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Archive pour la catégorie 'Scève'


Pascal Quignard, La parole de la Délie, I

10 septembre, 2012
Pascal Quignard, Scève | Pas de réponses »

I

 

L’obscur en tant que l’oubli

 

« Wie, wenn ich aber reden müsste? Und dieser Sprachtrieb zu sprechen das Kennzeichen der Eingebung der Sprache, der Wirksamkeit der Sprache in mir wäre » (Novalis, Fragmente II, Heidelberg, 1957, p. 204) [Mais qu'en serait-il si je devais parler?, et si cette pression de la parole en moi jusqu'à irrépressiblement parler m'assignait en tant que symptôme de la langue seule et telle qu'à mots couverts, en tant que trace même de la puissance du langage?]

« …καὶ δώσω αὐτῷ ψῆφον λευκὴν καὶ ἐπὶ τὴν ψῆφον ΟΝΟΜΑ ΚΑΙΝΟΝ γεγραμμένον ὁ οὐδεὶς οἰδεν εἰ μη ὁ λαμβάνων. ΑΠΟΣΑΛΥΨΙΣ ΙΩΑΝΝΟΥ, 2, XVII, Londres, 1966, p. 841.] [... et je lui donnerai un caillou blanc, et sur ce caillou "un nom nouveau" est écrit, que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit.]

La Délie de Scève, – la Délie de 1544, parue à Lyon, – petit livre dont au souvenir ne me seront restés ni l’aspect, ni la couleur. Qui ne m’apparaît désormais que comme vide praesentia. Vide, violente. Présence d’une compacité brève, un peu lourde, abrupte et – encore qu’elle soit admirable – mal élaguée (dans un rêve, de contenu au demeurant très indistinct et loin de parvenir à préciser pourquoi une telle évocation si franchement infidèle et dépourvue de toute nécessité dût encore à ce point emporter conviction, j’y trouverais l’éclat irrégulier, comme en hâte, opaque, blanchi, espace seul à la merci de ses contours, arêtes, tranches, de ses limites; l’éclat, à peu de chose près, comme d’un caillou. Caillou blanchâtre. Et – pour impudemment confesser tout phantasme – alors rêvant Scève, quand il le reçut, ne parvenant à l’étager à quelque rayon que ce soit de sa bibliothèque. Roulant comme une boule. Comme pierre sur mousse. Comme cette pierre qui « n’amasse pas » la mousse). – Bref qui au souvenir ne me sera pas revenue en mémoire telle qu’à m’apparaître sous l’espèce d’un livre,

Différemment la Délie de 1564. Délie parut à Paris, chez Nicolas du Chemin. Petit livre, lui, dont je me souviens avec une précision méticuleuse; minuscule in-16 tout plat comme ayant été livré à une extrême pression, condensation. Rouge, rougeoyant et doré, encore plus compact, resseré, laconique. Et néanmoins, dorénavant me paraîtra pour léger, labile. (Là, je crois, dans ce rêve, pour un point de sang, une parole brève et effacée dans l’air, légère – mais à trace de sang.)

La Délie donc, – elle seule – seule qui sera ici matière, au mieux, d’une forme de souvenir de lecture. (Seule mais telle que déjà passée par l’oubli; blanchie, rongée et à même, dès lors, de nouveau, de survenir suivant, – à la condition même de cet oubli. Oubli dès lors constitutif. Oubli dont durant plusieurs siècles elle aura fait l’objet. Oubli, peut-être, dont elle aura été et est finalement l’enjeu.)

