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23
sept 2012
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Les ennemis du genre humain les_nazis_brûlent_les_oeuvres_de_freud_et_de_romain_rolland-1024x749Les nazis brûlent les oeuvres de Sigmund Freud et de Romain Rolland.

http://lecturesfreudiennes.wordpress.com/2012/07/03/audio-avec-francois-leguil-et-mathilde-morisod-harari-seance-du-13-03-2012-defense-semblant/

 François Leguil et Mathilde Morisod Harari, Séance du 13.03.2012 : “Défense, Semblant”

 

  En cours de transcription…

 

 

X-Alors nous voilà, 13 mars et dans un autre auditoire, à un autre horaire que d’habitude, nous cassons un peu toutes nos habitudes, je crois que cette séance d’aujourd’hui particulièrement, c’est une coupure par rapport à nos traditions, si on peut dire comme ça, c’est notre dernière, non, notre dixième rencontre, notre avant-dernière rencontre…

MB-Avant-avant-dernière, il en reste deux.

X-Il en reste deux. Avant-avant dernière.

MB-Oui. Il y a celle avec Marie-Hélène Brousse et ensuite celle avec François et Eric Laurent, début juillet, 6 juillet, quelque chose comme ça.

X-Oui, début juillet, on vous annoncera ça en temps voulu, nous sommes maintenant le 13 mars, on ne voit pas dans cet auditoire mais c’est vraiment une journée extraordinaire parce que je disais à François Leguil que je souhaitais qu’il y ait du beau temps pour son périple hélvétique puisque vous êtes venus connaître d’autres cantons à, entre autre Lucerne, Lucerne lorsqu’il fait beau c’est vraiment extraordinaire, et c’est je crois mieux qu’attendu, et surtout si on pense qu’il y a un mois, il faisait moins quinze, maintenant presque plus vingt, donc c’est vraiment une très belle fin d’hiver.

Alors notre séance d’aujourd’hui, la défense et le semblant, je pense que c’est la correspondance la plus baroque de ces rencontres jusqu’à présent, je disais dans la voiture que lorsque j’avais prévu ces deux textes, ces deux concepts l’un à côté de l’autre, j’avais une idée qui était très claire, vraiment, il y avait une logique derrière cette mise ensemble, de ces deux éléments, et j’ai complètement perdu cette logique, et j’ai pas pris de notes, mon idée s’est envolée, je ne sais plus quel est le rapport entre défense et semblant.

MB-Est-ce que tu veux que je…

X-Alors justement, je compte sur vous, ça veut dire que je commence par une lacune et on verra si vous allez justement combler ma lacune ou au contraire si vous allez l’approfondir. L’autre élément insolite d’aujourd’hui c’est que pour la première fois il ne s’agit pas de Sigmund et Jacques, mais de Anna. Là, il y avait une raison beaucoup plus claire puisqu’il s’agit aussi d’un texte atypique d’Anna Freud, ça veut dire c’est d’une époque qui était du vivant de son père qu’elle a écrit ce travail, elle était la secrétaire de Freud, elle était en contact intime avec lui et direct avec sa pensée, elle était déjà mûre et ils échangeaient tout le temps. Alors si Freud disait que Anna a fait ce livre en toute indépendance, évidemment il ne faut pas le croire, hein. On voit bien que c’est le dernier Freud, le Freud de l’agressivité, le Freud de l’angoisse, où tous les élements du dernier Freud sont là – même s’il y avait aussi des éléments de la future Anna Freud qui va tourner vers la pédagie et vers l’éducation, peut-être ça va nous intéresser un peu moins, je laisserai Mathilde, elle nous a préparé une surprise on verra comment vous allez aborder ce texte.

Alors, le discours qui, un discours qui ne serait pas du semblant c’est Jacques Lacan en 1971, aussi un Lacan mûr, je mets Anna Freud comme si c’était un Freud mûr, et un Jacques Lacan mûr, en 1971 où la jouissance prenait déjà une place considérable dans sa pensée, c’était après les quatre discours, et là il introduit le semblant, le semblant en contraste avec la lettre et avec le caractère.

Alors il y a un certain moment où Lacan fait référence à la personna latine, et il y a une référence aussi à Marcel Mauss, je pense qu’il ne cite pas Marcel Mauss mais c’est évidemment que c’est Marcel Mauss et un texte de Marcel Mauss concernant la personne où Marcel Mauss discute la persona latine en tant que masque, un masque de théâtre, un masque de théâtre qui serait une espèce d’hypocrisie, d’éloignement du moi, et en même temps, paradoxalement, la personne ça devient aussi ce qui caractérise au plus près le sujet. Alors voilà, je vous laisserai la parole, je laisserai aussi Marlène dire quelques mots avant, Mathilde Morisod, psychiatre, vous êtes responsable de périnatologie… dites-moi exactement?

MM-Je suis pédopsychiatre, chef de clinique sur la maternité et la néatologie, je suis en psychiatrie de liaison.

X-C’est ça. Et vous êtes aussi membre de l’ASREP. François Leguil aussi, psychiatre, analyte membre de l’Ecole de la Cause freudienne à Paris. On commence par Freud? Ensuite… alors peut-être Marlène.

MB-Oui alors moi je voulais juste dire, parce que je me suis posé pendant tout le voyage la question – entre Paris et Lausanne -, la question de l’articulation de cette conférence, et en fait évidemment j’ai trouvé, j’ai trouvé chez Lacan quelque chose, qui est pas mal, où il dit: « La lettre de l’oeuvre de Freud est une oeuvre écrite, mais aussi bien ce qu’elle dessine de ses écrits entoure une vérité voilée, obscure, celle qui s’énonce de ceci qu’un rapport sexuel, tel qu’il passe dans un quelconque accomplissment, ne se soutient, ne s’assied, que de cette composition entre la jouissance et le semblant, qui s’appelle la castration. » Je ne vais pas vous lire tout le passage, juste un peu plus loin il dit XXX, aussi bien que sa psychopathologie, des phénomènes analysables que permettent les excursions dans l’ethnoilogie, il n’en reste pas moins que ce dont se distingue tout ce qui est évoqué comme castration, nous le voyons sous quelle forme? Sous la forme toujours d’un évitement. » Alors ça rejoindrait peut-être effectivement cette notion de défense qui va être évoquée par Mathilde Morisod.

Mais ce que je voulais encore dire effectivement sur ce Freud de 1971, de ce Séminaire qui suit directement celui de l’Envers de la psychanalyse, c’est un Séminaire qui dans le temps se tient entre un voyage au Japon, une émission de radio, la parution des Ecrits, et Scilicet 2/3. C’éait l’occasion pour Jacques Lacan de retrouver ses souvenirs de chinois, d’interroger le statut de la parole et de l’écrit. « La radio, dira-t-il, c’est l’avénement d’un discours sans présence. Il existe. L’écrit, c’est un avénement de discours, Lacan interroge le rapport à la vérité « qui est plus vrai si je dis Je mens, car si je dis Je ne mens pas, on doute. Pour s’y retrouver, la figure du semblant serait le tonnerre, elle fait signe, mais on ne sait pas de quoi. » Le semblant, comme dit Lacan, le semblant, c’est une notion, effectivement c’est un substantifn alors que d’ordinaire on dit « faire semblant de », avec un article serait donc un opérateur de la vérité inconsciente.

« D’un discours », dit-il, « d’un discours ». C’est donc général. « Ce n’est pas le mien », ajoute Lacan. L’anné précédente, il a donc développé les quatre discours: c’est de la place du semblant dans le discours qu’il va être question aujourd’hui. Le semblant prendrait la place de S1 dans le discours du maître, un discours … du semblant, qui ne serait pas du semblant, mais un discours qui pose que le discours comme je viens de l’énoncer, est du semblant.

On dit pas du semblant de quoi. Voilà. Tout cela va être développé magnifiquement par François Leguil et par Mathilde Morisod, on se réjouit de les entendre: je leur laisse la parole.

MM-Bonsoir, je remercie Marlène Bellilos de m’avoir invitée aujourd’hui dans le cadre du séminaire des lectures freudiennes, pour vous parler de ce texte d’Anna Freud: Le Moi et ses mécanismes de défense, et j’espère que mon exposé sera à la hauteur qu’ils m’ont témoignée en me proposant cet exercice de ce soir.

Donc, je me propose de découper mon exposé en deux parties que j’ai résumées ici au tableau noir, donc une première partie qui abordera le texte en lui-même, dans une mise en avant des concepts qui m’ont semblé importants, mais de manière non-exhaustive, afin de ne pas tomber dans une explication de texte trop scolaire et qui risquerait d’être rébarbative pour vous, et une seconde partie où je tenterai de parler du moi freudien et du moi lacanien dans leurs constructions, puisque cet ouvrage d’Anna Freud, me semble-t-il, est un véritable manifeste pour la réhabilitation de l’instance du moi, auquel elle va redonner une place primordiale dans la psychanalyse.

Donc je vais débuter avec la première partie, cette première partie qui est nommée « Introduction et contexte de l’oeuvre », donc ce texte a été publié …

MB-Moins vite… c’est mieux…

MM-Donc, ce texte, publié à Vienne en 1936, élabore une théorie des modes classiques des mécanismes de défense en psychanalyse. Ce texte d’Anna Freud a permis indirectement une utilisation psychologique des données de la psychanalyse freudienne. Il constitue une tentative d’intégrer la psychanalyse à la psychologie, tentative que certains critiquent, craignant que cette synthèse de la psychologie et de la psychanalyse absorbe la seconde dans la première – que la psychanalyse soit absorbée par la psychologie.

Cette oeuvre se situe également dans la longue lutte entre Anna Freud et Mélanie Kein en ce qui concerne la psychanalyse des enfants.

Pour beaucoup, cet ouvrage a directement alimenté un courant de pensée qu’on pourrait qualifier de « la psychanalyse de la conscience », et qui a surtout pris son essor aux Etats-Unis grâce aux adeptes de l’ego psychology – la psychologie du moi -, développée par Hartmann, Kris et Löwenstein. Je trouvais qu’il était amusant ici de noter que Lacan a été analysé par ce même Rudolf Löwenstein, une psychanalyse, une psychanalyse qu’il a entreprise en 1933, juste après sa thèse, une analyse qui va durer six ans et qui se terminera d’après les sources historiques de façon particulière. En effet, Löwenstein aurait donné son accord pour que Lacan soit accepté comme membre titulaire de la SFP à la seule condition qu’il poursuive son analyse chez lui et, apparemment, aussitôt élu, Lacan aurait interrompu la dite analyse, et Löwenstein, un ans plus tard, serait parti, aurait migré aux Etas-Unis en raison du contexte de l’époque. De cette analyse qui était relativement longue pour l’époque, Löwenstein aurait dit que Lacan était un homme inanalysable, et Lacan, de son côté, aurait déclaré que Löwenstein n’était pas suffisamment intelleigent pour l’analyser. Et c’est suite à son départ aux Etats-Unis que Löwenstein va développer le mouvement de l’ego psychology, que Lacan critiquera vivement – j’y reviendrai en fin d’exposé.

Donc, ce texte d’Anna Freud est un texte relativement facile à lire, même s’il réclame une certaine attention, il est court, il est coupé en petites parties, et bien évidemment il reste très près de la théorie psychanalytique classique élaborée par son père, Sigmund: donc on sent l’importance du père dans tout ce texte. Donc voilà, je passe à la seconde partie: « Le moi, siège des mécanismes de défense ».

Alors ce qui frappe tout d’abord, dès les premières pages, c’est le vocabulaire guerrier utilisé par Anna Freud tout au long de l’ouvrage, et que l’on retrouve tout au long de son texte. Et puis de même on comprend d’emblée qu’en bonne fille de son père, sa théorie se construit en partant du postulat de la deuxième topique, à savoir les trois instances de l’appareil psychique, le ça, le moi et le surmoi. Ces trois instances sont en guerre, une guerre perpétuelle, le moi faisant office de médiateur en se défendant des attaques venant du haut et du bas, et en utlisant pour cela les mécanismes de défense.

Anna Freud dresse donc dans son ouvrage un tableau du conflit qui s’opère entre le moi, le ça et le surmoi, en référence directe à la deuxième topique de son père.

Elle débute son ouvrage par une critique de la psychanalyse de l’époque, remettant en question l’approche qu’elle trouve trop courante par ses collègues, à savoir uniquement une analyse de l’inconscient. Selon elle, beaucoup d’analystes de l’époque dénigrent le moi, instance qu’elle compte bien restaurer au cours de cet ouvrage: pour elle, il faut étudier autant les couches superficielles que les couches profondes de la personnalité, dans leurs relations avec l’extérieur. Selon elle, le traitement psychanalytique a de tout temps eu pour objet le moi et ses troubles. L’étude du ça ne constituant qu’un moyen thérapeutique. Le but du traitement pour Anna Freud est la disparition des troubles et le rétablissement de l’intégrité du moi. En se centrant sur le moi, on se rend compte que la perception des émois instinctuels passe toujours par le moi. Ce que l’on observe dans la cure psychanalytique selon Anna Freud, c’est bien le ça déformé par le moi et jamais le ça en lui-même. Pour étudier le ça, l’analyste ne peut s’adresser qu’à ses rejetons qui pénétrent dans les systèmes préconscient et conscient; quant au surmoi, bien que ses contenus soient en majorité conscients, on peut l’étudier à travers le moi lorsque le moi se montre hostile au surmoi.

