu en riant il disait que lui il était athée et il avait réussi à devenir presque comme un dieu, quoi. Et de temps en temps dans les circonstances vraiment de la vie courante sans importance, il se référait à Dieu en disant « le collègue », comme ça, pour rire.

Une vie, une œuvre, Alexandre Kojève, la fin de l’histoire, une émission de Jean Daive.

On saisit dans la postérité immédiate de Kojève, chez des gens comme Merleau-Ponty, chez des gens comme Bataille, à la limite même chez quelqu’un comme Lacan, on saisit bien quel est le poids que peut avoir cette idée de fin de l’histoire, enfin, c’est-à-dire comment chacun de ses élèves ou auditeurs doit d’une certaine manière se situer par rapport à cette question. Et tout le débat, par exemple, qu’il y a chez le jeune Bataille dans les années 30 précisément à la limite mystique de la politique a quelque chose à voir avec cette rationalité qu’engendre Kojève. C’est-à-dire la pensée de Kojève en tant qu’elle avait une sorte de poids politique.

Personnage de roman, Alexandre Kojève tout d’abord commente Hegel et fascine une génération. 1933-1939 : premier acte.

Je lui avais dit, j’avais lu naturellement le fameux cours sur Hegel et je lui avais dit, ce qui est merveilleux pour quelqu’un qui ne suis pas philosophe comme moi, c’est qu’on a l’impression d’avoir la carte Michelin pour un pays qu’on ne connaît pas. Et c’est vrai, c’est un livre absolument extraordinaire, et donc il savait, et je crois que ça lui faisait plaisir de penser qu’il n’ignorait pas ce qu’il avait écrit. Je m’y intéressais.

1945-1968 : deuxième acte. Kojève soupçonne la fin de l’histoire, et veut en instruire le dernier homme, c’est-à-dire lui-même. Il sera donc le citoyen de l’Etat final. Kojève devient conseiller secret auprès de deux haut-fonctionnaires, et {…} son rêve d’un Etat supra-national. Le commentaire fait place à la négociation. Le marché commun est né.

Tous les membres de l’Administration française, tous les fonctionnaires qui avaient un rôle à jouer en ce qui concerne la formulation de la politique économique extérieure de la France, et j’étais de ceux-là pendant les années 50 et 60, ont tous connu Alexandre Kojève qui avait un rôle tout à fait particulier, je dirai, sans précédent, dans l’Administration française, d’être celui venait s’adresser à l’ensemble des fonctionnaires ainsi d’ailleurs qu’aux ministres, avec des idées neuves et originales et la plupart du temps ayant un caractère de provocation. Et ceci irritait beaucoup mais en même temps nous obligeait à toujours nous remettre en question et à, bien souvent d’ailleurs, modifier notre attitude à la suite de remarques qu’il faisait.

C’était en effet une double personnalité. C’était un homme absolument charmant, agréable, et je ne regrette qu’une chose c’est de ne pas m’être lié davantage avec lui. Ce qui aurait pu se trouver. Mais j’ai mis longtemps à comprendre que c’était le même homme – celui des ouvrages philosophiques. Je n’étudiais pas spécialement la philosophie, et quand j’ai eu l’occasion de voir sa conférence on m’a dit, Vous savez, Kojève est un grand philosophe. C’est uniquement après, quand je me suis occupé de Hegel, que je suis tombé sur le livre de Kojève, qui a été publié à ce moment-là, il n’avait pas voulu le publier lui-même.

« La science est un cycle, et le livre est le résultat de l’action du sage qui est aussi homme et citoyen de l’Etat universel. Le livre intègre notre évolution, c’est-à-dire notre histoire, c’est-à-dire notre répétition. Ainsi arrivés à la fin, écrit Kojève, il faut relire, ou repenser le livre – et le cycle se répète éternellement.

3ème acte :

« Bon, le deuxième principe est celui du tiers-exclu. Celui-là, il dit que, certes, on peut dire de quelque chose que c’est A, si une chose n’est ni A ni non-A, qu’est-ce qu’elle est ? Elle est ineffable. Eh bien, pendant des années j’ai cru découvrir une preuve logique de l’existence de Dieu. Et j’étais très embêté, parce qu’enfin quand même, pendant 2000 ans on a essayé d’en trouver, on a toujours échoué, ça serait vraiment merveilleux, en vrai, si j’avais … il y avait quelque chose qui n’allait pas. Eh bien j’ai trouvé. Mais je vous assure ça m’a pris cinq ou six ans. C’est que c’est {…}, on peut parfaitement dans le discours {…} ça c’est évident, si vous dites A est non-A, et vous pouvez dire A est non-A, et rien d’autre, donc, il y a une limite dans le discours, du moins humain. Enfin avouez que déduire l’existence de Dieu d’un principe découvert par un païen c’est fâcheux. Alors, bon, heureusement, c’est faux {rires dans l’assistance}, on ne peut rien en déduire. »

Nina Kousnetzoff, nièce d’Alexandre kojève. Je l’ai toujours connu, disons puisque nos familles viennent de Russie et sont parties pendant, un peu après la Révolution, donc finalement Kojève avait à Paris une famille très réduite et donc on était, mes parents, ma tante, moi et quelques autres personnes donc je le connaissais bien, quoi. Evidemment, 18 ans après, on voit les gens assez différemment mais une personne comme Kojève je crois que ça marque définitivement, surtout quand on l’a connu assez jeune, quoi. Bon, enfin, je sais que dès 6, 7 ans, ce qu’il disait me paraissait toujours marquant et il disait toujours des choses étonnantes, inattendues quoi. Enfin il y a le côté inattendu toujours original, toujours un avis finalement différent des autres sur tous les sujets et qui paraissait complètement vrai, complètement convaincant, et en même temps, parallèlement le côté rire, quoi. Ça c’est un trait essentiel de Kojève, on ne savait jamais très bien s’il pensait vraiment ce qu’il disait ou si c’était pour rire, et puis finalement il le pensait quand même mais c’était pour rire aussi et, disons, l’ironie, le jeu, ça faisait partie intégrante de sa personne, et pour lui c’était aussi une partie fondamentale du philosophe, disons. Et alors avec Kojève, ce qui était assez impressionnant c’est que il se comportait à moitié ironiquement, comme si lui savait tout, comme s’il était plus que philosophe, comme s’il était le sage, quoi, de la sagesse discursive. Bon il admettait qu’il y avait d’autres personnes qui pouvaient être des sages dans leur existence mais lui disait qu’il avait tout compris, qu’il pouvait tout expliquer, donc on était bien obligé d’y croire, même si on pouvait avoir des doutes.

