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Archive pour la catégorie 'Marie Gil'


L’île de la tuberculose (Marie Gil)

9 septembre, 2012
Marie Gil | Pas de réponses »

1934-1935. L’île de la tuberculose

La maladie, comme toute catastrophe, modifie aussi bien irrémédiablement qu’instantanément une vie. Dans l’immédiat, les crachements de sang et l’hémoptysie sont identifiés comme symptômes de la tuberculose pulmonaire par son nouveau médecin, le père de son ami Jean Brissaud. Il vivra en sursis, immergé dans cette maladie qui est un mode de vie, pendant douze ans. Barthes est envoyé à Bayonne pour se reposer, et il ne peut présenter le baccalauréat à Bordeaux. Il doit subir un report en septembre; il se désespère du retard pris, d’être séparé de sa classe. Sa situation répète très précisément celle

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qu’a vécue son grand-père Binger quand, en 1870, il a dû renoncer au baccalauréat puis quand, choisissant la France en 1872, il s’est séparé de ses amis. Le traitement de la tuberculose en cours en 1934 se limite à l’injection de sels d’or, dangereux pour les reins, et à un repos absolu. « Le médecin de famille, le Dr Croste, me soigne par des piqûres de sel d’or, une mouche de Milan sur le thorax et ce conseil, que je comprends à peine: et ne pensez pas aux petites filles1. » La « mouche de Milan », en effet, aurait des vertus aphrodisiaques. Allongé toute la journée, il lit Balzac, Mauriac, Giraudoux, et imagine un Nouveau roman. Mais la maladie persiste et il doit accepter d’abandonner une vie normale. La mutation est également psychique, il entre dans une peur quotidienne et concrète de la mort, l’obsession de la maladie, l’attention au moindre de ses signes, l’attente du mensonge rassurant. Son esprit n’a plus la liberté de la rêverie, celle que procure la promenade. Il devient attentif aux signes du discours, mais aussi à ceux qu’analyse la pragmatique, en particulier le regard et le silence. Il est alors porté, parce qu’il a un esprit analytique, à réfléchir à leur interprétation. Il rappellera dans un texte important, quarante ans plus tard, le lien entre l’invention de la sémiologie par Saussure et la médecine: si le mot fut rapidement remplacé par celui de « sémiotique » en sciences du langage, ce fut afin d’éviter la confusion avec la sémiologie médicale, « la partie de la médecine qui traite des signes de la maladie »: »Evidemment, entre la sémiologie générale et la sémiologie médicale, il y a non seulement identité de mot, mais encore des correspondances systématiques [...] il y a même peut-être, une identité d’implications idéologiques, au sens très large du mot, autour de la notion même de signe2. » Sa réflexion rejoint celle de Naissance de la clinique que Foucault publie ces mêmes années3. Barthes reprend notamment la distinction entre symptôme et signe, la « forme » sous laquelle se manifeste la maladie, « le fait morbide » d’une part, qui n’est pas à déchiffrer, et le signe de l’autre. Le signe est le symptôme complété de la conscience organisatrice du médecin, le symptôme en tant qu’il prend place dans une description. Barthes défend l’idée que l’on retrouve en médecine aussi bien la notion de système de la linguistique que celle de la syntagmatique4. Ce point m’intéresse particulièrement, en ce que la combinaison des signes de la maladie aboutit à une nomination, et qu’à nouveau la maladie, issue de « noms », n’est plus qu’un nom. Bien que ce processus vertigineux, propre au signe, soit arrêté dans la pratique

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médicale par le passage à l’acte de soigner, on peut se demander si pour ce qui est de la tuberculose, la maladie n’est pas entièrement une connotation, une signification ajoutée (celle du mode de vie) à un signifié (la « maladie ») qu’au fond on ne connaît pas. Qu’est-elle à cette époque, hormis une combinaison de signes secondaires – mort, côtes coupées, toux (cette toux qui terrorise le héros de La Montagne magique à son arrivée au sanatorium)? La maladie se définit en tant que nom, elle se définit comme concours de signes: mais le concours de signes ne s’oriente et ne s’accomplit que dans le nom de la maladie, écrit Barthes avant de se demander s’il « n’y a pas des cas limites dans la sémiologie médicale, c’est-à-dire si l’on ne peut pas trouver des signes qui ne renvoient en quelque sorte qu’à eux-mêmes5« . La tuberculose n’est pas ce signe tautologique, mais sa force connotative en fait une maladie-nom exemplaire. C’est là, au sanatorium, que commencent véritablement les « années structuralistes ».

L’entrée en maladie est, sur le plan intellectuel, très fertile. Sur le plan psychologique cependant, la maladie est en tout point négative: c’est la plainte, sans doute, qui devient le symptôme (signe) le plus visible du changement intérieur qui s’opère. Barthes le discret, le silencieux, devient un être de complaintes et d’exigences: que ses amis lui écrivent davantage, qu’on vienne le voir, qu’il puisse rentrer à Paris. Ce dont il souffre le plus est l’isolement dans lequel le risque de contagion plonge le sujet. La tuberculose, comme la peste ou la lèpre, est une maladie de mise à l’index, qui met en branle un psychisme inconnu de tout homme sain et socialement bien intégré: il s’organise désormais autour du sens en soi du regard social, de la signification de l’imaginaire de la maladie, de celle de la normalité.