Donc, en conclusions, pour Anna Freud, le moi est le domaine auquel doit toujours s’appliquer l’attention du psychanalyste, puisqu’il permet de se faire une image des deux autres instances, et elle XXX de façon importante de réhabiliter cette instance qu’elle considère dénigrée par ses autres collègues psychanalystes. Ici je vais citer un extrait du texte:

Nous remarquerons que toutes nos connaissances nous ont été fournies par l’étude des poussées d’une direction opposée, c’est-à-dire des poussées du ça vers le moi; si le refoulement réussi nous semble à tel point obscur, le mouvement en sens contraire, c’est-à-dire le retour du refoulé tel que nous l’observons dans les névroses, nous semble, lui, parfaitement clair. Ici nous suivons pas à pas la lutte engagée entre les l’émoi instinctuel et la défense du moi. De même, c’est la désagrégation des forces réactionnelles qui permet le mieux d’étudier la manière dont ces dernières se sont produites. La poussée du ça, jusque là marquée par la formation réactionnelle se trouve renforcée. C’est ce qui permet à l’émoi instinctuel de se frayer un chemin jusqu’au conscient. Pendant un certain temps, pulsions et formations réactionnelles sont toutes les deux à la fois perceptibles dans le moi. Une autre fonction du moi, sa tendance à la synthèse, fait que cet état extrêmement favorable à l’observation analytique ne persiste que quelques instants. Un nouveau conflit s’engage entre les rejetons du ça et l’activité du moi, conflit qui doit aboutir soit à la victoire de l’une des deux parties intéressées, soit à la formation d’un compromis entre les deux. Si, grâce au renforcement de son investissement l’attaque du ça cesse, en état d’inquiétude psychique défavorable à toute observation s’instaure à nouveau.

Donc dans ce passage on relève bien le vocabulaire que je décrivais en début d’exposé comme guerrier, et puis elle esquisse aussi dans ce passage deux fonctions qu’elle développera par la suite, à savoir les mécanismes de défense, propres au moi, ainsi que la fonction de synthèse du moi. La défense, pourquoi, contre quoi? Selon Anna Freud toutes les méthodes de défense ne tendent que vers un seul but, venir en aide au moi dans sa lutte contre la vie instinctuelle.

François Leguil parle

à partir “D’un discours qui ne serait pas du semblant”,

Séminaire XVIII de J. Lacan

15 mars 2012

Je vais vous parler debout, parce que c’est un symptôme chez moi, symptôme qui, contrairement peut-être à ce que pense Anna Freud, qui sur ce plan-là n’a peut-être pas dans le souvenir le Freud de vers 1926, quand elle fait du symptôme la dernière ligne de défense du sujet. Or, tout de même, dans Inhibitions, Symptômes, angoisses, le symptôme est quelque chose qui est immédiatement mis en branle par l’angoisse comme fonction de signal. Et le symptôme chez Freud n’a certainement pas le statut d’être comme cela une dernière ligne de défense.

Alors je trouve que, vraiment, votre exposé était – d’abord, moi je vous remercie parce que je dois avouer à ma honte que je n’ai jamais travaillé le Moi et les mécanismes de défense d’Anna Freud, là vous résumez de façon très admirable, au fond, ce qui a pu opposer Anna Freud et Lacan, alors que l’un et l’autre étaient des personnages exceptionnels; j’ai un bon ami, Bernardino XXX qui, lorsqu’il a été admis à l’IPA, on lui a proposé de rencontrer Anna Freud et Mélanie Kein. Et il raconte qu’autant Mélanie Klein était une personne rébarbative, méfiante, pas gentille, et que il garde un souvenir d’Anna Freud comme une femme d’un charisme et d’une puissance de contact avec l’interlocuteur qui était tout à fait étonnante.

J’ai trouvé que votre exposé au fond montrait bien ce qui oppose Anna Freud et Lacan: c’est une opposition de deux lecteurs: ils ne lisent pas Lacan (sic) pareil: elle, elle cherche manifestement – c’est ce qui a dû toucher Freud, enfin en même temps Freud était en 1935 pris dans un certain nombre de difficultés personnelles et politiques, et Anna Freud jouait auprès de son père un rôle qu’il faut tout de même bien qualifier d’absolument héroïque. Mais on a – on voit bien quand on lit Anna Freud que ce qu’elle fait avec l’oeuvre de Freud, c’est de chercher ce qu’on peut dire au-delà de cette oeuvre. Alors qu’on a chez Lacan, au contraire, dans la situation très belle qu’a évoquée tout à l’heure Marlène, Lacan traite Freud comme une oeuvre écrite, c’est-à-dire qu’il lit Freud comme il nous apprendra à lire le symptôme, pour reprendre un titre d’une intervention récente de Miller. C’est-à-dire qu’il traite Freud comme un événement, comme un événement dont une oeuvre atteste que cet événement a eu lieu. N’oublions pas que l’événement, c’est une catégorie qui apparaît dès le début du Séminaire D’un Discours qui ne serait pas du semblant – l’événement c’est un fait de discours, dit Lacan, il n’y a d’événement que de fait de discours. Ce qui permet d’ailleurs de dire à l’occasion que l’événement n’a pas eu lieu: vous pouvez dire si vous êtes à moitié tapé, que les Twin Towers du World Trade Center n’ont jamais été détruites; si vous êtes tapé et un peu salop vous pouvez même dire que les chambres à gaz du génocide nazi, ça n’a jamais existé. Parce que, comme événement, c’est lié au discours. Et Lacan voit dans son concept de semblant, justement, une volonté de réduire ce qui appelle l’artefact, c’est-à-dire que tout ce qui nous entoure est fait de discours. Et il va se servir de la notion de semblant pour essayer de voir comment dans un idéal scientifique on peut réduire l’artefact.

Donc il traite Freud comme un événement, c’est-à-dire comme un dit, comme une oeuvre, et éventuellement comme un vouloir-dire – vous savez que Lacan sur ce plan-là ne s’est pas gêné: Freud à un moment donné isole, sur une ligne, la distinction entre le moi idéal et l’idéal du moi, et c’est toute la deuxième partie de votre exposé, dans lequel Lacan a déployé ce qu’il tire de: une ligne de Freud, en 1914, c’est-à-dire que il interprète Freud en faisant dire véritablement au texte tout ce qu’une lecture peut lui apporter.

Alors vous avez noté également l’aspect guerrier d’Anna Freud: ça, c’est son père. Le vocabulaire guerrier de Freud est un vocabulaire qui est directement dans notre sujet d’aujourd’hui, puisque qu’est-ce que c’est que la guerre? Eh bien la guerre c’est ne pas faire semblant. Et toute la fin du Séminaire c’est par exemple: en quoi la femme est pour l’homme l’épreuve de vérité, l’heure de vérité? C’est-à-dire comme justement nous vivons notre jouissance et notre sexualité que par les semblants, en quoi, quand on est à l’heure de vérité, cest-à-dire sommé de répondre à ce qu’il peut y avoir de sexuel dans la rencontre d’un homme avec une femme, Lacan dit c’est l’heure de vérité. Et la guerre c’est l’heure de vérité.

Je lisais tout à l’heure une phrase, là, « Je le pansay, Dieu le guarit » – phrase d’Ambroise Paré, j’aime beaucoup Ambroise Paré, pour des tas de raisons, c’était un chirurgien natif de … tout près d’où est ma femme, c’est une raison de plus de m’être intéressé à lui, et Ambroise Paré quand il dit: « Je le pansay, Dieu le guarit » – aujourd’hui on dit « guéris »; mais « guérison », ça vient du viel allemand Wahr, qui a donné avec la mutation consonantique « guar », « guarir », qui a donné aussi « garantie » et « guérite ». Et le terme allemand Abwehr, la défense, Mekanismus Abwehr, vient aussi de ce Wahr, qui a la même origine que Warheit. C’est-à-dire que la défense et la vérité sont une, ont, au départ, une même origine. Dans cette époque où d’ailleurs le Wahr allemand, qui va donner Wehr, l’Abwher de la défense et le Wahr de la vérité – qui n’est pas sans rapport avec ce débat sur les semblants, ça veut dire à la fois la lance – guerre – et la blessure! Ce qui fait qu’au départ la guérison, c’est à la fois le mot « guarir », c’est à la fois le mot qui veut dire la blessure et la façon d’y parer.

Ça a donné toute une série de choses en … ce qu’on appelle les chevaux légers, c’est les chevaux qui portent la guerre, la lance qui a donné chez nous, Gérard par exemple, Gérard c’est le porteur de lance, bon. Donc, ce vocabulaire guerrier est évidemment au coeur, je cherche, enfin XXX évidemment nous a lancé un défi il nous a dit, J’ai un excellente idée pour nous réunir tous aujourd’hui, simplement je sais plus ce que c’est que cette idée ! Alors, on va tous passer notre effort à essayer de retrouver quelle était cette idée, mais il y a un rapport éminent entre ce vocabulaire guerrier, la guerre, la vérité, c’est un rapport étymologique, et le rapport entre la vérité et les semblants est évidemment un rapport qui apparaît immédiatement à l’esprit.

Moi je dois dire que donc je parle debout parce que effectivement je suis toujours un peu angoissé quand je dois parler en public, d’où ce symptôme de … me donner au moins les moyens de bouger et éventuellement d’écrire au tableau quand je sais plus quoi dire … On peut le descendre comme ça, je vais essayer comme ça.

Autre petite introduction rapide. Au fond, cette affaire de semblant, puisqu’il faut que je résume en vingt minutes un séminaire, je ne peux que décider de faire semblant! Faire semblant de l’avoir lu, et de mettre en acte mon rapport subjectif le plus intime avec cette affaire de semblant. Or je peux vous dire que les semblants, je dois dire que chez Lacan, j’ai mis du temps et je ne suis pas certain de toujours bien comprendre de quoi il s’agit.

Semblant, c’est quand même un terme péjoratif: « Cest du semblant. » Alors, Miller a consacré tout un séminaire pour montrer qu’il n’en est rien: que justement le semblant, Lacan le dit au début de ce Séminaire, le semblant, c’est ce qui a permis à la science de naître. Le semblant c’est par exemple ces premiers savants grecs qui regardaient les étoiles et qui d’un seul coup se sont mis à penser qu’il y avait des constellations. Et Lacan dit, La constellation est un semblant.

Tout à l’heure, toujours dans cette très belle page que Marlène a choisie, elle évoque le tonnerre, Lacan dit « Le tonnerre est un semblant. » Alors je ne sais pas si c’est parce que dans la voiture nous avons parlé des accords d’Evian, mais il m’est immédiatement revenu cette phrase: « Le consentement qui rend la loi féconde ne survient je le sais qu’à la lueur du tonnerre. » De qui est cette phrase?

« Le consentement qui rend la loi féconde ne survient je le sais qu’à la lueur du tonnerre. »

-C’est pas Jean-Jacques Rousseau quand même?

-Non. Mais il avait lu les … Il connaissait sans doute Jean-Jacques Rousseau.

-Montesquieu?

-Non plus. C’est un homme politique et un militaire français: Charles de Gaulle. Le monde politique a bien changé; quel que soit le respect … à l’étranger on ne doit pas dire du mal de son pays, mais j’imagine mal Nicolas Sarkozy dire: « Le consentement qui rend la loi féconde ne survient je le sais qu’à la lueur du tonnerre. » (rires dans la salle). Qu’est-ce que c’est que cela? Ça veut dire quoi? Ça veut dire que sans ce semblant qui fait signe du ciel et de la volonté divine, le sujet n’adhère pas à la loi. Le consentement seul rend la loi féconde, et il faut le semblant du tonnerre pour le mobiliser. Ça, ça m’a rappelé, XXX vient de rappeler que j’étais psychiatre, ça m’a rappelé quelque chose qui pour moi a été déterminant, et vous allez voir que cette affaire du semblant, c’est pour Lacan le retour qui va durer dix ans, le retour de toute la thématique de la croyance dans la clinique. Lacan définit en 46 la croyance comme nécessaire pour fonder le phénomène de l’hallucination. Et il dit « La croyance, ce phénomène avec son ambiguïté dans l’être humain, avec son trop et trop peu pour la connaissance, puisque c’est moins que savoir, mais c’est peut-être plus, affirmer c’est s’engager, mais ce n’est pas être sûr. Henri Ey a admirablement vu qu’il ne pouvait être éliminé du phénomène de l’hallucination et du délire. » C’est-à-dire que l’hallucination pour le médecin est le témoignage qu’il ya quelque chose qui débloque dans le cerveau, Lacan dit que ce phénomène n’existerait pas sans la croyance du sujet à la voix qu’il entend. Donc c’est instituer l’hallucination comme une modalité essentielle du semblant – comme le tonnerre, si je puis dire.

Moi ça m’a touché puisque je me souviens lorsque j’étais interne, et que j’ai eu la chance de présenter les patients du docteur Lacan, [d'une] qui était hallucinée comme j’avais rarement vu – son cerveau était une volière, enfin vraiment, qui piaillait de partout, et une fois que la patiente a quitté la pièce, Lacan se tourne vers moi et me dit – d’une façon un peu méchante – pourquoi vous m’avez dit qu’elle était hallucinée? (rires dans la salle). Je lui ai dit, Mais monsieur, parce qu’elle me l’a dit. -Ah ! Mais pourquoi l’avez vous crue? Et puis il me dit tout doucement, enfin gentiment, Parce que si vous la croyez, ça va pas l’aider elle, à ne plus y croire.