Denyse Harari. Kojève avait quitté la Russie donc comme jeune homme après avoir été emprisonné pendant quelques temps au moment de la révolution, bon il a été, c’est assez curieux je crois mais c’est la période où il a été séduit, en prison, par les idées révolutionnaires. Et il a quitté la Russie, il était d’une famille très aisée, et il s’est enfui vers l’Allemagne avec un ami, et je crois que c’est son ami qui a transporté sur lui – le beau-père de Kojève était bijoutier -, et il y avait un certain nombre de pierres et de bijoux qu’il avait réussi à réunir et c’est l’ami de Kojève qui a sorti ce petit magot, et ils sont arrivés en Allemagne, et Kojève avait l’intention d’y reprendre, d’y continuer ses études. Et alors ça c’est la période, je ne connais pas tous les détails mais enfin c’est la période Heidelberg où il a étudié avec Jaspers et où il a fait du sanskrit, il a fait du persan, il a fait des mathématiques, enfin il a fait toutes sortes de choses, et il disait toujours qu’il ne lisait pas parce qu’il avait lu tout ce qu’il y avait à lire pendant cette période-là et qu’il ne lisait plus ensuite. Et je pense, c’est aussi au moment de sa rencontre avec Koyré. Il a connu Koyré parce que, enfin c’est une histoire un peu comique mais je crois que ce n’est peut-être pas la peine de … je vous le dis en tout cas, Kojève a enlevé la belle-soeur de Koyré, et le mari de cette dame en était très… ému, très malheureux, et le frère de monsieur Koyré, le jeune frère de monsieur Koyré et madame Koyré qui était une amie intime de sa belle-soeur a envoyé son mari voir qui était ce jeune homme qui était d’ailleurs beaucoup plus jeune que la dame en question qui devait avoir une dizaine d’années de plus que lui et enfin essayer de le sermonner. Et Koyré, qui était un homme absolument délicieux, vous vous souvenez de Koyré ? est revenu de cette entrevue, enfin, aux anges, très content, tout souriant, et sa femme lui a dit, Mais alors c’est merveilleux, tu lui as, tu lui as expliqué ? – et ensuite Kojève est venu en France, enfin, a épousé cette dame et l’a quittée mais enfin ça c’est une autre histoire, et est venu en France, et ce petit magot qu’il avait, il n’avait pas beaucoup l’intention de s’en occuper, et il l’a confié à un russe, un émigré russe, un ami à lui, qui l’a investi dans une affaire qui s’appelait Les fromages de la vache qui rit – qui existe toujours. Et naturellement, très rapidement cette affaire a fait faillite et Kojève s’est retrouvé sans le sou, le magot avait disparu et bon il n’y avait plus rien, il fallait trouver un moyen de subsistance. Et Koyré entre temps était déjà, enfin s’était établi d’une façon un peu plus stable en France, et l’année où Kojève a commencé son cours à l’Ecole des hautes études, Koyré avait été nommé au Caire pour faire une série de conférences, et avait demandé à Kojève d’être son suppléant à l’Ecole des hautes études. Et Koyré avait commencé à écrire des articles sur le temps, Hegel et les philosophes allemands, et introduire un petit peu la philosophie allemande qui n’était pas très connue à l’époque d’ailleurs, Aron en parle aussi dans son autobiographie, il avait commencé à s’intéresser à Hegel et avait commencé ce cours sur Hegel. Kojève a repris en concentrant sa lecture sur la Phénoménologie de l’esprit, et la lecture commentée, et c’est ce qu’il a fait pendant ces années-là. Bon je crois que c’est à peu près tout.

Alors toutes les deux, Denyse Harari et Monnette Martini, vous avez assisté à ces cours.

Pas depuis le début.

Alors quel était l’intérêt justement de ces cours ? Car il y avait quand même un centre d’intérêt très très large puisqu’il y avait Paulhan, Leiris, Bataille, Queneau, Lacan, et, entre autres, vous aussi.

Enfin … pour moi c’était … tout simplement un éblouissement, j’avais déjà, j’avais déjà eu la chance d’avoir Koyré et de le connaître d’assez près, au Caire, mais enfin c’était tellement différent des cours auxquels on pouvait assister à la Sorbonne – pourtant j’étais allé à des cours assez intéressants, j’ai eu Brunschwig et puis j’ai eu Jean Wahl et puis … – mais enfin Kojève c’était tout à fait autre chose, c’était…

Je suppose qu’en imposant sa lecture de Hegel, Kojève se cherchait quand même à travers lui ?

-Kojève était à la fois très modeste, je crois qu’il était modeste, et terriblement sûr de lui, enfin il vous disait en souriant : Bon, je suis un génie. Ça agace toujours les gens mais je le dis parce que c’est vrai. Et puis ensuite il expliquait que, au fond, le génie c’était de voir les choses d’une façon directe, d’arriver à reconstituer l’approche immédiate d’un enfant, et il désarçonnait les gens justement, en reposant sur tout un regard neuf, et c’est surtout ça je pense l’impression qu’on avait.

-Neuf et définitif. C’était ça qui était terrifiant, on avait l’impression d’être pris dans une espèce de nasse et de ne pas pouvoir en sortir, et puis il n’y avait pas lieu d’en sortir – c’était ça.

-Enfin ça devenait évident, c’était clair, enfin on avait presque une attitude religieuse sans s’en rendre compte parce que, on avait, on avait entendu la Parole, voilà ! C’était ça, n’est-ce pas.

« On ne peut pas dire que cette chose est entièrement un et entièrement non-un, ça, ça ne colle pas, très précisément ça annule. Vous savez, pour comprendre ce fameux truc de la négation, de la contradiction, de la négation du discours par la contradiction, il faut se livrer à un discours pratique. Supposez que vous allez dans un café et que vous demandiez au garçon : Apportez-moi de la bière, mais ne m’apportez pas de bière. Eh bien, vous n’aurez pas de bière {rires dans l’assistance}. C’est comme si vous ne disiez rien, c’est-à-dire qu’on vous demandera de sortir. Si vous venez ou si vous vous taisez dans un café, au bout d’un certain temps, on dira, Sortez, monsieur. Eh bien si vous commencez à parler de cette façon on vous dira aussi, Monsieur, sortez. Donc vous voyez, voilà pourquoi la contradiction annule le discours. Un discours contradictoire existe, mais il est équivalent au silence. C’est pourquoi beaucoup de gens se taisent sans s’en rendre compte.{…} Vous avez une pomme, vous dites qu’elle est rouge, moi je dis qu’elle est rouge, vous vous dites qu’elle est verte, enfin nous pourrons discuter jusqu’à la fin des jours surtout si nous sommes tous les deux aveugles etc. {…} Mais on peut se mettre d’accord, on dira que partiellement elle est rouge, partiellement elle est verte – il y a des pommes comme ça. {…} Mais est-ce qu’elle est surtout rouge, ou surtout verte, parathèse antithétique, fifti-fifti, parathèse synthétique, bon, alors, regardez maintenant qu’est-ce qui arrive. Ceci ça s’annule. Ici ça s’annule deux par deux, vous dites ici 90% rouge et 10% vert {…} 90% vert et 10% rouge, toujours le résultat est nul. En un mot, faire des concessions, il y a toujours finalement le bon Dieu qui va apparaître. Tant que je dirai que la pomme est à moitié verte et à moitié rouge, eh bien vous ne pourrez pas me contredire. {…} Alors vous vous rendez compte maintenant c’est pire qu’une {…} de l’existence de Dieu, c’est une démonstration de {…}, les anglo-saxons ont raison : c’est le faire comme promesse qui régit le monde. Alors vous comprenez en tant que fonctionnaire ça n’allait pas du tout. Là en tant que philosophe ça m’embêtait mais ici, je ne peux plus ! Je peux désavouer quand même le Chef de l’Etat, enfin … {rires dans l’assistance}. »

« Tans que dure le temps, l’Histoire et l’homme, l’être révélé est conçu comme un esprit transcendant qui entraîne la suppression de la théologie, marque la fin du temps, de l’Histoire, et de l’homme. Mais c’est seulement à la fin du temps que se révèle la réalité, qu’apparaît en d’autres termes la vérité, car en réalité ou en vérité, l’esprit éternité est le résultat du temps et de l’histoire. Il est l’homme mort, et non un dieu ressuscité. Et c’est pourquoi la réalité de l’esprit éternel ou absolu est non pas un dieu transcendant vivant dans le ciel, mais un livre écrit par un homme vivant dans le monde naturel. »

Introduction à la lecture de Hegel, par Alexandre Kojève, page 395.