Et si bien que – peut-être – ne verseraient qu’à erreur, illusion – pur leurre lui-même joué par cet oubli lui-même – que ces deux tropes inversés à la merci desquels d’emblée tous regards vers Scève à tout coup remettaient mediatio, de la sorte usurpant leur savoir, présupposant topiques d’anachronie, frétant discours et mondes à rebours des langues et des temps. Soit la prétention d’inférer, du long oubli où fut confiée cette oeuvre, à ce qu’elle ne doive laisser champ qu’à recherches érudites, vaines, n’arguant que de la désuétude. (Et de la sorte, dès avant, ainsi à lire les bouts de pages péremptoires siècle sur siècle tenacement développées – à raison par ailleurs obscure, sujette à franchement « obscure » véhémence, de quelle haine? – de Colletet à Sainte-Beuve, Brunetière, etc. – dès avant qui récuse comme l’éventualité d’y trouver pied ou aussi bien s’y perdre comme à lire indifféremment quelque texte que ce soit ayant force de dit.) Soit – et c’est identiquement erreur, leurre dû à cet oubli lui-même redoublé – le voeu stérile passionnément formé et qui vise à soustraire cette oeuvre d’entrée de jeu à telle obscurité et jusqu’à cet oubli – ainsi les thèses de Saulnier, ou plutôt cet article de lui, de 1948, dont l’intitulation précisément était Maurice Scève et la Clarté, où donc cet article, à force d’argumentations, prétendait « démontrer » – en « huit points » – « l’ampleur claire de la façon scévienne et l’injuste oubli où tomba le poète », consumant de la sorte au plus vite à la fois et une obscurité avancée pourtant dès le XVIe siècle et avouée jusque de la part d’amis de Scève lui-même, et un oubli qui s’étendit sur quelques siècles – étendue dont il semble qu’à bon droit on donne cependant, à défaut jusqu’ici d’autre terme, nom d’histoire – pour l’investir en vain d’une libre accession, maniement et séjour faux dès lors, – et guère plus susceptibles de pouvoir rencontrer ce livre au lieu où – , de nos jours – au bout du compte il est.

Vice de forme donc, qu’il ya autant à nier l’existence et la patence d’un retour (mais comme tel ayant traversé, – passé par l’oubli et l’obscur). Ou à prétendre dissiper distance incontournable, dissoudre comme non avenues les concaténations et les dispensations que fondent et meuvent logos, époques, espaces, mondes; et le jeu de nécessité et d’irréversibilité qui libère en éclats ces époques et ces langues telles que sites infranchissables, avènements irrévocables; ayant, et à jamais, eu lieu pour s’inscire et voix pour les nommer; ou s’y dresser de façon excessive.

Illusion donc – même sans cesse – que d’exciper d’une obscurité jointe dans le dessein d’éluder quelques pages. Ou bien encore les prétextes pris ainsi d’une « modernité » ou d’une « désuétude ». Et illusion à même titre, que prenant l’équation à rebours d’y seulement substituer blanc à noir – « blanc » à un « noir » qui ne disait rien d’autre que « non blanc » – à l’effet illusoire d’y obtenir clarté – et oublier l’oubli – et comme escamoter un retrait qui eut lieu au second « coeur » de la Renaissance, à la limite de quoi Scève précis »ment fut réputé pour illisible; pour obscur; oublié. Si bien qu’elles-mêmes devenant illisibles – les thèses et recherches qui eurent trait (ont encore) à cette oeuvre, – si s’oblitèrent en ce cas la véridicité et la validité de ces voeux et ces tâches qui dérivent de la même provenance à partir de laquelle fut dit illisible. D’où à la fois « l’illisible » jadis, le « lisible » de nouveau de nos jours: qui sont – ensemble – redevenus illisibles. De là ce cercle en vain.

De là – à même titre cette pure « interpellation vide ». Et ces pages-ci, sur les deux faces, elles-mêmes à l’inverse volontiers pas sûres – et n’y prétendant pas – de chercher sens ou vérité. Mais seules vouées d’y lire en vain quoi que ce soit qui dans le tete de Délie vienne suivant elles à surgir: pages à la merci illusoire de ne s’y attarder qu’à la mesure de l’oubli qu’elles-mêmes auront retraversé. (Et donc vers nul savoir ou dimension critique, historienne, etc.). A défaut pourquoi pas même du destinataire – texte venu de cette courbure et demeuré sans prise à elle-même défaite, s’y reversant; comme – au reste fictivement – d’avant la constitution d’un regard où puiser un de ces mondes.

Indifférence dès lors, que dénuement de la méditation. Ou question. Ou lecture. Ou voix’est plus loin que vérité. Ce n’est peut-être pas imposture. C’est cheminement de la lettre à la lettre. De nul recours, et pour quiconque ce soit.