Alors, revenons: qu’est-ce que c’est qu’un semblant? Un semblant c’est – je me suis posé la question ce matin, dans la chambre de l’Hôtel du XXX, on ouvre les volets et derrière des toits qui étaient il faut bien le dire assez banaux, on voit le mont Pilatus. Emerveillement, évmerveillement de mon épouse et de moi-même, on est restés fixés devant ce sommet neigeux. Le Pilatus, ce n’est pas un semblant. Les montagnes qu’on voit de l’autre côté du Léman, ce n’est pas un semblant. C’est même ce qu’il y a de plus réel une montagne, Hegel disait des montagnes: Es ist so, c’est ainsi. Par contre, pourquoi je trouve que le Pilatus est plus beau que le toit que les malheureux ont mis du temps à construire? L’effet que le Pilatus, que les montagnes, de l’autre côté du Léman, me fait, ne peut en aucun cas être théorisé ni même être conçu sans effectivement en passer par ce concept de semblant.

C’est-à-dire que de ce qui apparaît des montagnes, Es is so, si réel, effectivement je n’en ai l’effet que parce que je vis dans un monde de semblants. Après tout les montagnes je pourrais les trouver absolument moyennes, je pourrais les trouver absolument sans aucun intérêt et préférer les toitures avec la parabole qui vous permettent d’avoir la téloche du monde entier, plus jolies que ce sommet, que le levant allumé, bon. Eh bien, le semblant, pour Lacan, c’est effectivement pour lui une nouvelle façon de dire comment le symbolique et l’imaginaire convoquent le sujet comme effet.

Ce qui fait que un des enjeux essentiels de cette affaire de semblants, et il le dit dès le début dans un polémique contre les linguistes, il le dit dès le début, c’est d’introduire dans le rapport du sujet au langage et aux images, d’introduire effectivement ce qu’il en est de son implication subjective et ce qu’il en est de la fonction essentielle du langage qui est la fonction de la vérité. Et donc on voit bien que Lacan qui depuis dix ans cerne de plus en plus la question de la jouissance et la question du réel, avec ce Séminaire sur les semblants, réintroduit massivement la question de la vérité – puisque le semblant c’est ce qui éventuellement n’est pas vrai: « C’est du semblant », disent les enfants, « C’est pour de vrai ou pour du semblant?’ » Eh bien Lacan montre dans la première partie du séminaire que justement la fonction du semblant lui sert à rendre compte de la fonction primaire du langage qu’est la fonction de la vérité.

Deuxième utilisation que Lacan va obtenir de cette invention, de cette réinvention qui appelle le commentaire qui nous convoque, cette réinvention de la langue française de semblant, Lacan montre que cet agencement des semblants entre eux est ce qui lui permet de définir la deuxième fonction du langage et du semblant, qui est la fonction du discours. À savoir que les semblants s’arrangent entre eux suivant des conjonctions tout à fait délimitées et qui permettent de définir comment le sujet avec des images et des mots essaye d’avoir prise sur le réel. Et vous savez que dans ses quatre discours il met au sommet de ce qui est l’agent de discours, Lacan met la fonction du semblant. Et il a distingué ses quatre discours suivant que la fonction du semblant sera ce qu’il appelle le signifiant-maître, suivant que cete fonction du sembalnt sera ce qu’il appelle le savoir, ou ce qu’il appelle le sujet, ou l’objet réel XXX. Donc on voit ces enjeux très considérables.

Autre enjeu également de ce Séminaire, c’est que avec cette nouvelle définition des rapports du sujet au langage grâce à la promotion de cette notion de semblant, Lacan va essayer de répondre à une grande question de son époque, notamment autour de philosophes comme Derrida, Michel Foucault, il y a quand on lit ce Séminaire il ne le nomme pas, mais on voit très bien en réalité à qui ça s’adresse quand il dit: « personne ne peut être l’auteur d’un discours » – c’est manifestement adressé à Michel Foucault. Quant à Derrida il y a beaucoup de …

Lacan va se servir de ce semblant pour essayer d’avancer sur: Qu’est-ce qu’il en est de la fonction de l’écriture? Et il avance ce qui est directement dans le prolongement d’Anna Freud, dans le prolongement de votre exposé sur Anna Freud, que la fonction d’une écriture joue par rapport à l’inconscient comme le lieu où les semblants vivent sans que le sujet y soit présent, Lacan a une très belle définition, l’inconscient, il dit que c’est le lieu où les semblants effectivement font que le sujet y est représenté sans y être lui-même, c’est-à-dire le lieu d’un discours qui s’opère et qui détermine le sujet sans que le sujet puisse en aucun cas s’estimer en être l’auteur, eh bien Lacan dit de l’écriture que elle est à l’inconscient ce que le processus secondaire est au processus primaire. Ce qui fait que vous voyez comment Lacan se donne avec la question du semblant, se donne le moyen théorique de dire en quoi le symptôme, qui est une invention de la psychanalyse, le symptôme ça se lit. Le discours du patient, ça se lit. Vous savez que c’est quelque chose sur laquelle Lacan est beaucoup revenu: qu’est-ce qu’un psychanalyste? C’est quelqu’un qui essaye, c’est quelqu’un qui lit là où ça parle. C’est-à-dire là où effectivement vous avez une parole, il va non pas entendre autre chose, mais lire ce qui est dit en déplaçant par exemple des coupures et produire un autre message que ce qui a été effectivement formulé.

Donc le semblant est pour Lacan, grâce à ce qu’il va dire de la fonction de l’écriture, des rapports du processus secondaire au processus primaire, le semblant est pour Lacan un moyen de renouveler cette théorie du symptôme. Et vous avez – je n’ai pas le temps, puisque je vois que j’ai dépassé mes vingt minutes – pour conclure, pour avez préparé un espèce de compendium, vous avez tout au long de cette décennie qui va de 1962 à 1972, vous voyez progressivement les pierres apportées par Lacan pour essayer de faire quoi? Pour essayer de voir en quoi le symptôme – donc dès le Séminaire sur L’angoisse – Lacan note que le symptôme est jouissance, qu’il est freudien, Freud peut dire que le sujet jouit de son symptôme, il ne le dit pas comme ça mais il parle de bénéfices secondaires, il parle de la réaction thérapeutique négative, et le symptôme chez Freud, en tout cas chez le Freud de 1926 et d’une certaine façon on peut retrouver ça chez Anna puisque elle dit que il y a des défenses réussies qui sont délétères pour le sujet. Le symptôme est jouissance mais si le symptôme est jouissance il n’est plus message – et s’il n’est plus message il n’est plus cette insurrection de la vérité contre le savoir, ce qui était la vieille définition des années cinquante. Insurrection de la vérité, du refoulement, qui rend les représentants de la motion pulsionnelle inconscients contre le savoir qui, au fond, essaye de s’arranger, de se déplacer, pour organiser ce que Marlène en lisant Lacan a appelé l’évitement de la castration. Et donc Lacan cherche au fond à voir comment théoriser le symptôme qui est devenu formation de jouissance en maintenat ce qui est la découverte freudienne qui est: un nouveau statut de la vérité. Et donc il va, grâce à cette affaire des semblants, il va se donner les moyens de montrer en quoi le symptôme est un être de vérité, est un être de savoir et en quoi effectivement tout ça se noue pour une certaine jouissance.

Il se donne également avec cette théorie du semblant, il se donne les moyens de résoudre ce que l’on reproche beaucoup aux psychanalystes, c’est que ce qui est symptôme pour un psychanalyste ne l’est pas pour le commun des mortels, ne l’est pas pour l’homme du commun – alors que c’est pour nous une vérité patente, que nous avons tous dans nos proches des gens qui sont affectés de symptômes, franchement, on préférerait qu’ils soient scrofuleux, aveugles ou paralytiques tellement ils XXX avec leurs symptômes, mais eux un symptôme? hein, ah, bah, bon.

Cette contradiction que le symptôme n’existe pas et qu’en même temps il est ce semblant, être de jouissance, de vérité et de savoir. Et vous voyez déjà se définir ce que Lacan effectivement va pouvoir développer sur le statut de la femme qui est ici très présent, je voulais citer plusieurs moments des Ecrits de Jacques-Alain Miller (sic), au fond, dans les Ecrits, qu’est-ce qu’il en est de la défense? Vous savez qu’il y a un moyen très simple de comprendre Lacan, c’est d’inverser le graphe de Lacan, le coucher et le mettre à l’horizontal. Vous avez ici le symptôme – je vais finir là-dessus – le symptôme qui est au fond le signifié de la rencontre du sujet avec le langage. Ici vous avez le grand XXX, lequel est la réponse, XXX bien traité, lequel est la réponse à la confrontation du sujet avec son image, et vous avez ici ce que Lacan appelle le fantasme; vous avez ici le trou qui est le lieu où le langage fait si je puis dire la démonstration qu’il est incapable de répondre au réel de la pulsion, qui est le lieu de la causalité psychique; et vous avez ici l’identification. Eh bien le symptôme, en 1960, est déjà au centre de quelque chose qui lui vient du symbolique, de quelque chose qui lui vient de l’imaginaire, et de quelque chose qui lui vient du réel. Vous savez que Lacan, vous trouvez cela je crois à la page 169 des Ecrits, Lacan dit effectivement que le fantasme est une institution d’un réel qui couvre la vérité. Le fantasme est donc l’institution d’un réel qui couvre la vérité du trou d’un langage incapable de nommer la jouissance. Or, au début du Séminaire, Lacan dira que le discours analytique n’est pas du semblant lorsqu’il bute sur un impossible, et que cet impossible c’est effectivement ce qu’il en est du fantasme. Lacan considère que le fantasme, c’est bien plus qu’une petite image, c’est bien plus qu’une petite coquinerie ou une petite plaisanterie que vous vous raconteriez, le fantasme est effectivement un écran réel qui aménage tous vos rapports à la réalité. Et quand cet écran réel ne fonctionne pas bien, eh bien au lieu simplement de vous contenter de trouver qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement, il faut devenir cette femme – je parle là à un public que j’imagine être expert dans les écrits du Président Schreber. À partir du moment où Lacan réintroduit la dimension du symptôme comme effectivement un semblant qui dans le réel noue les enjeux XXX de savoir, de vérité et de jouissance, on voit bien qu’il y a un certain, chez Lacan, un certain délaissement – non pas de la théorie du fantasme mais en tout cas de la butée qu’il représente comme un lieu de XXX – Lacan a toujours pensé que le fantasme était un réel c’est pour cela qu’il dit que l’on peut le traverser, le fantasme peut faire l’objet d’une levée du refoulement, et donc avec les semblants, et avec ce que cela permet définitivement de réaménager le texte freudien autrement que par le biais du mécanisme, le texte freudien, la théorie freudienne du processus primaire et du processus secondaire, Lacan dispose là de quelque chose qui lui ré-ouvre la clinique des psychoses. Parce qu’effectivement, du temps où la défense était à la fois le fantasme, le symptôme et le moi, on voit bien qu’on ne peut pas penser la clinque des psychoses. C’est d’ailleurs comme cela qu’il ouvre « Subversion du sujet et dialectique du désir » – il dit que au fond pour la psychose, cette partie-là suffit.

Et donc avec la théorie du semblant Lacan peut revenir sur ce qu’il a très peut traité depuis dix ans, qui est justement la clinique des psychoses – la clinique des psychoses dont on sait aujourd’hui que, effectivement, les enjeux, on le voit en France avec ce qui s’est passé pour l’autisme, les enjeux, savoir ce qui est réel ou pas dans telle et telle pratique, sont au premier plan. Voilà ce que je voulais dire.

(Applaudissements)

-Merci beaucoup, vous avez dit que vous avez parlé plus de vingft minutes, j’ai pas vu le temps passer, mais de toutes façons le but c’est qu’on puisse intervenir et rebondir et vous faire parler de nouveau deux fois vingts minutes avec Mathilde. Lorsque vous avez dit que le semblant avait cette fonction de rétablir la fonction de la vérité, ça m’a fait penser à un patient qui travaille dans les prisons et qui est un grand penseur de la liberté, donc c’est à partir du moment où on est dans la prison, on travaille dans la prison on est en prison aussi une grande partie de sa vie, et c’est impossible de ne pas penser la liberté, et la question du semblant elle met en lumière justement la vérité comme vous l’avez bien montré. Alors, maintenant, à la fin vous introduisez le fantasme et à partir du moment où vous introduisez le fantasme j’ai l’impression que vous avez trouvé le chaînon manquant, là, qui peut unir la défense et le semblant, je ne vais pas faire semblant, c’est exactement cela que j’avais pensé, mais j’aurais bien voulu l’avoir trouvé plus tôt. Marlène avait parlé aussi de l’opérateur, du semblant et de la défense comme opérateurs, ma question c’est: est-ce que le semblant peut être considéré un opérateur, dans son rapport avec l’inconscient? Parce que si d’un côté il y a cette possibilité de rétablir la fonction de la vérité, d’un autre point de vue c’est aussi tout ce qui est éphémère, il a parlé du semblant et donné comme exemple le tonnerre, il a parlé aussi de l’ar en ciel, et il a parlé aussi du météore; donc ces événements comme ça, éphémères, qui contrastent justement avec tout ce qui est inscrit, comme la lettre, le caractère. Alors le rapport avec la jouissance vous l’avez mis en relief mais aussi avec l’insconscient.