Jean-Michel Rey. La position de Kojève c’est, outre sa modestie, de se donner comme celui qui répète, qui enregistre et qui répète ce que Hegel a dit. Et que par rapport à cette position modeste en quelque sorte, de commentateur modeste, je crois qu’il y a une chose importante et qui forme un des motifs décisifs de la pensée de Kojève, c’est-à-dire la fin de l’Histoire, la fin de l’Histoire en tant qu’elle doit s’écrire et se répéter. Ou plus précisément : la fin de l’Histoire en tant qu’on doit lui trouver dans le monde contemporain un équivalent. Or il se trouve que dans les leçons sur Hegel, Kojève en vient à dire – donc entre 33 et 39 – en vient à dire que la réalisation effective de la fin de l’Histoire, c’est la réussite de Staline, ce qui n’est pas une apologie du régime soviétique du moment, ce qui est le constat du fait que ce que la Russie est en train de mettre en place, c’est une forme d’Etat qui vise à l’universalité. Et dans une réédition des leçons sur Hegel, en 49 je crois, Kojève rajoute une note à ce propos-là et je crois que c’est à peu près la seule modification qu’il fait. Une note pour dire la chose suivante : Je me suis trompé, la réalisation de l’Histoire ça n’est pas la réussite de Staline, mais c’est le Japon tel qu’il est en train de se développer – ceci en 49. Donc je crois qu’il y avait chez Kojève une sorte de rêve, peut-être, concernant le destin historique de la philosophie, c’est-à-dire le fait que, la philosophie une fois terminée, il reste à voir quel est son sens, et quel est son sens par rapport à l’ensemble du monde contemporain, et donc par rapport à un projet qui se voulait universel.

Jean Daive. C’est un peu le rêve aussi de Queneau finalement.

Jean-Michel Rey. Alors c’est sans doute un peu le rêve de Queneau et je crois que l’intérêt de Kojève envers Queneau et de Queneau envers Kojève, procède de là. Je crois qu’il y a aussi chez Queneau ce rêve et ce jeu sur le savoir universel ou sur une sorte de savoir absolu…

Jean Daive. Une boulimie.

Jean-Michel Rey. Une boulimie de savoir et d’encyclopédie etc., d’une part, et puis d’autre part, ce qui me semble aussi les rapprocher c’est le fait que, d’une manière beaucoup plus discrète chez Queneau, Hegel devient une référence absolument indispensable et absolument incontournable. Et là je crois qu’il y a le fait d’une, je dirai au-delà de Queneau d’une génération, dans laquelle précisément il y a simultanément la découverte véritable, en tout cas en France, de la pensée de Hegel, et la reconnaissance du caractère à peu près indépassable de cette pensée. Or je crois que ceci est très important parce que c’est quelque chose qui se déploie tout à fait en dehors, pour la plupart, en dehors du milieu universitaire, donc c’est quelque chose qui imprègne le tissu intellectuel, d’une part, mais c’est important aussi parce que un des enjeux de ce rapport à Hegel – et ça a habité toute cette génération et celles qui ont suivi, c’est le rapport au marxisme. Alors là je crois que Kojève a eu un rôle tout à fait fondamental, en tant que commentateur de Hegel, mais commentateur de Hegel déployant dans son commentaire des motifs qui avaient une résonance dans la pensée marxiste -notamment tout ce qui tourne autour de la question du travail, des besoins etc.

*

« Il y a une question que je ne puis éluder. Quand il se déclarait stalinien de stricte observance, en 1938 ou en 1939, était-il sincère ? Ou plus précisément, en quel sens était-il sincère ? L’Histoire conduit à l’empire universel et homogène. A défaut de Napoléon, Staline. Empire ni russe ni marxiste mais englobant l’humanité réconciliée par la reconnaissance réciproque des personnes. Que la Russie peinte en rouge fût gouvernée par des brutes, la langue même vulgarisée, la culture dégradée, il ne le niait pas en privé, bien plutôt il le disait à l’occasion comme une chose à ce point évidente que seuls les imbéciles pouvaient l’ignorer. Bien qu’il ait sans aucun doute servi la patrie française librement choisie avec un loyalisme sans faille, il n’aimait pas les américains parce que lui, le sage, tenait les Etats-Unis pour le pays le plus radicalement non-philosophique du monde. La philosophie bien entendu se confondait pour lui avec les Grecs – les présocratiques, Platon, Aristote -, et les Allemands – Kant, Hegel -, et, entre les deux, les cartésiens. »

Raymond Aron, Mémoires.

Jean Daive. C’est-à-dire que le stalinisme aurait précédé le rêve de l’Etat chez Kojève ?

Jean-Michel Rey. C’est-à-dire je crois que la pensée de Kojève à ce moment-là, entre 33 et 39, c’est donc, d’une part, développer cette idée du savoir absolu, et de montrer que chez Hegel, cette pensée du savoir absolu, elle n’est soutenable que en s’accompagnant de la réalisation de l’Etat universel. Et on sait que Hegel au moment où il écrivait la Phénoménologie de l’esprit a vu Napoléon passer à cheval à Iéna, je crois, et qu’il a dit : C’est l’âme du monde à cheval. Alors je crois que le mouvement de Kojève, reprenant cette impulsion de la pensée de Hegel, le mouvement de Kojève c’est un mouvement identique et transposé c’est-à-dire un mouvement qui a affaire avec l’Histoire en train de se faire, l’Histoire en tant qu’elle a un projet, c’est-à-dire l’Histoire en tant qu’elle vise à travers toute une série de détours – ce que Hegel appelait les ruses de la raison -, donc l’Histoire en tant qu’elle vise à produire une certaine universalité. Et donc la position que Kojève adopte à l’égard de la Russie soviétique, lui qui, faut-il le rappeler, était russe d’origine, la position donc que Kojève adopte, c’est de dire, de supposer que l’Histoire se réalise, trouve son achèvement dans la Russie soviétique de Staline, dans la mesure simplement où le projet d’une universalisation de l’Etat s’y trouve inscrit. Et donc le projet d’une sorte de cadre général abstrait s’y trouve en quelque sorte posé. Et donc je crois que cette position de Kojève, c’est une position qui elle aussi a suscité ultérieurement toute une série de malentendus. C’est-à-dire, on a pensé Kojève comme faisant l’apologie de la Russie soviétique, ce qui n’était pas précisément le cas. Et je crois que ce qui est le plus important à mes yeux, eh bien c’est le fait que dans ce moment d’avant-guerre, peut-être là Kojève s’inscrit-il de manière tout à fait cohérente dans la pensée française, c’est la nécessité d’avoir une pensée de l’Histoire, et une pensée de l’Histoire qui soit une pensée qui vise à la totalité. Et je crois que l’intervention philosophique de Kojève dans ces années, entre 33 et 39, eh bien c’est une intervention qui a constamment présente cette idée que l’Histoire doit être réalisée, et que s’il y a fin de l’Histoire comme l’annonçait Hegel, cette fin est à répéter aujourd’hui avec plus d’insistance encore, autrement dit cette fin elle est de l’ordre d’un aménagement en quelque sorte du monde, et d’un aménagement qui passe par la question de l’Etat.

*

« L’interromps pas, dit Julia. Ça t’a plu l’Allemagne ?

-Il y a des vieilles villes. Iéna, Weimar, mais avant tout on est allé à Eckmühl, campagne de 1809. Tout ça c’est des victoires contre les Autrichiens, je me permets de vous le rappeler.

-Autrichiens, Allemands, c’est la même chose maintenant, dit Paul.

-Après Rastisbonne, on est monté sur Bayreuth, où on joue de la musique, et on a suivi la vallée de la Salle, comme l’armée de Napoléon. A Iéna, on nous a montré la maison d’un philosophe allemand qui le jour de la bataille l’appelait l’âme du monde.

-Qui il appelait comme ça ? demanda-t-on.

-Napoléon.

-Il faut reconnaître que Napoléon c’était quelqu’un, dit Paul.

-Faire tant d’histoires pour mourir à Sainte-Hélène, faut être con, dit Julia.

Le lendemain, on leur avait montré le champ de bataille où le 14 octobre 1806, Napoléon avait détruit l’armée prussienne. On les avait également conduit à Austadt où le même jour, Davout avait remporté une victoire parallèle. Et le soir ils avaient couché à Weimar. Le lendemain, visite de la maison de Goethe.

-Ah oui, Goethe, dit Paul.

-Qui donc c’était ? dit Julia. Tu me l’as déjà dit mais à chaque fois je l’oublie.

-L’auteur de Faust, de Werther et de Mireille. Il a déclaré qu’il n’y avait qu’à s’incliner et à être au mieux avec les français puisqu’ils étaient les plus malins et les plus forts. »

Raymond Queneau, Le dimanche de la vie.