Or, de là, si c’est bien – défaite telle que décisive – en tant que figure d’abandon – en tant que profondeur de « l’expérience dite » – que tient lieu de source d’elle-même la Délie, comment former le voeu d’y être proche, le visage fort de sa propre expression, dits, tâches, socius, formes, savoirs et genres eux-mêmes constitués, gestes d’aplomb et termes de lumière, – et ne pas voir aussitôt qu’on le formait en vain, d’avance résiliant ainsi sa simple « éventualité ». Sinon, précisément: de s’y abandonner. S’abandonner, serait-ce ou pas, à cette voix elle-même qui n’est au souvenir, seulement abordable, qu’à partir de son retrait et de son écart même, écart et de langue et de voix – et écart tel que c’est sans suite, sans histoire, qu’il se sera, en définitive, réservé. Ecart tenant alors à une forme d’interdit seul, peut-être, ici rencontré et ouvert dans sans territio même et finalement sur une forme de rétractation. Patence ou écart quant à la parole même, où hors d’un usage, et hors d’une expressioni de la part en part, surviendrait rencontre violente vis-à-vis de la personne, de l’autre; et soi; – mais pas l’ego de 1631 ni avatars de non-moi et plus beaux jeux de leur reconnaissance et si loin d’aboutir, n’était l’illusion de leur modernité, aux cercles d’exténuation de la « conscience » et tous statuts de la « psychologie » – mais un « soi », en 1544, s’y reversant et consistant en une figure, une dehiscentia d’autant plus fragile – oubliée – inaperçue que cet oubli expulserait au plus vite tel double noeud alors de clarté et de transgression impossible à tenir pour cette histoire elle-même; déchirantes pour ce discours. S’abandonner donc – serait-ce fruit d’un vague rêve – à ce que seul cet oubli en ces pages renouvelé puisse à force de sa surenchère y présenter comme sorte d’écoute – et de ce qui, par l’effacement de cet oubli, dans ce texte même fut – et pour une part, forcément, demeurerait – ce qui en elle aura eu lieu et pris de la sorte distance – et peu creusé de trace – et entamé mouvement et pourtant pas un « soliloque » – qui fit en fin de compte qu’une parole telle (non celle-là, aura été celle-là comme: telle) sera venue en cette langue, en cette époque et dit, à rompre peut-être pas très symétriquement et silence, lumière, langue, époque, monde et le dit constitué; si bien qu’être telle; survenue, ni exclue, ni suivie de ce lieu. Mais bien éludée: présente sous cette forme d’un oubli.

Et si telle dès lors, en dernier ressort, la Délie s’adresse comme infiniment vaine c’est là (non pas un jugement qui la démet, non pas somme finale qui ne se désigne que comme bonne à défalquer, mais qui cependant la voulut ainsi, l’exclut en l’éloignant obscure, oubliée à porte de la ville, indéfiniment ajournée à frontière de lumière, sans se soucier qu’un tel regard du même coup se faisait à lui-même limite et exigence de cette limite même: qu’il voyait en quelque sorte une puissance de sa « fin »), en tant que cette adresse même, qu’elle puisse s’animer comme origine et cette hantise; cette obsessio par cette seule distance (distance plus tenace et plus là, – celle que met en jeu l’oubli). C’est en épuisant ce détour, soit cet « assiègement » occulté, soit oubli – ou bien encore ce simple fait, même encore, à la lire: qu’elle tourne à son absolu effacement – qu’elle peut poindre et prendre corps d’urgence, sommation, c’est dans la profondeur, le malheur, la ferveur même de son effacement, c’est dans l’extrémité de sa défection qu’elle échoit alors, par un choc en retour, se ramassant en tant qu’initiale, et y venir à apparaître (initiant sans contrôle à la puissance de son jaillissement). Ici c’est donc – en vain sans doute – nécessairement sous le coup de l’oubli repartagé que ces pages doivent s’inscrire; et tombant aussi sous le « coup », et tombant aussi dans les « pièges », – de rêves et de classes d’être soutenus de non-vérité – excédant peut-être, en hâte (du fait de cette hâte, de ce défaut de toute préoccupation et garde, et veille, lucidité) – excédant peut-être, en hâte, ce qui les aura sans cesse toujours déjà anticipées. Voeu vain mais poursuivi d’une restituo? Non au fait de l’oeuvre; mais à ce mouvement qui la poussa à ce point de seule et telle surgir, et parler, – de « surgir en parlant ». Abandon sans égards, en d’autres termes, à cela que jadis les vieux grammairiens grecs nommaient hypotypose, pressentant de la sorte une forme de logos touchant à une violence telle que hors ses fonctions d’expression et communication – que hors même toutes fonctions le logos glissait essentiellement à plus que cela exsudé sous les masques sacrés; objet peut-être d’horreur ou d’adoration; mais bref, en tout cas, de mutisme. Donc ici, tentative la plus modeste qui soit, ne prétendant à rien. Ou imposture (la rédaction d’une « lecture par oubli »), elle-même plus infiniment effacée. L’effacement comme tel. Perte sans fin, oeuvre perdue.