FL. A propos du caractère: moi j’ai compris ce qu’était un semblant, si vous allez à Florence, je crois à l’église Maria del Carmine, la chapelle XXX, les fresques de XXX, « L’ombre de saint Pierre guérissant des malades ». Donc saint Pierre est dans la rue, il y a là des malades extrêmement atteints, et ceux qui sont touchés par l’ombre de saint Pierre effectiuvement sont guéris. Vous savez que les ombres dans la légende des mathématiques c’est extrêmement important, puisque l’on dit que Pythagore a découvert ce qu’était l’hypothénuse, XXX de définir tout ce qu’on pouvait faire avec un triangle en réfléchissant sur l’ombre portée des pyramides, par rapport, effectivement à la course du soleil. Aujourd’hui le débat, moi je suis très effaré par des amis qui disent des médicaments psychiatriques ce sont des placebos; je suis aussi effaré que lorsque des laboratoires disent, Ce sont des médicaments miracle. Pourquoi? Parce qu’il est évident qu’un médicament, une molécule, ce n’est pas du semblant, mais le sujet qui l’absorbe n’est un sujet que comme sujet du signifiant qui vit dans un monde de semblants. Et il est aussi absurde, puisque toutes les procédures scientifiques, qu’on appelle en double aveugle, c’est des procédures qui sont calculées pour éliminer la dimension du sujet à tous les niveaux. Il faut que la dimension du sujet soit totalement absente du côté du prescripteur, et il faut que la dimension du sujet soit complètement absente du côté de celui qui prend le médicament: des procédures très très strictes où effectivement le médecin ne sait pas s’il donne le bon ou le mauvais produit, et le patient ne sait pas si il prend le bon ou le mauvais, c’est-à-dire que partout, vous avez supprimé toute dimension du sujet. Résultats: vous avez des résultats parfaitement contradictoires qui deviennent le symptôme de cette forclusion du sujet, mais de façon tout à fait patente. C »est-à-dire qu’il est aussi idiot de dire que le médicament psychotrope n’agit pas, que de dire qu’il agit chimiquement. Il agit chimiquement certainement, mais sur un sujet qui n’est lui-même que l’effet de ce que le monde des semblants tel qu’il s’organise pour lui ménage de sa jouissance; et si vous éliminez cette dimension, vous aurez des résultats, dès qu’il est question du sujet.

-Oui d’ailleurs je pense que les industries pharmaceutiques ne l’éliminent pas, c’est impressionnant comme ils utilisent les signfiants lorsque l’on pense à un médicament comme le surmontil par exemple.

FL- Ils les utilisent justement pour réintroduire l’effet-sujet au niveau de ce qui est devenu le discours du maître, qui est le discours du capitaliste, dit Lacan; c’est-à-dire que ce qu’on met en place d’agent, c’est le chiffrage, le chiffrage effectivement de noms. Ce discours du capitaliste qui par exemple transforme progressivement le malade mental en handicapé, c’est-à-dire qui progressivement ne peut concevoir l’autre rapport de quelqu’un au monde dans lequel on vit que comme effectivement quelque chose qui se chiffre comme un moins. L’industrie rattrape cette affaire de semblants avec la publicité. Il y avait l’autre soir – finalement je vais tout vous raconter de mon voyage à Lucerne – hier soir j’écoutais je ne sais plus quelle publicité, de dentifrice ou de cosmétique, et la publicité disait, ça marche, c’est formidable, « c’est prouvé cliniquement ». Bon, c’est formidable, c’est-à-dire qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus dire « scientifiquement ». Et donc ils ont parfaitement repéré qu’il faut introduire un semblant qui atteste qu’il y a du réel; et qu’au fond, c’est quand même ce que montre Lacan c’est qu’au fond le réel on ne l’atteint qu’avec des semblants. Ce qui fait dire par exemple à Miller que, un certain agencement des semblants, c’est ce qui à la science permet d’atteindre le réel et Miller dit: qu’est-ce que c’est qu’un non-dupe? C’est quelqu’un qui ne croit pas aux semblants et qui est donc resté à l’ère préscientifique. Aujourd’hui uniquement avec quelques chiffres vous pouvez envoyer une fusée sur la lune: uniquement avec des semblants, parce que ça rend compte de quelque chose d’essentiel de ce que nous sommes comme sujets de l’inconscient, c’est avec les semblants qu’effectivement notre symptôme vise à s’assurer d’un certain réel.

MB- Moi j’avais une petite question à Mathilde, en fait je l’ai trouvée très intéressante parce que moi non plus j’ai pas beaucoup lu Anna Freud – j’ai lu un peu des résumés pour aujourd’hui -, mais je voulais vous demander, en fait, il y a toute cette liste en fait des mécanismes de défense, alors comment traite-t-elle de ça, dans sa clinique, dans sa pratique? C’est-à-dire qu’en fait l’enfant qui a peur, l’enfant qui refoule, qui inhibe et tout ça, comment est-ce qu’elle sy prend? Parce que bon c’est bien joli, on a tous ces mécanismes, et alors, qu’est-ce qu’on fait? J’ajoute encore une autre question parce qu’en fait ce qui m’a frappé moi aussi, moi, c’est que, en fait au Etats-Unis, en fait on dit aux enfants, on ne dit pas le semblant mais on dit pretend, on lui dit, quand il y a un animal en peluche qui fait un peu peur et tout, on dit pretend, c’est pas un vrai, c’est pretend, semblant. Et puis, on leur dit ça et en même temps on leur donne des consignes des strictes en leur disant, Attention, il faut pas sortir, parce que dehors c’est dangereux, partout c’est dangereux et tout ça. Alors comment allier en fait ce pretend, enfin quand ils ont peur on leur dit, C’est pretend, et après on leur dit, Attention parce tout est dangereux. Alors il y a ce double mécanisme du semblant, et puis après on leur dit, Mais attention, il peut t’arriver quelque chose. Alors l’enfant serait en droit de dire, Mais pretend ! - puisque dès que c’est dangereux vous dites pretend. Alors il y aurait des choses qui seraient pas pretend et qui fassent peur?

MMH- Oui, alors pour la première question, finalement elle dit très peu ce qu’il faut faire de ces défenses, dans son texte; elle les liste, elle donne des exemples cliniques où elle explique qu’un enfant a pris un objet pour pallier à la crainte, etc., donc elle donne des exemples cliniques mais elle ne dit pas qu’en faire, ces mécanismes de défense. C’est pour cela que j’ai posé cette question à la fin de la première partie en disant, Finalement, qu’est ce qu’on en fait? Ils sont bénéfiques à un bout, trop ils sont pathologiques, moi je le vois aussi dans ma clinique ici à l’hôpital où finalement, quand on annonce une mauvaise nouvelle aux gens ils ont des fois de la peine à l’entendre parce qu’ils s’en défendent par tout plein de mécanismes qu’ils mettent en place; les somaticiens nous disent, Il a rien compris de ce qui lui arrive, alors qu’est-ce qu’on fait de ça? Est-ce qu’il faut ébranler cette défense au risque de fragiliser le patient? Ou au contraire, forcer sur la défense en disant que ça protége ce moi qui est fragilisé pour le moment; donc pour moi c’est une question qui m’occupe en tout cas dans mon travail clinique parce que: qu’est-ce qu’on fait de ces mécanismes de défense qui sont bons, utiles et nécessaires au fonctionement psychique de l’individu mais qui peuvent si elles sont trop importantes, aussi beaucoup l’entraver? Donc Anna Freud ne répond pas vraiment à cette question; et elle pointe aussi assez peu le côté pathologique que peut prendre la défense.

MB- Ce qui manque, ce dont on a l’impression qui manque, quand on lit Lacan et qu’on entend votre résumé d’Anna Freud, c’est qu’en fait ce qui manque c’est la langue! C’est-à-dire, on se dit, Ces enfants ils font ci, ils font ça, mais est-ce qu’ils parlent? C’est-à-dire qu’est-ce qu’elle lit, elle, pour revenir à ce qu’on disait, on lit du symptôme; qu’est-ce qu’elle lit, elle, de ce mécanisme de défense?

MMH- Alors elle les lit comme étant là pour maintenir à distance une pulsion du ça qui vient faire…

X- Oui, un déplaisir qui peut venir de plusieurs instances, oui.

MMH-Voilà.

X-Je pense que tu touches vraiment à un côté qu’elle n’a pas répondu, dans la mesure où on a l’impression que les Freud – pas seulement Anna -, ils se penchent sur la défense comme étant la seule possibilité thérapeutique puisqu’on n’a pas, en travaillant les pulsions on n’a pas … Comment changer quoi que ce soit? C’est à travers les défenses qu’il y aurait un changement possible. En même temps, cette réponse elle nous manque. Voius désirez poser une question?

Y-Oui, pour compléter un peu ce que Mathilde vient de dire, ça m’a fait penser au protocole que j’ai utilisé longtemps quand j’ai travaillé en psychiatrie institutionnelle où il y, où on fait des XXX où sont indiqués quels sont les mécanismes de défense utilisés par l’enfant; et selon les XXX, ça oriente le diagnostic, c’est-à-dire pour arriver à un diagnostic. Donc les mécanismes de défense alignés par Anna Freud généralement sont dans le sens d’une névrose, et celui, plus tardif, kleinien, le clivage, l’XXX projective etc, déni etc., ça serait plutôt vers une psychose. Cette utilisation, cette lecture, ce semblant qu’on utiliserait, ce langage institutionnel, pour guider le praticien à arriver à un diagnostic et puis après, traiter l’enfant. Alors pour l’usage en analyse ça c’est encore un autre problème, parce que là, dans Inhibition, Symptôme, Angoisse, Freud utilise le refoulement, n’est-ce pas, pour la formation du symptôme principal, et c’est là qu’il y aura un signifiant à ce refoulement, et ce qui est refoulé, et cette représentation refoulée sera interprétable. Donc c’est l’inconscient dont il dit qu’il travaille beaucoup, et dont Jacques-Alain Miller a dit, En veux-tu en voilà, du sens, du sens, du sens à l’infini. Voilà, c’est l’usage qu’on pourrait faire en traitement.

MB-Violaine?

V- J’ai trouvé fascinante la représentation de monsieur Leguil enfin toute cette journée, et puis il y a une question qui me préoccupe, à propos de lecture et écriture; donc le symptôme serait écriture; et si j’ai bien entendu, le psychanalyste serait celui qui aurait la charge de XXX; et je m’interroge si ça ne serait pas plutôt l’analysant qui aurait la charge de lire, parce que … je voudrais que vous nous racontiez un peu plus, avec la présentation, quand le docteur Lacan vous a parlé méchamment et gentiment, c’était très joli parce que, au fond … est-ce qu’il faut vraiment y croire? Est-ce qu’on peut travailler avec quelqu’un qui délire sans y croire un peu? Comment est-ce qu’on peut lire quelqu’un qui délire si on n’y croit pas un peu, et ensuite qui doit lire ça, et ensuite qui dit que c’est un délire? Alors cette question de lire le symptôme, qui est très intéressante, c’est le sujet d’ailleurs du cours de l’année XXX.

FL-Je vais partir pour essayer de vous répondre du petit exemple clinique que vous avez évoqué, devant des parents auxquels on doit annoncer une très mauvaise nouvelle. Et que au fond, on peut faire avec grief, que la nouvelle leur a été annoncée XXX en tout cas avec suffisamment de persuasion puisqu’ils n’ont rien compris. Au fond, c’est ça aussi ce que Lacan permet avec son invention, comme ça, sa trouvaille des semblants: c’est de simplifier la clinique à l’extrême, en montrant qu’elle est toujours un enjeu entre ce qui fait sens et ce qui ne fera jamais sens qui est le réel. Et que ça c’est vraiment quelque chose dont on peut s’orienter constamment: Lacan dit à la fin du Séminaire, que au fond les semblants et la jouissance ne sont pas du tout faits pareils, comme il dira dans « Position de l’inconscient » et dans « l’Instance de la vérité » que les pulsions sont du côté de la chose et le plaisir est du côté de l’Autre, bon. Donc il veut dire que la jouissance est du côté du réel, et tout le reste est du côté du sens. Donc, au fond, ces gens-là à qui on annonce une très mauvaise nouvelle montrent quoi? Montrent qu’ils refusent que ça fasse sens pour eux, c’est quand même cela. Et ce que nous nous avons à voir dans ce symptôme, c’est quel est ce réel absolument impossible à supporter, qui fait qu’ils ne peuvent être que dans une position, en général momentanée, ou alors il faut leur donner du temps, d’essayer de voir quel est pour eux ce réel totalement insupportable qui fait qu’ils ne peuvent s’en défendrent qu’en refusant des semblants – parce qu’un diagnostic, c’est toujours un semblant, c’est toujours, aussi scientifique soit-il et même, plus il sera scientifique plus c’est du semblant, c’est-à-dire plus c’est une fabrication humaine, qui le permet, ce diagnostic, ça c’est pas Lacan, c’est Bachelard, c’est toute l’épistémologie scientifique – eh bien, ce diagnostic, ce semblant, d’une certaine manière, ils répondent en montrant qu’ils ne sont absolument pas prêts à faire en sorte que ça fasse sens pour eux, et que le réel, c’est cela, finalement, c’est cela le réel auquel on aura affaire.