« La science doit donc être circulaire. Et ça n’est que la science circulaire qui est la science achevée, ou absolue. L’avénement de cette science est ainsi la preuve de la fin de l’homme, de l’Histoire et du temps. Lorsque le discours humain, en partant d’un point quelconque et en progressant nécessairement, conformément à la nécessité logique, retourne à son point de départ, on voit que la totalité du discours est épuisé, et l’épuisement du discours est aussi l’épuisement de l’Histoire, c’est-à-dire de l’homme et du temps. »

Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, page 393.

*

François Valéry. Je ne peux pas dire que je sois jamais devenu un ami intime de Kojève, la seule fois où j’ai été chez lui il habitait près du lycée Michelet dans un appartement de deux pièces, entièrement tapissées de livres, exactement la bibliothèque qu’on voudrait avoir c’est-à-dire, tous les livres de référence en français, en anglais, en russe, en allemand, peut-être en d’autres langues, qu’on aimerait consulter à condition de savoir ces langues ce qui n’est pas mon cas tout au moins le russe. Et là il faisait lui-même un déjeuner, un bifteck et, ça c’est une impression personnelle, j’ai aussi une impression physique de lui, la première fois que je l’ai vu, j’ai dit, Qui est ce monsieur ? Il n’a pas le physique de l’emploi si je puis dire, il a plus l’air ou bien, certes d’un intellectuel, ou peut-être d’un médecin, peut-être un psychanalyste, ou peut-être un artiste, il avait quelque chose de très différent du vulgum pecus si ce mot s’applique de l’administration publique, de la fonction publique. Mais j’ai eu alors sur le plan intellectuel des rapports assez intenses parce que Kojève était un homme qui avait des idées, qui essayait de les formuler et les formulait de façon très originale, mais qui ne se contentait pas simplement de formuler des idées, il aimait qu’il y ait comme on dit de façon assez laide du suivi, c’est-à-dire il aimait que les choses se poursuivent. Tout en ayant à l’égard de la hiérarchie administrative une grande déférence et un grand respect, c’était pas du tout un homme qui faisait valoir une supériorité intellectuelle qui était évidente, qui était la sienne, pour réduire les autres à une situation d’infériorité, pas du tout, mais en même temps il s’intéressait au continu et à la suite de ce qu’il avait lui-même pensé. Et je voudrais dire une chose, c’est que, il y a des gens qui ont pu croire que Kojève était un philosophe… moins peut-être… enfin n’étaient pas conscients de l’importance philosophique de Kojève. Et moi-même d’ailleurs je l’ignorais quand je l’ai connu. Mais à mon avis en y réfléchissant pour moi Kojève c’est un peu comme ces chercheurs fondamentaux qui ont trouvé une molécule extraordinaire ou je ne sais quel rapport dans les secrets de la matière, et puis qui s’amusent à passer à un autre stade, et inventent un plastic quelconque pour servir à je ne sais quel constituant d’une voiture automobile. C’est-à-dire qu’il se situait au fond sur deux plans, mais son mode de raisonnement, et évidemment on ne peut pas parler de Kojève sans parler de Hegel, était structuré de telle façon que même dans les notes sur des sujets très concrets, par exemple les taxes à l’importation ou à l’exportation, on avait l’impression qu’il y avait derrière tout cela une très grosse artillerie qui n’apparaissait pas au premier plan. Et, puisque ce souvenir m’est venu, à un moment donné où la France se trouvait en difficulté de balance des paiements, était en déficit, où normalement on aurait dû dévaluer, Kojève avait préconisé justement l’idée de mettre des taxes à l’importation, une aide à l’exportation, ce qui équivalait en fait à une quasi dévaluation, et alors il avait inventé un mot pour cela, il appelait ça de l’avance sur le siècle. Parce que cette façon de faire n’était pas très orthodoxe au regard des institutions économiques internationales, mais il considérait que c’était non seulement tout à fait valable mais que c’était une idée d’avenir qui était beaucoup plus utile qu’une dévaluation. Alors, est-ce qu’il y avait derrière tout cela une pensée politique plus déterminante ? On aurait pu penser, après tout, Kojève aurait pu être marxiste, n’est-ce pas, il avait un certain nombre de gènes dans son système héréditaire qui auraient dû peut-être le porter vers ce qu’on appelle la gauche. Il n’était pas un homme de droite mais il n’était certainement pas un homme de gauche. Mais alors évidemment au-delà de ça qui était-il ? Ça je ne peux pas répondre, et c’est d’ailleurs ce mystère qui l’accompagne dans ma mémoire et qui nourrit mon affection pour lui parce que je ne l’ai jamais déchiffré, tout en ayant l’impression que on pouvait avoir un contact très heureux avec lui sans aller peut-être au-delà de … était-ce la surface je n’en sais rien, mais de quelque chose qu’on ne pouvait pas dépasser.

*

  1. Koyré venait assister au cours et puis après on allait dîner. On allait dîner avec Marjolin, Lacan, Koyré, Bataille ne venait pas, non, ce n’était pas dans ce groupe-là.

Jean Daive. Vous posiez des questions ?

  1. Ah non. Si, de temps en temps il y avait une discussion entre le Père Fessard et lui. C’était le nœud au fond parce que Kojève, enfin toute la philosophie de Kojève est une philosophie profondément athée, enfin elle est basée sur le fait que l’homme est mortel alors évidemment le Père Fessard était à la fois assez fasciné et cherchait le point faible pour réfuter cette logique qui semblait être, dont on semblait ne pas pouvoir sortir.

*

« Il se trouve qu’après la guerre monsieur Kojève a pris une orientation tout à fait différente, semble-t-il. Il est entré à la suite de Marjolin, Marjolin directeur de l’OECE qui a été un de ses disciples également, qui était là, Marjolin l’a entraîné à faire de l’économie politique, et monsieur Kojève est devenu une des têtes de l’économie mondiale, de la politique, il écrit des articles sur le colonianisme, sur le juste prix du blé, il participe aux conférences internationales de Londres, New-York, Luxembourg, il y défend les intérêts de la France et d’après ce qu’on m’a dit, fort bien. Encore l’autre jour André Philippe me disait, Ah ! Les américains ne peuvent pas résister à la dialectique de Kojève ! {rires dans l’assistance}. Alors voilà. Alors en même temps, on le dit éminence grise, plus ou moins, dans les tractations, ça a été imprimé alors je peux le dire, imprimé dans Les Temps modernes, dans les tractations qui ont amené aux accords d’Evian, à la solution de la question de l’Algérie, et puis il se trouve qu’en même temps, monsieur Kojève continue ses lectures philosophiques, même il étend ses lectures au côté théologique et patristique, les origines chrétiennes, et il y a un millier de pages je crois qui sont tapées chez Gallimard mais nous ne savons jamais si ses occupations politiques et économiques lui permettront de les éditer. En tout cas, j’ai demandé à monsieur Kojève de vous dire un petit peu comment il concevait l’histoire de la philosophie, je vois qu’il a déjà mis un schéma au tableau {rires dans l’assistance}, j’étais déjà familier avec les cercles de Hegel et j’ai été enchanté de trouver quelqu’un qui également emplyait cette méthode. Alors, je vous laisse la parole.