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Marie Gil, Roland Barthes au lieu de la vie

9 septembre, 2012
Marie Gil | Pas de réponses »

La linguistique structurale:

la rupture passive ou l’excommunication

En 1970, Barthes se trouve rejeté par les disciples de la linguistique structurale. La linguistique est pour lui un accomplissement de la sémiologie et une prise de conscience, contradictoire en apparence, du primat du signifiant dans la vie comme dans les textes. Il fonde entre 1968 et 1970 son écriture sur l’association métaphorique. Dans ces années-là, comme le rappelle Louis-Jean Calvet, les tenants de la linguistique structurale, développée dans le clan des fonctionnalistes à partir de Martinet (mais aussi d’un certain Saussure) autour de deux de ses disciples à la Sorbonne, Luis Prieto et Georges Mounin, s’oppose aux disciples de Chomsky, nommés générativistes, et implantés à Vincennes. Chomsky est, de 1968 avec Jean-Pierre Faye aux années soixante-dix avec ces deux écoles en conflit, au centre de tous les débats – il est ainsi très présent, implicitement, dans S/Z. Les linguistes de la linguistique structurale excommunient Barthes, en

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particulier Mounin qui écrit en 1970, dans Introduction à la sémiologie, après une précaution oratoire: « On ne peut pas parler scientifiquement de lui, on le prend pour un théoricien alors qu’il n’est qu’un essayiste, il confond tout, en bref Barthes ne fait pas de la sémiologie, il fait de la « psychanalyse sociale1. »

« Il confond tout »: c’est le propre de l’éclectisme, affirmé cette année-là dans S/Z. La position s’inscrit, comme le rappelle toujours Louis-Jean Calvet, dans une logique de redéfinition claire des disciplines.: désormais les linguistes distinguent la « sémiologie de la communication », pour eux la véritable sémiologie, dans laquelle il y a intention de communication, de la « sémiologie de la signification », qui applique par métaphore l’idée de « langage » à d’autres domaines. Pour la linguistique structurale, il n’y a « langage » que lorsqu’il y a communication intentionnelle. Barthes ne répond pas et a le sentiment que, dans cette norme définitionnelle nouvelle, son exclusion est justifiée. Ce qui ne signifie pas que son approche de la sémiologie soit superficielle, mais elle correspond à un sens plus social issu des sciences du langage, selon la visée de Saussure lui-même. Il l’écrit dans son « projet de recherche » de 1975 en vue de sa candidature au Collège de France: la sémiologie, telle qu’elle s’est pratiquée jusqu’à présent, a été surtout une sémiologie du message, observé en soi, relativement à sa structure interne, ou, comme il est dit dans la terminologie de R. Jakobson, poétique. Un second souffle doit être pris. Le champ de cette seconde sémiologie, pour le dire d’un mot, serait plus délibérément celui des effets de langage. Il ne s’agit plus de retourner les propositions de Saussure. Cette sémiologie des effets est déjà présente dans le Degré zéro. L’effet de sens, tel qu’il peut être conçu aujourd’hui « à la suite du remaniement profond auquel est soumise l’idée de sujet humain », écrit-il implicitement à l’attention de Michel Foucault, ne peut être identifié à la simple persuasion dont s’est occupée l’ancienne rhétorique. « L’effet de langage implique que le locuteur ou l’auteur, en parlant, ne vise pas seulement, et de loin, à modifier le jugement [...] mais surtout à infléchir sa propre image: le message, dont la première sémiologie a étudié et étudie encore la structure, se définit peut-être mieux par le jeu complexe de sa destination et de sa production, que par son contenu [...]. Ce problème est celui de l’énonciation. » La linguistique est la science des énoncés, et non de l’énonciation (à l’exception des travaux de Benveniste). Il est ainsi impossible d’envisager une

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sémiologie de l’interlocution sans excéder le cadre linguistique et sans essayer de retrouver « les déterminations psychiques et historiques, qui travaillent l’homo significans« . Hypothèse nécessaire proposée par la première sémiologie, le signe est appelé à se défaire dans la seconde: « C’est précisément par sa valeur éthique que le langage littéraire est appelé à guider le cours nouveau de la sémiologie. La littérature [...] désigne l’utopie majeure du langage*. » Cette nouvelle sémiologie est ici envisagée dans des termes foucaldiens, en vue de l’obtention d’une chaire intitulée « Sémiologie ». En réalité, désormais, Barthes penche du côté de la littérature, et de rien d’autre. Quand, en 1977, un étudiant en médecine inscrit en mémoire de deuxième cycle sous sa direction lui demandera de diriger sa thèse sur le langage des urgences psychiatriques, Barthes lui répondra qu’il n’est pas linguiste, et que, « bien sûr, on peut toujours faire semblant », mais qu’il est fatigué de prétendre.

Marie GIL, Roland Barthes au lieu de la vie.

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