Alors pour la fonction de l’écriture. J’ai été trop vite. Je crois XXX ce n’est pas raisonnable. Ce que dit Lacan c’est que ce qu’il en est du symptôme répond à ce qu’il en est de la fonction de l’écriture dans le langage; vous savez qu’il ira jusqu’à logifier cela en disant que le symptôme c’est ce qui ne cesse pas de s’écrire, alors que l’amour c’est ce qui cesse de s’écrire, et que le réel c’est ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Ce qui fait symptôme dans ce Séminaire, c’est le rapport sexuel, et c’est ce que je voulais dire. Au fond quand il parle du fantasme, vous trouverez ça notamment à la page 824 des Ecrits, lorsqu’il parle du fantasme Lacan cherche à répartir la névrose obsessionnelle et la névrose hystérique suivant XXX la position subjective qu’ils occupent par rapport au fantasme. Il fait du névrosé obsessionnel quelqu’un qui accentue son effort pour nier et faire en sorte … la défense de l’obsessionnel c’est celui qui accentue effectivement son effort pour faire en sorte que cet évanouissement du sujet n’existe pas, soit un impossible, et l’hystérique, celle qui au contraire celle qui se met du côté de l’objet qui toujours manquera à l’autre et le divisera. Si vous lisez ce Séminaire, pour reprendre un terme militaire, on voit que l’avantage énorme pour la clinique, de cette affaire de semblant, c’est-à-dire de réduire désormais l’enjeu uniquement à ce qu’il en est du symptôme; c’est d’amener si je puis dire – c’est un terme de guerre – c’est d’amener l’homme et la femme au contact. C’est que la clinique, c’est ce qui ne va pas du fait qu’il y a sur terre, en raison des semblants, deux races, deux races inconciliables, irréconciliables, ça n’ira jamais, qui est la race des homme et la race des femmes. C’est ce qu’il dit en quelque sorte, il dit XXX « l’exquise courtoisie des animaux » qui effectivement, quand tous les semblants ont été déployés, si Madame ne veut pas, Monsieur ne fait rien. Et il oppose ça à l’homme c’est que, quand tous les semblants ont été déployés, eh bien de temps en temps, – Lacan XXX puisque c’est en pleine vague féministe – de temps en temps eh bien il y a un homme qui viole une femme, virgule, « et inversement » (rires dans l’assistance). Bon. Ça veut dire qu’il fait toute la clinique, il fait de toutes la clinique le fruit de ce qui se passe désormais entre l’homme et la femme; d’une certaine manière il revient à son apologue des deux enfants qui rentrent dans la gare et l’un dit Tiens on est à H et l’autre dit, Imbécile, on est à F. C’est une histoire que lui a donnée je crois son épouse. Et d’une certaine manière toute la fin du Séminaire… enfin c’est agréable quand un cas est simple comme elle parce que c’est quand même il faut bien le dire pas toujours le cas. Au fond, tout simplement ce qu’il dit c’est que: un homme n’est un homme que du fait qu’il doit se positionner devant ce fait qu’il y a des femmes, et XXX une femme qu’elle vit dans un monde où il y a des hommes. Or il y a des hommes et des femmes, très précisément, au titre des semblants et de ce qui dans des semblants s’agence dans un discours qui lui ne l’est pas, du semblant, puisque ce discours montre que c’est impossible de faire aller les hommes et les femmes ensemble. Au fond, le rapport sexuel, d’une certaine manière, existe dans le monde animal. Bon, le mâle arrive, développe toutes ses plumes, en fait comme on doit toujours faire quel que soit le genre auquel on appartient, XXX, et la femelle dit, Non. Lacan dit, L’exquise courtoisie fait qu’il ne se passe rien. Ce qui fait que d’une certaine manière, le rapport sexuel est appendu au consentement qui rend l’animal les semblants féconds. Chez l’homme, chez l’être humain, les semblants qui organisent la répartition des hommes et des femmes font de telle manière que ça ne marche pas entre eux. C’est uniquement par les semblants que vous devez savoir pourquoi vous êtes un homme, ça, je peux dire que tous ceux qui ont rencontré une fois dans leur vie un transexuel, savent que l’on tient son sexe non pas de son anatomie mais de son rapport aux semblants. Vous avez quelqu’un de dix-huit ans, qui vous dit avec une certitude qu’elle est un homme, qu’elle le sait depuis l’âge de quatre ans, ou inversement, on voit bien que ce n’est pas dans le rapport à l’anatomie comme ce qui seulement ferait image, qu’on se détermine sexuellement; on se détermine sexuellement dans un agencement entre le langage et les images que Lacan appelle semblants. Donc, du fait des semblants, je me suis rangé dans cette catégorie-là, je vois qu’il y a des personnes qui se rangent dans cette catégorie-là, donc les semblants sur ce plan-là font bien les choses, eh bien manque de pot: ça ne marche pas. Ça ne marche pas, on ne peux pas se rencontrer. C’est pour ça que c’est bien d’un discours qui ne serait pas du semblant, mais la psychanalyse montre que, on a pourtant le même semblant: le phallus, qui effectivement réussit à accrocher le langage, l’ego, l’image et la jouissance. Gentiment, les hommes et les femmes s’orientent par rapport au phallus, eh ben ça marche pas ! C’est peut-être ce qui définit au fond, la vérité de la psychanalyse.

X-Oui, il développe beaucoup dans ce Séminaire la question du semblant autour de la différence des sexes, et on a toujours cette envie de savoir s’il était actuellement, aujourd’hui en voyant toutes ces profusions de variations du semblant autour des sexes, qu’est-ce qu’il pourrait dire? D’ailleurs il y a un moment où il fait référence à un auteur qui devait être un des premiers dans les gender studies, voilà, où il parle des transsexualistes, c’est le mot qu’il utilise à l’époque…

FL- Il dit que par une certaine face, ce que nous savons de la psychose éclairait bien des cas. Il parle d’une face psychotique. J’aime beaucoup ce langage de nuance chez Lacan, il y a chez Lacan celui qui fait des diagnostics, qui considère qu’on peut pas dire qu’on est plus ou moins ceci ou plus ou moins cela, et puis il y a tout un autre Lacan, qui parle de l’éventail des structures, suivant que vous êtes d’un côté du pli, c’est pas la même chose que si vous êtes de l’autre, selon que vous le déployez comme ça ou comme ci, et là il dit: « par leur face psychotique, ça éclairerait le cas », c’est très joli, c’est très nuancé, parce que qu’est-ce que c’est au fond, névrose, psychose et perversion? Ce sont trois semblants ! Ce sont des semblants. Et nous n’avons pas pour l’instant, comme ils ont du pot les scientifiques! Ils voient des tuberculeux, ça meurt en série, et puis un jour tac, y en a un qui trouve le bacille, il l’a sur sa lame! et là, le semblant change de statut. Le semblant devient d’une efficacité formidable. Pareil pour les typhoïdes, tac vous voyez le truc, et XXX que le sujet veuille guérir ou pas, ça tue le bacille.

A partir du moment où le sujet est en question, comme effet du signifiant, et n’étant en rapport avec le monde que par le semblant, effectivement on aura sans arrêt la répercussion de cet échec dans ce qu’il a de plus intime, qui est effectivement que son identification à un sexe, grâce au semblant du phallus, et grâce à ce qui peut s’en écrire logiquement, eh bien, ne lui garantit en rien, si je puis dire, le rapport harmonieux avec l’autre sexe. Alors … je parle trop là …

X-Non,non.

FL- XXX la science, c’est qu’aujourd’hui si vous pensez qu’il serait beau d’être une femme en train de subir l’accouplement, vous allez à XXX voir les chirurgiens ! Qui eux vous arrangent ça ! Et ça, ça change tous les discours. On voit bien que là il y a un effet qui effectivement n’est plus du tout celui auquel Freud se confrontait: la science change le réel. Et Lacan dit au début, non, il dit cela ailleurs: « l’avenir du symptôme dépend de l’avenir du réel ». Quand à 16 ans vous avez un corps d’homme et que vous voulez devenir une fille, ou inversement, ça n’est quand même pas le même réel auquel vous aurez affaire que si vous aviez vécu 150 ans avant. Et votre vie en est complètement modifiée.

X-Bon, il y a quand même la question de la loi XXX, la question de l’éthique qui est quand même très présente à l’hôpital, les commissions d’éthique qui mettent un peu une loi autour pour réguler ces questions de la recherche, de ces recherche esthétiques, « est-ce que telle intervention, telle opération est éthique? » Donc quelque chose qui est régulé, qui permet de réguler cette tendance à al folie ou à cette psychose. Il faut quand même le souligner.

FL-Oui. J’ai pris cet exemple-là mais vous savez, des commissions d’éthique, comme disait Montaigne quand on lui disait en pleine guerre des religions en quel dieu il croyait, il disait toujours, « Je crois en la religion de mon roi », ce qui était quand même plus raisonnable, et c’est très beau en plus, c’est très beau. Vous savez, les commissions d’éthique, si telle chose est interdite dans tel pays, eh bien vous passez la frontière. Les français sont très au courant de ça. En France on peut se permettre aujourd’hui d’être contre l’adoption des enfants par des couples homosexuels, parce qu’il suffit de prendre un billet, de prendre le XXX, euh, pardon, la fabrication des enfants par des couples homosexuels, c’est-à- dire que des femmes puissent avoir un enfant sans être en union avec un homme, eh bien la France peut se payer le luxe d’interdire ça, ça XXX permet XXX d’engager le parti dévôt, qui est quand même le grand problème français depuis Henri IV, Henri III même: comment être copain avec les protestants, tout en dirigeant des catholiques à l’intérieur du pays, eh bien on interdit formellement en France la fabrication des enfants dans des conditions homosexuelles, et il suffut de prendre un billet de chemin de fer, vous prenez le XXX, vous allez à Bruxelles et puis l’affaire se fait. Donc les commissions d’éthique, c’est vraiment quelque chose qui a une importance, pour notre société est absolumment crucial, mais pour chacun, pour chacun, XXX, mais pour quelqu’un de décidé aujourd’hui, quelqu’un de décidé effectivement, parce que il tient de son rapport aux semblants qu’il n’a pas l’anatomie qui convient, vous savez il trouve l’endroit où les commissions d’éthique en ont décidé autrement. Là, le réel est plus fort. Mais je voudrais revenir à ces … quand les médecins disent: « Il n’a rien compris, etc. », est-ce que vous arrivez à les faire patienter?

X-Ben oui. Je leur dis qu’il fait prendre le temps et que quand ils sont prêts ils entendront, mais c’est quelque chose qui heurte beaucoup nos collègues somaticiens qui disent, Mais enfin, qu’est-ce qui lui arrive, ils ne comprennet rien XXX.

MB-Il faut qu’ils comprennent.

X-Alors voilà, il faut qu’ils comprennent, sans aucun doute, mais il faut prendre le temps. Mais la question qui se pose à moi lorsqu’on me demande souvent longuement de voir ces parents-là, c’est: Qu’est-ce qu’on en fait? Et comment justement on ménage ou on attaque leurs défenses.

FL-Oui. Ça c’est quand même dangereux comme formule, « attaquer la défense ». Je préfère celle de Miller: « la déranger », et ne pas la rendre aussi infranchissable si je puis dire. « Attaquer la défense » c’est quand même… enfin je crois que Lacan parle je ne sais pas où de l’espace de défense où s’organise le sujet, et ça c’est vraiment ôter au sujet son Lebenstraue, c’est vraiment toucher à son Lebenstraue.

X-Oui puisque l’on revient au discours de la guerre, à un des discours qui ne serait pas du semblant, mais est-ce qu’il y en aurait un autre à part celui de la guerre?

FL-Je ne crois pas du tout que aujourd’hui le discours de la guerre c’est du semblant, je veux dire puisque …

X-Là alors ça serait la guerre en soi qui ne serait pas du semblant.