-Je ne vais pas évidemment réfuter ce que vient de dire mon ami le Père Fessard, il a beaucoup exagéré, mais enfin… »

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Après-guerre il disait qu’il avait le choix entre continuer à faire son cours ou donc travailler dans l’administration c’est-à-dire à la direction des relations économiques extérieures, au ministère des finances, et, enfin il disait que finalement, ça lui avait paru plus amusant. Le cours il l’avait déjà fait et il ne se voyait pas du tout devenir académique, lui il voulait faire autre chose parce que c’était quand même une personne d’action bien qu’il ait passé effectivement une grande partie de sa vie uniquement à étudier et à lire et … disons qu’il était trop intéressé peut-être par la vie et par ce qu’il pouvait apprendre pour se décider à passer des années à écrire ce qu’il savait déjà. Donc en fait il travaillait par bribes. Il écrivait certainement le dimanche mais … sinon on a retrouvé effectivement un certain nombre d’écrits qui ne sont pas encore tous publiés et qui sont à chaque fois des introductions au livre fondamental. Mais ce sont toujours des introductions à l’introduction, qui contiennent finalement l’essentiel mais qui reste toujours un peu caché. Bon, moi je lui demandais comment est-ce que … toujours avec, bon, je veux dire, un point de vue d’adolescent donc pas vraiment réfléchi, comment est-ce qu’un philosophe, finalement, peut être fonctionnaire, ça paraît bizarre. Alors lui, bon, je me souviens qu’une fois il avait répondu que, effectivement, tant que l’Histoire dure, un philosophe ne peut absolument pas agir dans l’Histoire, mais puisque l’Histoire est finie, le philosophe peut très bien participer à la gestion des affaires du monde. Alors est-ce qu’il le croyait vraiment comme ça, peut-être en partie, peut-être un peu.

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Non enfin le début de cette vraie vie, Kojève avait passé la période de guerre ici, bon je lui ai laissé ce qu’il y avait ici, de cet argent qui était resté là, mais enfin la guerre se terminait, j’allais rentrer, et il fallait trouver quelque chose pour Kojève. Alors on en a parlé avec Marjolin et Marjolin a dit, Bon, on va le faire entrer, d’une façon ou d’une autre, dans l’administration. Alors, Kojève, il lui a trouvé un poste de traducteur au commerce extérieur. Il a commencé comme ça, parce qu’il connaissait plusieurs langues, et je crois que la première personne qu’il ait séduite, dans l’administration, était son patron, Rousselier, qui était le directeur du commerce extérieur, qui a tout de suite reconnu que Kojève était un personnage assez extraordinaire, qui ne connaissait rien évidemment aux questions pratiques, aux rouages de l’administration, mais alors Rousselier racontait que Kojève était un fonctionnaire très zélé, respectueux des règlements, respectueux de la hiérarchie et de tout pendant la journée, et puis le soir ils allaient prendre un pot et Kojève expliquait à Rousselier comment il fallait qu’il fasse son métier. Les différents patrons de Kojève sont tous devenus ses amis, il y a eu Clappier, il y a eu Olivier Wormser, et puis alors le successeur de Wormser a été ensuite Jean-Pierre Brunet, mais enfin Jean-Pierre Brunet par rapport à Kojève se sentait plutôt un petit garçon à l’époque, enfin Kojève avait déjà à ce moment-là acquis une certaine autorité et … il allait dans les conférences internationales avec le chef de la délégation, qui était son patron, et son patron lui demandait au fond dans les coulisses, ce qu’il fallait faire.

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Dans sa personnalité il y avait, et cela allait avec sa conviction philosophique, il y avait aussi que par exemple, quand l’Histoire est finie, aussi, il n’y a plus d’homme. Alors il n’y a plus d’homme cela veut dire qu’il n’y a plus de raison de risquer sa vie, et si l’homme ne risque plus sa vie, il n’est plus un homme. Alors il disait que si l’Histoire est finie, quand même les hommes essaient de continuer à vivre comme s’ils étaient des hommes, et cherchent des situations absurdes et sans véritablement de sens pour continuer à risquer leur vie, alors par exemple, il y a toujours des toreros qui risquent leur vie sur l’arène en face du taureau, il y a toujours des alpinistes qui risquent leur vie dans les montagnes, enfin, que tout ça c’est, c’est des restes de l’humanité, quoi. Enfin lui-même d’ailleurs, ça je pense que ça l’avait marqué aussi, il avait risqué sa vie au moins deux fois, une fois pendant la révolution russe où il était encore très jeune puisqu’il est né en 1902 donc il devait avoir 15, 16 ans, et, bon là c’était une histoire un peu d’adolescent aussi parce qu’il s’était amusé avec d’autres camarades à faire du marché noir comme en faisaient beaucoup et, bon, un beau jour il a été arrêté et il savait qu’il risquait vraiment d’être exécuté le lendemain. Et il y avait des adolescents de 14, 15 ans qui étaient exécutés comme cela et, bon finalement je crois qu’avec ses relations familiales il a pu s’en sortir mais, bon, il disait que ce jour-là, cette nuit passée dans la prison bolchévique il avait compris qu’il se préparait vraiment quelque chose d’essentiel pour le monde et que la conclusion, c’était qu’il fallait partir le plus vite possible – que lui, il voulait pas y vivre. Bon. La deuxième fois c’était pendant la guerre, pendant la deuxième guerre où il avait donc participé à la Résistance, enfin ça, je ne peux pas dire plus de détails parce que je le sais seulement par ouï-dire, mais, bon, un jour il a été arrêté par les allemands et là aussi il savait qu’il risquait d’être exécuté le lendemain. Alors là il a, il semble qu’il a trouvé un terrain d’entente philosophique avec l’officier allemand qui devait décider de son sort et que, il a réussi à le convaincre finalement qu’ils étaient tous les deux des hommes cultivés, qui comprenaient les choses, et que donc il ne devait pas subir le même sort que les autres et ça a marché mais alors … il avait vraiment un pouvoir de convaincre les gens qui était extraordinaire, qui était son arme absolue. On ne peut pas vraiment convaincre, on peut peut-être persuader, mais finalement chacun est libre de rester sur ses positions.

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« Bon, enfin, quoiqu’il en soit, alors, le discours critique et le discours pratique. Nous parlons non pas pour dire quelque chose que nous croyons être vrai – ou faux, selon le cas, mais pour obtenir quelque chose. Quand je demande à un garçon, Apportez-moi de la bière ce n’est ni vrai ni faux : c’est efficace, c’est tout, c’est nécessaire. Parce que s’il me disait, Allez vous faire pendre ailleurs, j’aurais été très étonné, très étonné, enfin on escompte l’efficacité nécessaire de ce discours. Mais on escompte aussi que le garçon va travailler pour l’exécuter, on ne pense pas qu’il va faire des passes, prononcer une incantation et que la bière arrive, hein, on serait étonné aussi. Donc il va travailler. Eh bien supposez qu’il vous dise, Eh bien tu ne m’as pas regardé deux fois?Eh bien qu’est-ce que je lui fais ? Je lui un coup de poing dans la figure, du moins si j’étais plus jeune je l’aurais fait, mais enfin, en tout cas j’aurais été très étonné. Donc, mon Dieu, il n’y a pas si longtemps qu’on tirait sur les ouvriers qui faisaient la grève. Peut-être pas les garçons, mais enfin. Donc, en dernière analyse, le garçon m’apporte la bière pourquoi ? Parce que tout ceci est inséré dans un ordre social, qu’il faut le cas échéant défendre les armes à la main. Si personne n’est prêt à défendre cet ordre les armes à la main, eh bien vous savez, le garçon vous enverrait la bière à la figure. Ça finira mal. Donc voilà, ça, ce sont des ordres. Enfin, la thèse parathétique. Qu’est-ce c’est que le discours qui est un peu de ça un peu de ça ? Il est efficace, il l’est directement en tant que discours, mais nécessairement, à la différence de la prière, l’effet est nécessaire, mais, comme dans la prière, c’est le discours seul qui agit. A la différence de l’ordre, ce n’est pas médiatisé, c’est le discours seul qui agit mais, comme dans l’ordre, c’est nécessaire. Eh bien ça, ça s’appelle {…} parce que la parathèse c’est mauvais, c’est contradictoire, ça s’appelle le commandement moral. C’est ton devoir, mon cher. C’est un impératif catégorique. C’est un ordre, mais, on ne peut pas refuser. Je dois être moral. Ce que je fais n’a aucune espèce d’importance, que j’assassine ou non, c’est rien, mais l’essentiel c’est d’être moral. Bon ben ça, on l’est ou on l’est pas, seulement, on doit l’être. Du sollst. Et puis Fichte, Kant, Du Sollst. »

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« Les objets fabriqués, créés par les auto-négations actives de l’esclave travailleur s’insèrent dans le monde naturel et le transforment donc réellement. Pour pouvoir se maintenir dans la réalité de ce monde transformé, humanisé, l’esclave doit changer lui-même, mais puisque c’est lui qui a transformé le monde donné en y travaillant, le changement qu’il semble subir par contrecoup est en fait une auto-création. C’est lui-même qui se change, qui se crée autre qu’il n’a été donné à soi, et c’est pourquoi le travail peut l’élever de la servitude à la liberté qui sera cependant autre que celle du maître oisif. Ainsi, en dépit des apparences, l’esclave travaille aussi pour soi. »

Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, page 500.