Délie X

7 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Suave odeur: Mais le goust trop amer

Trouble la paix de ma doulce pensée,

Tant peult de soy le delicat aymer,

Que raison est par la craincte offensée.

   Et toutesfois voyant l’Ame incensée

Se rompre toute, ou gist l’affection:

Lors au peril de ma perdition

J’ay esprouvé, que la paour me condamne.

   Car grand beaulté en grand parfection

M’à faict gouster Aloes estre Manne.

Délie IX

7 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Non de Paphos, delices de Cypris,

Non d’Hemonie en son Ciel temperée:

Mais de la main trop plus digne fut pris,

Par qui me fut liberté esperée.

   Jà hors d’espoir de vie exasperée

Je nourrissois mes pensées haultaines,

Quand j’apperceus entre les Marjolaines

Rougir l’Oeillet: Or, dy je, suis je seur

De veoir en toy par ces preuves certaines

Beaulté logée en amere doulceur.

Délie VIII

7 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Je me taisois si pitoyablement,

Que ma Déesse ouyt plaindre mon taire.

Amour piteux vint amyablement

Remedier au commun nostre affaire.

   Veulx tu, dit il, Dame, luy satisfaire?

Gaigne le toy d’un las de tes cheveulx.

Puisqu’il te plaict, dit elle, je le veulx.

Mais qui pourroit ta requeste escondire?

Plus font amantz pour toy, que toy pour eulx,

Moins reciproque a leur craintif desdire.

Délie VII

7 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Celle beaulté, qui embellit le Monde

Quand nasquit celle en qui mourant je vis,

A imprimé en ma lumiere ronde

Non seulement ses lineamentz vifz:

Mais tellement tient mes espritz raviz,

En admirant sa mirable merveille,

Que presque mort, sa Deité m’esveille,

En la clarté de mes desirs funebres,

Ou plus m’allume, & plus, dont m’esmerveille,

Elle m’abysme en profondes tenebres.

Délie VI

7 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Libre vivois en l’Avril de mon aage,

De cure exempt soubz celle adolescence,

Ou l’oeil, encor non expert de dommage, 

Se veit surpris de la doulce presence,

Qui par sa haulte, & divine excellence

M’estonna l’Ame, & le sens tellement,

Que de ses yeulx l’archier tout bellement

Ma liberté luy à toute asservie:

Et des ce jour continuellement

En sa beaulté gist ma mort, & ma vie.

Délie V

7 septembre, 2012
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Ma Dame ayant l’arc d’Amour en son poing

Tiroit a moy, pour a soy m’attirer:

Mais je gaignay aux piedz, & de si loing,

Qu’elle ne sceut oncques droit me tirer.

   Dont me voyant sain, & sauf retirer,

Sans avoir faict a mon corps  quelque bresche:

Tourne, dit elle, a moy, & te depeche.

Fuys tu mon arc, ou puissance, qu’il aye?

Je ne fuys point, dy je, l’arc ne la flesche:

Mais l’oeil, qui feit a mon coeur si grand’ playe.

Délie IV

7 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Voulant tirer le hault ciel Empirée

De soy a soy grand’ satisfaction,

Des neuf cieulx à l’influence empirée

Pour clore en toy leur operation,

Ou se parfeit ta decoration:

Non toutefois sans licence des Graces,

Qui en tes moeurs affligent tant leurs faces,

Que quand je vien à odorer les fleurs

De tous tes faictz, certes, quoy que tu faces,

Je me dissoulz en joyes, & en pleurs.

Délie III

6 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Ton doulx venin, grace tienne, me fit

Idolatrer en ta divine image

Dont l’oeil crédule ignoramment meffit

Pour non preveoir a mon futur dommage.

Car te immolant ce mien coeur pour hommage

Sacrifia avec l’Ame la vie.

Doncques tu fus, ô liberté ravie,

Donnée en proye a toute ingratitude:

Doncques espere avec deceue envie

Aux bas Enfers trouver beatitude.

Délie II

6 septembre, 2012
Scève | Pas de réponses »

Le Naturant par ses haultes Idées

Rendit de soy la Nature admirable.

Par les vertus de sa vertu guidées

S’esvertua en oeuvre esmerveillable.

Car de tout bien, voyre es Dieux desirable,

Parfeit un corps en sa perfection,

Mouvant aux cieulx telle admiration,

Qu’au premier oeil mon ame l’adora,

Comme de tous la delectation

Et de moy seul fatale Pandora.

 

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