FL-Il faut visiter le musée historique de Zurich, vous comprenez pourquoi les suisses étaient souvent convoqués comme mercenaires, ils apprenaient à se castagner dès l’enfance, ce qui fabriquait effectivement de bons guerriers. Aujnourd’hui, si vous voulez être quelqu’un d’efficace dans une guerre il faut avoir au moins 6 ou 7 ans d’études supérieures pour conduire un char: conduire un char d’assaut aujourd’hui, si vous n’êtes pas ingénieur en électronique, c’est cuit. Donc c’est que du semblant. Et de temps en temps il y a quand même quelqu’un de raisonnanble qui prend sa mitrailette et qui va tuer 15 ou 20 personnes pour rappeler que, que tout de même la guerre, c’est se tuer directement si je puis dire. Alors c’est atroce, mais je crois que quand Lacan dit: « D’un discours qui n’est pas du semblant », c’est-à-dire qui dans sa logique propre bute sur un réel. C’est-à-dire que si je suis homme, ou femme, uniquement par ce qui dans mon histoire a ménagé mon rapport aux semblants qui disent ce que sont les sexes et ce qu’est la différence des sexes dans le monde, je suis quand même constamment convoqué à l’heure de vérité – y compris dans le choix de l’objet sexuel: si vous choisissez pas d’objet, un objet du même sexe, enfin, donc, que, la confrontation dans la réalité avec ce qui précisément est l’heure de vérité des sembants. Et là le sujet fait l’épreuve, effectivement, que le discours qui est un aménagement de semblant qu’il effectue et qui le détermine bute sur un impossible. C’est que ce discours qui peut lui dire qu’il est un homme ou qu’il est une femme bute logiquement sur cet impossible qui permettrait la rencontre avec l’objet sexuel. Ce qui est tout à fait étonnant, c’est que sur ce plan-là aucune défense n’est bonne: si vous décidez par exemple pour un homme, que cette heure de vérité serait pour vous trop périlleuse – je parle de façon un peu naïve -, et que vous faites le choix de l’homosexualité, quiconque a déjà eu à écouter ce que c’est que la clinique de la jalousie dans l’homosexualité, on voit qu’ils n’ont rien à envier en intensité aux hétérosexuels: ça peut d’ailleurs donner à l’occasion un chef-d’oeuvre comme A la recherche du temps perdu,qui est absolument une longue déclinaison de ce qui pouvait être la torture de la jalousie dans une vie, d’un homosexuel; c’est un des plus grands chefs-d’oeuvre de la littérature. Et ça veut dire qu’il n’y a pas de solution: il n’y a pas de solution qui permette dans le monde des sujets – monde organisé par les semblants – il n’y a pas de solution qui permette effectivement de montrer qu’il y a une adéquation entre ce que les semblants font de vous et l’objet sexuel de votre choix.

MB-D’ailleurs, pour illustrer ce que vous dites, c’est la dernière pharse du Séminaire, où il dit les mots suivants: « Jouis autant que tu es joui, dit l’auteur, énigmatique comme vous le savez, qui parle de l’Ecclésiaste, de ce texte étonnant, Jouis avec la femme que tu aimes; c’est le comble du paradoxe parce que c’est justement de l’aimer que vient l’obstacle. »

FL- ça c’est une citation tout à fait passionnante, parce que les lacaniens souvent, la condensent en plus en disant, « Jouis de la femme que tu aimes ». Et du coup la première fois que j’ai lu ça j’étais allé vérifier dans l’Ecclesiaste, chapitre IX, verset 9, la phrase exacte, que Lacan ne cite pas exactement, qui est beaucoup plus intéressante mais qui rend le commentaire de Lacan encore plus vrai, c’est: « Jouis de la vie avec la femme que tu aimes. »

MB-Ah d’accord !

FL- « Pendant les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’ as donnés sous le soleil, pendant tous les jours de ta vanité. Car c’est ta part dans la vie, au milieu de ton travail, que tu fais sous le soleil. » Donc « Jouis de la vie avec la femme que tu aimes », chez Lacan effectivement ça rend encore son commentaire plus piquant.

MB-Oui !

FL- C’est le comble du paradoxe parce que c’est justement d’aimer une femme que vient l’obstacle, ça c’est vraiment Lacan, ça n’a pas à être expliqué: Lacan dit quelque part qu’il y a des gens qui sont contre la théorie de la castration; il dit, La castration n’a jamais été une théorie, c’est un fait clinique! Le fait que l’amour entre les hommes et les femmes produise un obstacle à l’accomplissement sexuel, ce n’est pas une théorie: c’est ce que nous racontent les gens tous les jours, à savoir qu’effectivement à cette clinique quotidienne, que quelqu’un qui jusque là s’estimait être un homme ayant fait toutes les preuves qu’il fallait, pour le jour du Jugement dernier, garanti de sa pleine et totale virilité, paf, manque de pot: sur la trentaine il tombe amoureux d’une fille, isl couchent, il n’y arrive pas! Enfin tous les jours on a des trucs comme ça! Que à partir du moment où l’amour s’introduit dans la vie sexuelle, il peut arriver n’importe quoi, et en général des choses qui ne satisfont pas nécessairement les partenaires. Et donc, ce que veut dire Lacan, c’est qu’effectivement, l’amour, qui, lui, rend les choses possibles, qui fait que les choses cessent de s’écrire, ne peuvent suppléer l’absence du rapport sexuel. Elles ne font pas touijours obstacle, mais en tout cas elles ne viennent pas en lieu et place du rapport sexuel qui n’existe pas. Puisque par exemple l’amour n’ôte en rien la virulence de la clinique de la jalousie! Alors que si vous aimez vraiment votre partenaire, vous devriez lui faire confiance… un peu comme dans le film Brève rencontre, mais c’est des histoires de gentlemen: le soir, le Lord quitte sa femme en lui disant, Je ne sais pas, ma chère, ce qui s’est passé pour vous, mais je suis sûr que c’était bien. Bon ! (Rires dans l’assistance) Après tout, si vous aimez vraiment votre partenaire, il ne devrait pas y avoir de jalousie; et d’ailleurs la personne qui subit la clinique de la jalousie ne s’y trompe pas: l’autre a beau lui dire que c’est par amour qu’il est en train de lui rendre la vie absolument insupportable, elle peut vous exprimer à l’occasion sur le divan le désir de tomber sur des partenaires qui l’aiment un peu moins !

MB- Il y a d’autres questions? Sinon moi je voulais juste dire, en chinois il dit, Lacan si je ne me trompe pas, lorsqu’il parle de la courtoisie, il dit qu’on dit, ça s’appelle XXX je crois, en chinois, courtoisie. Voilà, en tout cas, je crois qu’on peut vraiment vous remercier tous les deux parce que c’était tout à fait passionnant, d’une part pour la découverte d’Anna Freud et de ses théories, et de la discussion qui en a suivi et de l’exposé de François Leguil.

FL-Merci.

(Applaudissements).

MB- La prochaine fois, je n’ai pas la date, c’est au mois de, sauf erreur c’est au mois de mai, et ce sera donc moi qui exposerai avec Marie-Hélène Brousse qui viendra, et on parlera du malaise dans la civilisation et de L’envers de la psychanalyse. Je n’ai pas la date dans la tête, je crois que c’est le 8 mai, par là, on vous l’envoie de toute façon. Voilà.

Le rayonnement de Paul Valéry

La mort de Paul Valéry n’endeuille pas seulement la France; du monde entier s’élève la plainte de ceux que put atteindre sa voix. L’oeuvre reste, il est vrai, immortelle autant que peut prétendre à l’être une oeuvre humaine et dont le rayonnement continuera de s’étendre à travers l’espace et le temps. Je laisse à d’autres le soin de louanger cette oeuvre imposante, capable d’instruire et de féconder les esprits les plus lointains et les plus divers; cette prose et ces vers d’une rigueur, d’une plénitude, d’une beauté si parfaites qu’ils forcent l’admiration et ne peuvent être comparés qu’aux plus purs joyaux de notre littérature. C’est de sa personne même que je voudrais parler; de ce que fut Paul Valéry. Je perds en lui mon plus ancien ami. Une amitié de plus de cinquante ans, sans défaillances, sans heurts, sans failles et telle enfin que sans doute nous la méritions, si différents que nous fussions l’un de l’autre. Encore qu’il répugnât aux confessions, et tînt en assez grand mépris le particulier, l’individuel, sans doute me pardonnerait-il de laisser aujourd’hui s’exprimer ma désolation personnelle. Comme il estimait ne devoir livrer au monde, à l’ordinaire, que sa pensée, bien des gens ont pu s’y méprendre et ne voir en lui qu’une intelligence prodigieuse, jouant de tout et de tous sans s’engager ni se laisser émouvoir ou toucher par rien. Sa pudeur à l’égard des sentiments était extrême, et sa réserve; de sorte que lui-même semblait se douter à peine de ce que son exquise sensibilité, de ce que les qualités de son coeur apportaient de frémissement secret jusqu’à ses vers les plus altiers. Et ce sont également ces qualités de coeur, cette attention affectueuse, cette tendresse même parfois, qui nous rendaient l’amitié de Valéry si précieuse. Le reste, ce trésor intellectuel, je le retrouverai dans ses livres; mais son sourire, si affectueux, dès qu’il cessait d’être ironique, mais son regard, mais certaines inflexions comme caressantes de sa voix… Eh quoi! Tout cela n’est déjà plus qu’un souvenir.

Au début de mai 1942, sur le point de m’embarquer pour Tunis, j’eus la joie de revoir Valéry; il était venu me rejoindre à Marseille. Lui qui, si souvent, à Paris, accablé de soucis, de besognes et d’obligations, marquait une pénible fatigue, me parut, durant ces deux jours de soleil et de congé que nous passâmes ensemble, reposé, comme rajeuni, en pleine possession de sa valeur, plus vivant, plus aimant, plus foisonnant qu’aux meilleurs temps de sa jeunesse. Une extraordinaire gaîté animait ses propos jaillissants et je restai tout ébloui par les ressources de son intelligence, charmé par son aisance et par son affectueuse grâce.

Quand, par-delà mon exil de trois ans en Afrique du Nord, je pus enfin regagner Paris, je retrouvai Paul Valéry plus vieilli que je ne consentais à m’y attendre. » Je n’en puis plus », me disait-il, atteint secrètement par le mal qui bientôt après se déclara. Ulcère stomacal, hémorragie, congestion pulmonaire… durant un mois d’alitement, la pénicilline, les transfusions de sang, les soins les plus assidus de ses proches ne parvinrent qu’à prolonger d’atroces douleurs. Les quelques fois que je pus le revoir encore, la souffrance inscrite sur ses traits le rendait presque méconnaissable. Lors de mon avant-dernière visite, il me retint longuement à son chevet, une de mes mains pressée par les deux siennes, comme s’il attendait de ce contact une sorte de transfusion mystique. Il faisait effort pour me parler et, longuement, penché vers lui, je fis effort pour le comprendre, mais ne pus, hélas! recueillir de sa bouche que des mots indistincts. Il avait pourtant conservé sa parfaite présence d’esprit; et, peu de jours plus tôt, prenait encore quelque plaisir, quelque soulagement du moins, dans la lecture: un grand volume relié restait sur son lit: c’était l’Essai sur l’Esprit et les Moeurs des Nations, de Voltaire; de ce Voltaire dont il disait, en Sorbonne, le 10 décembre dernier: « Il est l’homme d’esprit par excellence, le plus délié des humains, le plus prompt, le plus éveillé… possédant jusqu’au dernier jour des ressorts de réaction comme inépuisables. » Pensait-il en écrivant ceci que ces mots pourraient aussi bien s’appliquer à lui-même?

Je lis encore, dans ce même dernier discours de Valéry, ces phrases où, peignant Voltaire, il se peint: « Tout excite son désir de connaître, de réduire, de combattre; tout lui est aliment et lui sert à entretenir ce feu si clair, si vif, où une transmutation perpétuelle s’opère… où le génie de la dissociation résout chaque apparence de vérité qui traîne dans le siècle et qui s’impose encore à la paresse des esprits. »

O le moins paresseux des êtres! Toi qu’animait, en plus de ce « génie de la dissociation », un splendide génie poétique qui ne visitait point Voltaire, tu combattis sans cesse avec les seules armes loyales de l’Esprit, pour de durables et pacifiques victoires. Tandis que les ténébres nous assiègent de toutes parts, par toi la France étend un rayonnement sur le monde; et ce que tu apportes au monde ne peut nous être retiré.

André Gide, Feuillets d’automne.