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Edgard Faure. J’ai connu Alexandre Kojève qui occupait des fonctions importantes à la direction des relations économiques, et je le rencontrais dans des réunions, j’étais à ce moment-là secrétaire d’Etat, et puis ministre. Tout le monde attribuait beaucoup d’importance à ses propos, Que dit monsieur Kojève etc. Et ce n’est qu’au bout d’un certain temps que j’ai découvert que cet Alexandre Kojève, directeur de ministère, arrivait à un point où ses avis étaient écoutés mais qui n’était tout de même pas un sommet, était en même temps un autre sommet, alors un véritable sommet, dans un autre domaine, celui de la philosophie. Et je me suis familiarisé à diverses reprises avec ses œuvres. D’abord il a écrit des ouvrages qui font autorité sur la philosophie grecque, en trois tomes, auxquels je me réfère d’ailleurs de temps en temps dans mes propres études, d’autre part il avait fait une étude très approfondie sur Hegel, et cette étude a été publiée par ses amis, mais il n’avait jamais eu le temps ou il n’a pas voulu, de la relire lui-même, qui est très intéressante, que j’ai lue, parce que c’est une des manières les meilleures de se familiariser avec la philosophie de Hegel. Je m’en suis réoccupé plus tard parce que lorsque j’avais quitté la Présidence du conseil ou qu’elle m’avait quitté, en 1956 et par la suite après les évènements de 1958, j’ai fait l’agrégation de droit et j’ai enseigné les idées politiques, à la faculté de Dijon. Et quand j’ai abordé la période hégélienne j’ai pensé que le meilleur truchement était Alexandre Kojève. Donc j’ai connu Kojève si je puis dire physiquement comme un homme avec qui je parlais des problèmes économiques, et philosophiquement d’après ses œuvres. Il y a d’ailleurs entre ces deux Kojève une liaison, un pont d’articulation qui est assez intéressant. Kojève ne faisait plus de philosophie mais en même temps il n’était pas complètement accaparé par la seule pratique. Et il a fait à un moment une conférence qui était très intéressante, que je n’ai pas entendue mais dont je me suis procuré le schéma, dans laquelle il a soutenu des idées fortes qui étaient tout à fait remarquables. Selon la thèse de Kojève, le marxisme avait été démenti parce que les agents de l’économie et les groupes sociaux avaient réagi de manières différentes entre la manière dont les capitalistes, si vous voulez les agents de l’économie capitaliste, avaient réagi normalement et la manière dont ils avaient réagi dans la conjoncture coloniale. Selon Kojève et je crois qu’il avait raison, les patrons n’avaient pas fait ce que Marx croyait qu’ils feraient, au lieu de diminuer les salaires ou de les laisser à un très bas niveau, ils les avaient au contraire améliorés, ils n’avaient pas appliqué la loi d’airain, vous me direz d’ailleurs que la loi d’airain d’ailleurs n’est pas de Marx et qu’elle est de Lassale, mais ils n’avaient pas appliqué la célèbre règle selon laquelle le salaire tend à se réduire à l’ensemble des subsides nécessaires pour entretenir la force de travail, et le patronat au contraire admit que les salariés devaient bénéficier de traitements en augmentation. Pourquoi le patronat a-t-il admis cela, j’ai fait moi-même des raisonnements là-dessus, Kojève en avait faits, et en vous le retraçant je ne peux pas très bien distinguer quelle est ma part et quelle est la sienne mais nos points de vue concordaient. A la fois parce que les patrons étaient sous la contrainte d’une certaine action syndicale. C’est un point que les premiers auteurs n’avaient pas prévu. Notamment ce qui m’a toujours frappé c’est qu’un homme aussi clairvoyant que Tocqueville, dans sa Démocratie en Amérique, raisonne assez curieusement, il dit, Les ouvriers, eux, ils n’ont pas la possibilité de faire des ententes ; alors que les patrons pouvaient faire des syndicats mais pas les ouvriers. Donc ça a été une des choses que Tocqueville n’avait pas prévu et Marx non plus. Il y a eu également la pesée qui a résulté de la démocratie politique, de l’éducation générale. Et puis enfin un jour le patronat a découvert que ce qui était mauvais individuellement à l’échelon micro-économique pour chaque patron était bon globalement à l’échelon macro-économique pour tous les patrons. Un patron qui fabrique 10 000 paires de chaussures, si il est obligé de payer un peu plus les ouvriers va avoir moins de bénéfices. Mais inversement si tous les patrons augmentent les ouvriers, au lieu de vendre 10 000 paires de chaussures il en vendra 20 000 ou 30 000, parce que les autres ouvriers des autres patrons, ayant de l’argent, achèteront des chaussures. Donc chaque chaussure lui rapportera moins mais il en vendra davantage. Pour toutes ces causes confondues le patronat n’a pas agi de la manière dont Marx avait prévu qu’il agirait, les agents économiques ne se sont pas conformés à ses prévisions qui étaient valables à partir d’une certaine hypothèse psycho-sociologique, psycho-économique, qui ne s’est pas maintenue. Mais en sens inverse, disait Kojève, dans l’expérience coloniale, alors là, les prévisions de Marx ont été vérifiées, parce qu’on a maintenu un salaire de famine, en tout cas un salaire très bas, pour la main d’oeuvre coloniale. La loi a joué sur l’exploitation en somme des travailleurs des colonies. À cela s’est ajouté l’élément susceptibilité, l’élément moral, psychologique, bien que dans la thèse marxiste ce ne soit qu’un épiphénomène, ou une superstructure, donc l’explosion que Marx avait prévue ne s’est pas produite à l’intérieur des pays capitalistes mais elle s’est produite dans l’ensemble du monde colonial. Voilà quel était le raisonnement très remarquable de Kojève. Maintenant il paraît plus banal mais c’était une époque, justement l’époque charnière, ce qui prouve que cet homme avait gardé la capacité, ou assumait la capacité de dominer la théorie générale et d’en faire des applications dans la vie pratique.

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Jean-Pierre Brunet. Début 1960, il n’était peut-être pas le seul à l’avoir eue cette idée mais néanmoins c’est lui qui finalement l’a fait mûrir et accepter, l’idée que, il fallait absolument dans le commerce international, accorder ce que j’appellerais un handicap aux pays pauvres, ce handicap sous la forme tout simplement, très simplement de l’entrée en franchise de leurs produits manufacturés, qui évidemment surtout à l’époque étaient peu nombreux car ces pays pauvres précisément ils étaient pauvres pourquoi ? Parce qu’ils ne vendaient pas de produits manufacturés, parce qu’ils ne vendaient guère que des matières premières, que ce soit alimentaires ou minières, et l’idée que l’on a ensuite baptisée du nom compliqué de préférence généralisée eh bien c’était tout simplement que tous les pays industriels devaient laisser entrer ces produits fabriqués sans droits de douane. Alors c’est une idée qui au départ a connu des fortunes diverses, ne serait-ce que parce que forcément les industries des pays riches y compris notamment de notre pays disaient Mais enfin c’est de la folie, comment faire pour se prémunir contre une concurrence de pays ou les salaires sont le 10ème, le 20ème de chez nous et en plus leur donner cet avantage douanier ? C’était d’autant plus difficile qu’à l’époque le général de Gaulle était au pouvoir, où tout ce qui venait du général – qui avait accepté cette idée – paraissait a priori parce que à l’époque notamment du côté soit anglo-saxon soit allemand on se demandait s’il n’y avait pas là-dessous une machiavélique torpille si j’ose dire de la France, enfin c’était l’époque où nous avions refusé l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun, c’était l’époque où l’on avait refusé l’intégration dans l’OTAN, et on s’est dit Tiens tiens tiens c’est encore une idée française, et grâce à Kojève et j’ai beaucoup travaillé avec lui à ce moment-là nous avons réussi à démontrer à ceux qui a priori n’aimaient pas beaucoup la politique française en général de l’époque, que cette idée simple était une idée raisonnable, même si ça nous a pris du temps, même si nous avons d’abord convaincu la communauté européenne, nous avons d’abord convaincu les allemands, et plis tard les anglais, les américains, les japonais, ont accepté cette idée simple qui sans avoir bouleversé la face du monde c’est entendu, mais enfin, a été finalement sur le plan commercial la seule idée qui ait été mise en pratique par tous les pays riches, et qui a malgré tout permis à un nombre, malheureusement trop faible c’est vrai, mais à un certain nombre de pays pauvres de développer leur industrie.

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Pour lui, il y avait vraiment une échelle de valeur dans les activités humaines, enfin, c’est comme ça qu’il me le disait, maintenant il y avait aussi un côté pédagogique donc … il faut faire la part des choses, pour lui, le mieux c’était d’être philosophe, après, c’était bien d’être un homme d’action, disons, économique, politique, bon donc, diriger les hommes en quelque sorte. D’abord comprendre, comprendre les hommes, ensuite diriger les hommes, ensuite, bon, encore, s’occuper des sciences humaines c’était quand même mieux que les sciences exactes.

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« Ce qui est le plus certain du mode de penser de la science traditionnelle, c’est ce qu’on appelle son classicisme, soit le règne aristotélicien de la classe, c’est-à-dire du genre et de l’espèce, autrement dit de l’individu considéré comme spécifique. C’est l’esthétique aussi qui en résulte. La pensée est du côté du manche, et le penser de l’autre côté, ce qui se lit de ce que le manche est la parole. C’est dit, – d.i.t.- manche, c’est dimanche, le dimanche de la vie comme dit Queneau, non sans du même coup en révéler l’être d’abrutissement. Pas évident au premier abord. Mais ce que j’en relève c’est que ce dimanche a été lu et approuvé par quelqu’un qui dans l’histoire de la pensée en savait un bout, Kojève nommément, qui reconnaissait rien de moins que le savoir absolu tel qu’il nous est promis par Hegel. »

Jacques Lacan, Encore.

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Bernard Clappier. A partir de 1954, époque à laquelle Olivier Wormser a été nommé directeur des affaires économiques au Quai d’Orsay, nous avons formé, Olivier Wormser, Alexandre Kojève et moi un trio qui était célèbre à l’époque dans toute l’administration française, parce que nous régnions si je puis dire sur toutes les négociations économiques internationales. Ce trio a duré jusqu’à 1963 ou 1964 à peu près, et c’est moi qui l’ai abandonné le premier parce que je suis devenu sous-gouverneur de la Banque de France, et Kojève l’a abandonné en second, quand il est mort en 1968. Je me souviens d’ailleurs, pour illustrer ce trio, je me souviens d’un jour où nous étions en mission à Washington je crois, avec quelques personnalités américaines qui avaient souhaité nous connaître. J’entends encore Hervé Alphand nous présentant tous les trois à un américain – je crois d’ailleurs me souvenir que ce pouvait être Henry Kissinger, qui connaissait à peu près le français et la littérature française, et il nous a présentés, Olivier Wormser et moi, comme Bouvard et Pécuchet. Kissinger a montré du doigt Kojève : Et lui ? – Lui c’est Flaubert. On ne pouvait pas donner meilleure définition de la hiérarchie du trio, l’inventeur, si je puis dire, l’inspirateur, et les deux exécutants, qu’Olivier Wormser et moi étions pour l’occasion. Nous fonctionnions, Alexandre Kojève et moi, de la manière suivante, moi je tenais le pupitre si je puis dire, dans les négociations, et il était à côté de moi, et il me faisait passer des notes sur un petit bout de papier, chaque fois me conseillant l’argument à utiliser, des arguments qui étaient parfois un peu provocateurs, si je puis dire, il aimait bien provoquer, il était, c’était la terreur des autres délégations, précisément parce que son imagination était très fertile, et il n’avait pas de peine à exprimer toutes sortes d’arguments difficiles à contrer – surtout quand personne n’était avec lui, là alors c’était l’apothéose de sa carrière administrative, et en même temps l’apothéose de sa dialectique parce qu’i était maître de son jeu, à ce moment-là, complètement. Non, il était vraiment une intelligence exceptionnelle, c’est grâce à lui d’ailleurs que j’ai pratiqué Raymond Aron, je dois dire. Nous avons déjeuné souvent ensemble tous les trois, pour parler de questions diverses, mais jamais de questions strictement philosophiques, toujours de questions d’économie mondiale, si je puis dire, et Kojève était dans son élément, Raymond Aron aussi, et c’était un enchantement pour le modeste témoin que j’étais.

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Les derniers souvenirs que j’ai sur Kojève puisqu’il est mort le 4 juin 68 donc juste après les événements de mai 68, bon il se trouve que j’étais là quand Raymon Aron l’a appelé au téléphone, je ne sais plus, dans les derniers jours de mai, premiers jours de juin et, bon ils parlaient de ce qui se passait, et alors Raymond Aron disait que c’était très grave, que c’était très sérieux et Kojève prenait cela absolument pas au sérieux. Et alors son critère c’était de dire, Personne n’est mort, vraiment c’est pas sérieux, parce qu’une vraie révolution c’est quand les gens meurent.

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« Il était plus assuré que je ne l’étais moi-même qu’il s’agissait non d’une révolution mais d’un « à la manière de ». Il n’y a pas de révolution, me dit-il, puisque personne ne tue ou ne veut tuer. Les troubles lui inspiraient un profond mépris – réaction d’un russe blanc. Je lui racontais qu’aux Etats-Unis je ne pouvais pas tenir en place, impatient de revenir pour voir ou agir. Il me répondit, Vous étiez pressé de regarder de plus près les pitreries de cette sordide connerie. Vingt-quatre heures plus tard, je ne doutais plus que les événements eussent singé la grande Histoire. »

Raymond Aron, Mémoires.

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X. Il a joué évidemment dans l’administration française un rôle peu connu mais absolument clef pendant finalement, bon, à partir des années cinquante jusqu’à la fin de son existence : il était très écouté.

Jean Daive. Même par De Gaulle ? Directement, je veux dire ?

Je ne peux pas vous dire, je ne pense pas mais, malgré tout, indirectement, sûrement, dans la mesure où il avait quand même, à la grande stupéfaction, parce que finalement ça stupéfiait aussi bien les allemands que les anglo-saxons, que nous ayons comme égérie je dirai pratiquement, égérie intellectuelle un personnage dont chacun savait qu’il était un philosophe, qu’i n’était pas a priori un économiste, ni un homme politique, que l’administration française se soit en quelque sorte à ce point servi si j’ose dire dans toute cette politique européenne avant tout faite essentiellement de fonctionnaires qui disent à leurs ministres ce qu’il faut qu’ils disent, il y avait une sorte de surprise à voir justement un philosophe intervenir pour expliquer doctement qu’il fallait absolument que les tarifs perçus par l’Allemagne sur les produits fabriqués venant du Brésil, soit nul, n’est-ce pas, c’était ça qui surprenait, mais le tout est quelque fois alors il se permettait de descendre en flammes avec énormément d’humour, un délégué d’un pays que je ne citerai pas, peu importe, de tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui ou avec notre politique, et il le faisait je dois dire de temps en temps, c’est à ce moment-là que la rougeur apparaissait sur les joues ou le front du délégué en question, mais évidemment il ne restait plus rien de lui parce que dans le débat il était incontestablement très, très fort et il réduisait à quia, il réduisait au silence le malheureux qui avait cru devoir ou bien s’opposer à lui ou pire encore se moquer de lui – alors là, il ne le ratait pas.