 Le Zen tout entier mène la guerre contre la prévarication du sens. On sait que le bouddhisme déjoue la voie fatale de toute assertion (ou de toute négation) en recommandant de n’être jamais pris dans les quatre propositions suivantes: cela est A – cela n’est pas A – c’est à la fois A et non-A – ce n’est ni A ni non-A. Or cette quadruple possibilité correspond au paradigme parfait, tel que l’a construit la linguistique structurale (A – non-A – ni A, ni non-A (degré zéro) – A et non-A (degré complexe); autrement dit, la voie bouddhiste est très précisément celle du sens obstrué : l’arcane même de la signification, à savoir le paradigme, est rendu impossible. Lorsque le Sixième Patriarche donne ses instructions concernant le mondo, exercice de la question-réponse, il recommande, pour mieux brouiller le fonctionnement paradigmatique, dès qu’un terme est posé, de se déporter vers son terme adverse (« Si, vous questionnant, quelqu’un vous interroge sur l’être, répondez par le non-être. S’il vous interroge sur le non-être, répondez par l’être. S’il vous interroge sur l’homme ordinaire, répondez en parlant du sage, etc. »), de façon à faire apparaître la dérision du déclic paradigmatique et le caractère mécanique du sens. Ce qui est visé (par une technique mentale dont la précision, la patience, le raffinement et le savoir attestent à quel point la pensée orientale tient pour difficile la péremption du sens), ce qui est visé, c’est le fondement du signe, à savoir la classification (maya); contraint au classement par excellence, celui du langage, le haïku opère du moins en vue d’obtenir un langage plat, que rien n’assied (comme c’est immanquable dans notre poésie) sur des couches superposées de sens, ce que l’on pourrait appeler le « feuilleté » des symboles. Lorsqu’on nous dit que ce fut le bruit de la grenouille qui éveilla Bashô à la vérité du Zen, on peut entendre (bien que ce soit-là une manière trop occidentale de parler) que Bashô découvrit dans ce bruit, non certes le motif d’une « illumination », d’une hyperesthésie symbolique, mais plutôt une fin du langage: il y a un moment où le langage cesse (moment obtenu à grand renfort d’exercices), et c’est cette coupure sans écho qui institue à la fois la vérité du Zen et la forme, brève et vide, du haïku. La dénégation du « développement » est ici radicale, car il ne s’agit pas d’arrêter le langage sur un silence lourd, plein, profond, mystique, ou même sur un vide de l’âme qui s’ouvrirait à la communication divine (le Zen est sans Dieu); ce qui est posé ne doit se développer ni dans le discours ni dans la fin du discours; ce qui est posé est mat, et tout ce que l’on peut en faire, c’est le ressasser; c’est cela que l’on recommande à l’exercitant qui travaille un koan (ou anecdote qui lui est proposée par son maître): non de le résoudre, comme s’il avait un sens, non même de percevoir son absurdité (qui est encore un sens), mais de le remâcher « jusqu’à ce que la dent tombe ». Tout le Zen, dont le haïkaï n’est que la branche littéraire, apparaît ainsi comme une immense pratique destinée à arrêter le langage, à casser cette sorte de radiophonie intérieure qui émet continûment en nous, jusque dans notre sommeil (peut-être est-ce pour cela qu’on empêche les exercitants de s’endormir), à vider, à stupéfier, à assécher le bavardage incoercible de l’âme; et peut-être ce qu’on appelle, dans le Zen, satori, et que les Occidentaux ne peuvent traduire que par des mots vaguement chrétiens (illumination, révélation, intuition), n’est-il qu’une suspension panique du langage, le blanc qui efface en nous le règne des Codes, la cassure de cette récitation intérieure qui constitue notre personne; et si cet état d’a-langage est une libération, c’est que pour l’expérience bouddhiste, la prolifération des pensées secondes (la pensée de la pensée), ou si l’on préfère, le supplément infini des signifiés surnuméraires – cercle dont le langage lui-même est le dépositaire et le modèle – apparaît comme un blocage: c’est au contraire l’abolition de la seconde pensée qui rompt l’infini vicieux du langage. Dans toutes ces expériences, semble-t-il, il ne s’agit pas d’écraser le langage sous le silence mystique de l’ineffable, mais de le mesurer, d’arrêter cette toupie verbale, qui entraîne dans sa giration le jeu obsessionnel des substitutions symboliques. En somme, c’est le symbole comme opération sémantique qui est attaqué. 

 

 

 Dans le haïku, la limitation du langage est l’objet d’un soin qui nous est inconcevable, car il ne s’agit pas d’être concis (c’est-à-dire de raccourcir le signifiant sans diminuer la densité du signifié), mais au contraire d’agir sur la racine même du sens, pour obtenir que le sens ne fuse pas, ne s’intériorise pas, ne s’implicite pas, ne divague pas dans l’infini des métaphores, dans les sphères du symbole. La brièveté du haïku n’est pas formelle: le haïku n’est pas une pensée riche réduite à une forme brève, mais un évènement bref qui trouve d’un coup sa forme juste. La mesure du langage est ce à quoi l’Occidental est le plus impropre; ce n’est pas qu’il fasse trop long ou trop court, mais toute sa rhétorique lui fait un devoir de disproportionner le signifiant et le signifié, soit en « délayant » le second sous les flots bavards du premier, soit en « approfondissant » la forme vers les régions implicites du contenu. La justesse du haïku (qui n’est nullement peinture exacte du réel, mais adéquation du signifiant et du signifié, suppression des marges, bavures et interstices qui d’ordinaire excèdent ou ajourent le rapport sémantique), cette justesse a évidemment quelque chose de musical (musique des sens, et non forcément des sons): le haïku a la pureté, la sphéricité et le vide même d’une note de musique; c’est peut-être pour cela qu’il se dit deux fois, en écho; ne dire qu’une fois cette parole exquise, ce serait attacher un sens à la surprise, à la pointe, à la soudaineté de la perfection; le dire plusieurs fois, ce serait postuler que le sens est à découvrir, simuler la profondeur; entre les deux, ni singulier ni profond, l’écho ne fait que tirer un trait sur la nullité du sens.

(OC III 407-409)

 

 

 

 

 

La langue inconnue

Le rêve: connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre: percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre; apprendre la systématique de l’inconcevable; défaire notre « réel » sous l’effet d’autres découpages, d’autres syntaxes; découvrir des positions inouïes du sujet dans l’énonciation,déplacer sa topologie; en un mot, descendre dans l’intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l’amortir, jusqu’à ce qu’en nous tout l’Occident s’ébranle et que vacillent les droits de la langue paternelle, celle qui nous vient de nos pères et qui nous a faits à notre tour, pères et propriétaires d’une culture que précisément l’histoire transforme en « nature ». Nous savons que les concepts principaux de la philosophie aristotélicienne ont été en quelques sortes contraints par les principales articulations de la langue grecque. Combien, inversement, il serait bienfaisant de se transporter dans une vision des différences irréductibles que peut nous suggérer, par lueurs, une langue très lointaine. Tel chapitre de Sapir ou de Whorf sur les langues chinook, nootka, hopi, de Granet sur le chinois, tel propos d’un ami sur le japonais ouvre le romanesque intégral, dont seuls quelques textes modernes peuvent donner l’idée (mais aucun roman), permettant d’apercevoir un paysage que notre parole (celle dont nous sommes propriétaires) ne pouvait à aucun prix ni deviner ni découvrir.

 Ainsi, en japonais, la prolifération des suffixes fonctionnels et la complexité des enclitiques suppose que le sujet s’avance dans l’énonciation à travers des précautions, des reprises, des retards et des insistances dont le volume final (on ne saurait plus alors parler d’une simple ligne de mots) fait précisément du sujet une grande enveloppe vide de la parole, et non ce noyau plein qui est censé diriger nos phrases, de l’extérieur et de haut, en sorte que ce qui nous apparaît comme un excès de subjectivité (le japonais, dit-on, énonce des impressions, non des constats) est bien davantage une affaire de dilution, d’hémorragie du sujet dans un langage parcellé, particulé, diffracté jusqu’au vide. Ou encore ceci: comme beaucoup de langues, le japonais distingue l’animé (humain et/ou animal) de l’inanimé, notamment au niveau de ses verbes être; or les personnages fictifs qui sont introduits dans une histoire (du genre: Il était une fois un roi) sont affectés de la marque de l’inanimé; alors que tout notre art s’essouffle à décréter la « vie », la « réalité » des êtres romanesques, la structure même du japonais ramène ou retient ces êtres dans leur qualité de produits, de l’alibi référentiel par excellence: celui de la chose vivante. Ou encore, d’une façon plus radicale, puisqu’il s’agit de concevoir ce que notre langue ne conçoit pas: comment pouvons-nous imaginer un verbe qui soit à la fois sans sujet, sans attribut, et cependant transitif, comme par exemple un acte de connaissance sans sujet connaissant et sans objet connu? C’est pourtant cette imagination qui nous est demandée devant le dhyana indou, origine du ch’an chinois et du zen japonais, que l’on ne saurait évidemment traduire par méditation sans y ramener le sujet et le dieu: chassez-les, ils reviennent, et c’est notre langue qu’ils chevauchent. Ces faits et bien d’autres persuadent combien il est dérisoire de vouloir contester notre société sans jamais penser les limites mêmes de la langue par laquelle (rapport instrumental) nous prétendons la contester: c’est vouloir détruire le loup en se logeant conformément dans sa gueule. Ces exercices d’une grammaire aberrante auraient au moins l’avantage de porter le soupçon sur l’idéologie même de notre parole.

(OC III 353-355)

11
sept 2012

 De même que la psychanalyse, avec Lacan, est en train de prolonger la topique freudienne en topologie du sujet (l’inconscient n’y est jamais à sa place), de même il faudrait substituer à l’espace magistral d’autrefois, qui était en somme un espace religieux (la parole dans la chaire, en haut, les auditeurs, en bas; ce sont les ouailles, les brebis, le troupeau), un espace moins droit, moins euclidien, où personne, ni le professeur ni les étudiants, ne serait jamais à sa dernière place. In verrait alors que ce qu’il faut rendre réversible, ce ne sont pas les « rôles » sociaux (à quoi bon se disputer l’ »autorité », le « droit » de parler?), mais les régions de la parole. Où est-elle? Dans la locution? Dans l’écoute? Dans les retours de l’une et de l’autre? Le problème n’est pas d’abolir la distinction des fonctions (le professeur, l’étudiant: après tout, l’ordre est un garant du plaisir, Sade nous l’a appris), mais de protéger l’instabilité, et, si l’on peut dire, le tournis des lieux de parole. Dans l’espace enseignant, chacune ne devrait être à sa place nulle part (je me rassure de ce déplacement constant: s’il m’arrivait de trouver ma place, je ne feindrais même plus d’enseigner, j’y renoncerais).

 Le professeur, cependant, n’a-t-il pas une place fixe, qui est celle de sa rétribution, la place qu’il a dans l’économie, dans la production? C’est toujours le même problème, le seul qu’inlassablement nous traitions: l’origine d’une parole ne l’épuise pas; une fois que cette parole est partie, il lui arrive mille aventures, son origine devient trouble, tous ses effets ne sont pas dans sa cause; c’est ce surnombre que nous interrogeons.

(OC III 890)

 

11
sept 2012
Posté dans Roland Barthes par ttyemupt à 4:06 | Pas de réponses »

Je parle au nom de quoi? D’une fonction? D’un savoir? D’une expérience? Qu’est-ce que je représente? Une capacité scientifique? Une institution? Un service? En fait, je ne parle qu’au nom d’un langage: c’est parce que j’ai écrit que je parle; l’écriture est représentée par son contraire, la parole. Cette distorsion veut dire que, en écrivant de la parole (au sujet de la parole), je suis condamné à l’aporie suivante: dénoncer l’imaginaire de la parole à travers l’irréalisme de l’écriture; ainsi, présentement, je ne décris aucune expérience « authentique », je ne photographie aucun enseignement « réel », je n’ouvre aucun dossier « universitaire ». Car l’écriture peut dire le vrai sur le langage, mais non le vrai sur le réel (nous cherchons actuellement à savoir ce qu’est un réel sans langage).

Roland BARTHES

(Textes 1971, OC III 897)

11
sept 2012

L’anacoluthe

 

Du grec an privatif et de akolouthos, qui se tient, qui se suit, cette figure est une rupture de l’enchaînement syntaxique:

 

Mais seule sur la proue, invoquant les étoiles,

Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles

L’enveloppe.

 

A. de Chénier, « La jeune Tarentine », Bucoliques, XI.

 

En principe, l’adjectif « seule » et le participe « invoquant » devraient être apposés au sujet de la phrase « le vent ». Ils sont curieusement apposés au complément d’objet direct « L’ » du dernier vers, ce qui ne correspond pas à la syntaxe correcte.

 

Pour que l’on puisse parler aujourd’hui d’anacoluthe, il faut pouvoir remarquer une entorse réelle à la syntaxe. D’où la difficulté de désigner une telle figure dans les textes classiques, car au XVIIe siècle, ce genre de décrochage était ordinaire:

 

[...] Hippocrate arriva dans le temps

Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens

Cherchait dans l’homme et dans la bête

Quel siège à la raison, soit le coeur, soit la tête.

Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,

Les labyrinthes d’un cerveau

L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,

Et ne vit presque pas son ami s’avancer,

Attaché selon la coutume.

 

La Fontaine, « Démocrite et les Abdéritains », Fables, VIII, 26.

 

L’adjectif « assis » est apposé au complément d’objet « l’ » et non à « labyrinthes »; de même que « attaché » (qui signifie ici « absorbé ») se rapporte logiquement à Hippocrate et non à son ami, comme la syntaxe pourrait le faire croire à première vue. On ne peut donc parler d’anacoluthe véritable qu’en vertu d’une connaissance diachronique de la langue. Certains exemples modernes montrent des anacoluthes archaïsantes, qui rappellent la syntaxe latine:

 

Etourdie, ivre d’empyreumes,

Ils m‘ont, au murmure des neumes,

Rendu des honneurs souterrains.

 

Paul Valéry, « La Pythie », Charmes.

 

On a compris, d’après le contexte, que le sujet est féminin (la Pythie) et que par conséquent, le participe passé « étourdie » est apposé au pronom personnel « m’ » complément d’attribution, comme le permettrait la grammaire latine. Cet archaïsme va de pair avec des étymologismes fréquents chez le poète.

 

Jean-Jacques Robrieux, Les figures de style et de rhétorique.

 

I

 

L’obscur en tant que l’oubli

 

« Wie, wenn ich aber reden müsste? Und dieser Sprachtrieb zu sprechen das Kennzeichen der Eingebung der Sprache, der Wirksamkeit der Sprache in mir wäre » (Novalis, Fragmente II, Heidelberg, 1957, p. 204) [Mais qu'en serait-il si je devais parler?, et si cette pression de la parole en moi jusqu'à irrépressiblement parler m'assignait en tant que symptôme de la langue seule et telle qu'à mots couverts, en tant que trace même de la puissance du langage?]