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Bruxelles, 4 juin 1968, dernière intervention d’Alexandre Kojève, au groupe Ouest commercial du Marché commun.

« Merci beaucoup. Monsieur Kojève …

-Monsieur {…}, tout le monde sait, naturellement je suis favorable à une politique commerciale commune mais elle n’existe pas, et tant qu’elle n’existe pas on ne peut pas introduire de grosse communauté on ne peut pas faire une politique commerciale commune par la Banque. Il faut la faire intégralement, et ne pas dire que Ah oui, si vous voulez interdire telle importation pour tel produit où vous répandez les cinq autres, et pour le reste les cinq autres font ce qu’ils veulent et vous, vous {…}, ça ne va pas. C’est pourquoi nous avons pensé que, il faut une clause peut-être transitoire mais qui soit applicable automatiquement par les six pays membres c’est-à-dire par la communauté. Maintenant sur, en ce qui concerne la proposition, de monsieur {…}, évidemment il faut l’inclure au procès-verbal comme une proposition hollandaise en ajoutant qu’elle est inacceptable pour la délégation française, protocolaire ici c’est évident. Où est l’ennui ? C’est que nous devons être unanimes, pour appliquer le système préférentiel. C’est ça, c’est pourquoi j’ai proposé de procéder par élimination. Je n’ai pas encore fait de proposition qui ait été inacceptable par les Pays-Bas. Les Pays-Bas ont fait ici une proposition qui était inacceptable pour la France. Continuons, nous allons voir, il y aura quelque chose qui restera peut-être et ça, ça sera acceptable pour tous. Sinon il n’y aura pas de système préférentiel, après tout, c’est pas un malheur pour la communauté.

-Je croyais que ceci était un problème tarifaire …

{rumeur dans la salle}

…il faut appeler un médecin, en vitesse.

{…}

-Messieurs, vous avez tous appris, vous savez tous maintenant que le professeur Kojève est mort ce matin à la fin de notre réunion, vous l’avez tous, enfin la plupart d’entre vous l’ont connu aussi bien sinon mieux que moi-même, ont eu l’occasion de le pratiquer quotidiennement pendant de nombreuses conférences, réunions de groupes, au sein de ce groupe en particulier il était l’un des habitués, sinon l’un des fondateurs, il l’a fréquenté et animé depuis de nombreuses années, il nous a donné ce matin, avant de mourir sous nos yeux un dernier échantillon de son talent et de ses saillies qui avaient fait sa réputation, je crois que je ne vais pas ajouter grand-chose à l’émotion qui nous étreint tous j’imagine, aujourd’hui, et je voudrais seulement vous prier de bien vouloir, avant de continuer nos travaux, de bien vouloir observer à sa mémoire une minute de silence. »

*

« Or, le temps, c’est l’homme lui-même. Supprimer le temps, c’est donc supprimer aussi l’homme. En effet, l’être vrai de l’homme est son action, son temps l’action qui réussit. C’est dire que l’homme est le résultat objectif de son action. Or, le résultat de l’action du sage, c’est-à-dire de l’homme intégral et parfait, n’est pas l’homme, c’est le livre. Ce n’est pas l’homme, ce n’est pas le sage en chair et en os, c’est le livre qui est l’apparition de la science dans le monde, cette apparition étant le savoir absolu. »

Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, page 384.

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Jean Daive. Jean-Michel Rey il y a une formule qui revient très souvent sous la plume de Kojève, Le savoir absolu est la sagesse absolue.

Jean-Michel Rey. Oui alors là c’est on pourrait dire une sorte d’infléchissement de la pensée de Hegel, c’est-à-dire au fond le fait que la morale ne puisse plus exister sous une forme séparée, mais que la morale ne soit en fin de compte qu’une sorte d’accompagnement de la réalisation du savoir absolu. Et je crois que la pensée de Kojève, c’est de ce point de vue-là une pensée qui tout à la fois est fidèle à l’impulsion de la pensée hégélienne, mais aussi c’est une pensée qui, je dirai, est une sorte de pensée joyeuse, c’est-à-dire, c’est une pensée dans laquelle quelque chose du dépassement se trouve à l’oeuvre, et donc que le rapport à Queneau je crois, et le rapport à Bataille, viennent montrer ça, c’est-à-dire le rapport entre ce qui est d’un côté tragique et de l’autre comique. Et cela, de manière tout à fait simultanée, au sens où l’existence de Kojève après-guerre, c’est l’existence de quelqu’un qui est joyeusement dédoublé, si je peux dire, c’est-à-dire qui passe la plus grande partie de son temps à Bruxelles pour négocier les tarifs douaniers etc. du marché commun, c’est-à-dire qui précisément se trouve dans une position double de n’être pas un philosophe professionnel, d’être quelqu’un qui pense réaliser sa propre philosophie, et dans le même temps d’écrire une œuvre importante – ces trois volumes de l’histoire de la philosophie notamment qui sont sortis de son vivant -, d’écrire une œuvre importante et d’écrire une œuvre dont il faut dire qu’à mesure qu’elle paraissait, qui suscitait de moins en moins d’intérêt. Et donc je crois que là il y a quelque chose de tout à fait ironique, qui sans doute aurait plu à Kojève d’une certaine manière, à savoir que sa renommée était une renommée de ouï-dire en quelque sorte, puisque son premier livre n’était pas de lui, cette renommée, elle a été faite par des gens qui se sont inspirés très directement de ses leçons, qui la plupart du temps ne l’ont pas cité d’ailleurs, n’ont pas reconnu leur propre dette à son égard, cette renommée ensuite, elle s’est étendue, mais elle s’est étendue je crois de la même manière, c’est-à-dire, c’est quelqu’un qui a été pillé sans qu’on reconnaisse jamais précisément l’importance de ce qu’il faisait, et puis c’est quelqu’un qui quand il a commencé, toujours avec la même discrétion, à intervenir en publiant ses propres livres, s’est trouvé de plus en plus marginalisé, s’est trouvé de moins en moins reconnu.

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Une vie, une œuvre, Alexandre Kojève, la fin de l’Histoire, une émission de Jean Daive, avec la participation de Denyse Harari, Nina Kousnetzoff, François Valéry, Jean-Pierre Brunet. Documents inédits : conférence de Kojève à l’invitation du Père Fessard,et réunion du marché commun à Bruxelles le 4 juin 1968.

« Du moment que le discours logiquement implique la prière il faut bien quelqu’un à qui cette prière s’adresse, sinon c’est à désespérer du discours, alors nous sommes tous des fous. Alors là encore curieusement, et Dieu sait que pourtant quand j’étais jeune j’avais quelque espérance, pendant des années et des années je ne comprenais pas. Mais c’est extrêmement banal : une déclaration d’amour qu’un jeune homme fait à une jeune fille, qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie : Chère amie, aimez-moi. Je veux vous épouser, bien sûr, peu importe, bref: aimez-moi. Et alors rien à faire ! Il n’a pas besoin d’être riche, ni beau, ni costaud, ni … et puis d’ailleurs il peut marcher sur la tête ! Ou bien elle l’aime ou elle ne l’aime pas, bon. On ne peut pas obliger quelqu’un. Inversement, si quelqu’un aime, vous avez tout de suite la plénitude du bonheur, en un mot aussi ! Vous dites, Tu m’aimes ? -Je t’aime. Nous nous aimons. Ben c’est fini. Enfin le vrai {?} est fini. Bien. »

Textes lus par Anne Torrès, Jean-Michel Coquis {?}, Bernard Laniel et Marie-Dominique Bougoux {?}. Réalisation : Jean-Claude Loiseau.

C’était une émission diffusée la première fois le 10 novembre 1990.

 

 

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