« …καὶ δώσω αὐτῷ ψῆφον λευκὴν καὶ ἐπὶ τὴν ψῆφον ΟΝΟΜΑ ΚΑΙΝΟΝ γεγραμμένον ὁ οὐδεὶς οἰδεν εἰ μη ὁ λαμβάνων. ΑΠΟΣΑΛΥΨΙΣ ΙΩΑΝΝΟΥ, 2, XVII, Londres, 1966, p. 841.] [... et je lui donnerai un caillou blanc, et sur ce caillou "un nom nouveau" est écrit, que nul ne connaît, hormis celui qui le reçoit.]

La Délie de Scève, – la Délie de 1544, parue à Lyon, – petit livre dont au souvenir ne me seront restés ni l’aspect, ni la couleur. Qui ne m’apparaît désormais que comme vide praesentia. Vide, violente. Présence d’une compacité brève, un peu lourde, abrupte et – encore qu’elle soit admirable – mal élaguée (dans un rêve, de contenu au demeurant très indistinct et loin de parvenir à préciser pourquoi une telle évocation si franchement infidèle et dépourvue de toute nécessité dût encore à ce point emporter conviction, j’y trouverais l’éclat irrégulier, comme en hâte, opaque, blanchi, espace seul à la merci de ses contours, arêtes, tranches, de ses limites; l’éclat, à peu de chose près, comme d’un caillou. Caillou blanchâtre. Et – pour impudemment confesser tout phantasme – alors rêvant Scève, quand il le reçut, ne parvenant à l’étager à quelque rayon que ce soit de sa bibliothèque. Roulant comme une boule. Comme pierre sur mousse. Comme cette pierre qui « n’amasse pas » la mousse). – Bref qui au souvenir ne me sera pas revenue en mémoire telle qu’à m’apparaître sous l’espèce d’un livre,

Différemment la Délie de 1564. Délie parut à Paris, chez Nicolas du Chemin. Petit livre, lui, dont je me souviens avec une précision méticuleuse; minuscule in-16 tout plat comme ayant été livré à une extrême pression, condensation. Rouge, rougeoyant et doré, encore plus compact, resseré, laconique. Et néanmoins, dorénavant me paraîtra pour léger, labile. (Là, je crois, dans ce rêve, pour un point de sang, une parole brève et effacée dans l’air, légère – mais à trace de sang.)

La Délie donc, – elle seule – seule qui sera ici matière, au mieux, d’une forme de souvenir de lecture. (Seule mais telle que déjà passée par l’oubli; blanchie, rongée et à même, dès lors, de nouveau, de survenir suivant, – à la condition même de cet oubli. Oubli dès lors constitutif. Oubli dont durant plusieurs siècles elle aura fait l’objet. Oubli, peut-être, dont elle aura été et est finalement l’enjeu.)

Et si bien que – peut-être – ne verseraient qu’à erreur, illusion – pur leurre lui-même joué par cet oubli lui-même – que ces deux tropes inversés à la merci desquels d’emblée tous regards vers Scève à tout coup remettaient mediatio, de la sorte usurpant leur savoir, présupposant topiques d’anachronie, frétant discours et mondes à rebours des langues et des temps. Soit la prétention d’inférer, du long oubli où fut confiée cette oeuvre, à ce qu’elle ne doive laisser champ qu’à recherches érudites, vaines, n’arguant que de la désuétude. (Et de la sorte, dès avant, ainsi à lire les bouts de pages péremptoires siècle sur siècle tenacement développées – à raison par ailleurs obscure, sujette à franchement « obscure » véhémence, de quelle haine? – de Colletet à Sainte-Beuve, Brunetière, etc. – dès avant qui récuse comme l’éventualité d’y trouver pied ou aussi bien s’y perdre comme à lire indifféremment quelque texte que ce soit ayant force de dit.) Soit – et c’est identiquement erreur, leurre dû à cet oubli lui-même redoublé – le voeu stérile passionnément formé et qui vise à soustraire cette oeuvre d’entrée de jeu à telle obscurité et jusqu’à cet oubli – ainsi les thèses de Saulnier, ou plutôt cet article de lui, de 1948, dont l’intitulation précisément était Maurice Scève et la Clarté, où donc cet article, à force d’argumentations, prétendait « démontrer » – en « huit points » – « l’ampleur claire de la façon scévienne et l’injuste oubli où tomba le poète », consumant de la sorte au plus vite à la fois et une obscurité avancée pourtant dès le XVIe siècle et avouée jusque de la part d’amis de Scève lui-même, et un oubli qui s’étendit sur quelques siècles – étendue dont il semble qu’à bon droit on donne cependant, à défaut jusqu’ici d’autre terme, nom d’histoire – pour l’investir en vain d’une libre accession, maniement et séjour faux dès lors, – et guère plus susceptibles de pouvoir rencontrer ce livre au lieu où – , de nos jours – au bout du compte il est.

Vice de forme donc, qu’il ya autant à nier l’existence et la patence d’un retour (mais comme tel ayant traversé, – passé par l’oubli et l’obscur). Ou à prétendre dissiper distance incontournable, dissoudre comme non avenues les concaténations et les dispensations que fondent et meuvent logos, époques, espaces, mondes; et le jeu de nécessité et d’irréversibilité qui libère en éclats ces époques et ces langues telles que sites infranchissables, avènements irrévocables; ayant, et à jamais, eu lieu pour s’inscire et voix pour les nommer; ou s’y dresser de façon excessive.

Illusion donc – même sans cesse – que d’exciper d’une obscurité jointe dans le dessein d’éluder quelques pages. Ou bien encore les prétextes pris ainsi d’une « modernité » ou d’une « désuétude ». Et illusion à même titre, que prenant l’équation à rebours d’y seulement substituer blanc à noir – « blanc » à un « noir » qui ne disait rien d’autre que « non blanc » – à l’effet illusoire d’y obtenir clarté – et oublier l’oubli – et comme escamoter un retrait qui eut lieu au second « coeur » de la Renaissance, à la limite de quoi Scève précis »ment fut réputé pour illisible; pour obscur; oublié. Si bien qu’elles-mêmes devenant illisibles – les thèses et recherches qui eurent trait (ont encore) à cette oeuvre, – si s’oblitèrent en ce cas la véridicité et la validité de ces voeux et ces tâches qui dérivent de la même provenance à partir de laquelle fut dit illisible. D’où à la fois « l’illisible » jadis, le « lisible » de nouveau de nos jours: qui sont – ensemble – redevenus illisibles. De là ce cercle en vain.

De là – à même titre cette pure « interpellation vide ». Et ces pages-ci, sur les deux faces, elles-mêmes à l’inverse volontiers pas sûres – et n’y prétendant pas – de chercher sens ou vérité. Mais seules vouées d’y lire en vain quoi que ce soit qui dans le tete de Délie vienne suivant elles à surgir: pages à la merci illusoire de ne s’y attarder qu’à la mesure de l’oubli qu’elles-mêmes auront retraversé. (Et donc vers nul savoir ou dimension critique, historienne, etc.). A défaut pourquoi pas même du destinataire – texte venu de cette courbure et demeuré sans prise à elle-même défaite, s’y reversant; comme – au reste fictivement – d’avant la constitution d’un regard où puiser un de ces mondes.

Indifférence dès lors, que dénuement de la méditation. Ou question. Ou lecture. Ou voix’est plus loin que vérité. Ce n’est peut-être pas imposture. C’est cheminement de la lettre à la lettre. De nul recours, et pour quiconque ce soit.

Or, de là, si c’est bien – défaite telle que décisive – en tant que figure d’abandon – en tant que profondeur de « l’expérience dite » – que tient lieu de source d’elle-même la Délie, comment former le voeu d’y être proche, le visage fort de sa propre expression, dits, tâches, socius, formes, savoirs et genres eux-mêmes constitués, gestes d’aplomb et termes de lumière, – et ne pas voir aussitôt qu’on le formait en vain, d’avance résiliant ainsi sa simple « éventualité ». Sinon, précisément: de s’y abandonner. S’abandonner, serait-ce ou pas, à cette voix elle-même qui n’est au souvenir, seulement abordable, qu’à partir de son retrait et de son écart même, écart et de langue et de voix – et écart tel que c’est sans suite, sans histoire, qu’il se sera, en définitive, réservé. Ecart tenant alors à une forme d’interdit seul, peut-être, ici rencontré et ouvert dans sans territio même et finalement sur une forme de rétractation. Patence ou écart quant à la parole même, où hors d’un usage, et hors d’une expressioni de la part en part, surviendrait rencontre violente vis-à-vis de la personne, de l’autre; et soi; – mais pas l’ego de 1631 ni avatars de non-moi et plus beaux jeux de leur reconnaissance et si loin d’aboutir, n’était l’illusion de leur modernité, aux cercles d’exténuation de la « conscience » et tous statuts de la « psychologie » – mais un « soi », en 1544, s’y reversant et consistant en une figure, une dehiscentia d’autant plus fragile – oubliée – inaperçue que cet oubli expulserait au plus vite tel double noeud alors de clarté et de transgression impossible à tenir pour cette histoire elle-même; déchirantes pour ce discours. S’abandonner donc – serait-ce fruit d’un vague rêve – à ce que seul cet oubli en ces pages renouvelé puisse à force de sa surenchère y présenter comme sorte d’écoute – et de ce qui, par l’effacement de cet oubli, dans ce texte même fut – et pour une part, forcément, demeurerait – ce qui en elle aura eu lieu et pris de la sorte distance – et peu creusé de trace – et entamé mouvement et pourtant pas un « soliloque » – qui fit en fin de compte qu’une parole telle (non celle-là, aura été celle-là comme: telle) sera venue en cette langue, en cette époque et dit, à rompre peut-être pas très symétriquement et silence, lumière, langue, époque, monde et le dit constitué; si bien qu’être telle; survenue, ni exclue, ni suivie de ce lieu. Mais bien éludée: présente sous cette forme d’un oubli.

Et si telle dès lors, en dernier ressort, la Délie s’adresse comme infiniment vaine c’est là (non pas un jugement qui la démet, non pas somme finale qui ne se désigne que comme bonne à défalquer, mais qui cependant la voulut ainsi, l’exclut en l’éloignant obscure, oubliée à porte de la ville, indéfiniment ajournée à frontière de lumière, sans se soucier qu’un tel regard du même coup se faisait à lui-même limite et exigence de cette limite même: qu’il voyait en quelque sorte une puissance de sa « fin »), en tant que cette adresse même, qu’elle puisse s’animer comme origine et cette hantise; cette obsessio par cette seule distance (distance plus tenace et plus là, – celle que met en jeu l’oubli). C’est en épuisant ce détour, soit cet « assiègement » occulté, soit oubli – ou bien encore ce simple fait, même encore, à la lire: qu’elle tourne à son absolu effacement – qu’elle peut poindre et prendre corps d’urgence, sommation, c’est dans la profondeur, le malheur, la ferveur même de son effacement, c’est dans l’extrémité de sa défection qu’elle échoit alors, par un choc en retour, se ramassant en tant qu’initiale, et y venir à apparaître (initiant sans contrôle à la puissance de son jaillissement). Ici c’est donc – en vain sans doute – nécessairement sous le coup de l’oubli repartagé que ces pages doivent s’inscrire; et tombant aussi sous le « coup », et tombant aussi dans les « pièges », – de rêves et de classes d’être soutenus de non-vérité – excédant peut-être, en hâte (du fait de cette hâte, de ce défaut de toute préoccupation et garde, et veille, lucidité) – excédant peut-être, en hâte, ce qui les aura sans cesse toujours déjà anticipées. Voeu vain mais poursuivi d’une restituo? Non au fait de l’oeuvre; mais à ce mouvement qui la poussa à ce point de seule et telle surgir, et parler, – de « surgir en parlant ». Abandon sans égards, en d’autres termes, à cela que jadis les vieux grammairiens grecs nommaient hypotypose, pressentant de la sorte une forme de logos touchant à une violence telle que hors ses fonctions d’expression et communication – que hors même toutes fonctions le logos glissait essentiellement à plus que cela exsudé sous les masques sacrés; objet peut-être d’horreur ou d’adoration; mais bref, en tout cas, de mutisme. Donc ici, tentative la plus modeste qui soit, ne prétendant à rien. Ou imposture (la rédaction d’une « lecture par oubli »), elle-même plus infiniment effacée. L’effacement comme tel. Perte sans fin, oeuvre perdue.

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sept 2012

1934-1935. L’île de la tuberculose

La maladie, comme toute catastrophe, modifie aussi bien irrémédiablement qu’instantanément une vie. Dans l’immédiat, les crachements de sang et l’hémoptysie sont identifiés comme symptômes de la tuberculose pulmonaire par son nouveau médecin, le père de son ami Jean Brissaud. Il vivra en sursis, immergé dans cette maladie qui est un mode de vie, pendant douze ans. Barthes est envoyé à Bayonne pour se reposer, et il ne peut présenter le baccalauréat à Bordeaux. Il doit subir un report en septembre; il se désespère du retard pris, d’être séparé de sa classe. Sa situation répète très précisément celle

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qu’a vécue son grand-père Binger quand, en 1870, il a dû renoncer au baccalauréat puis quand, choisissant la France en 1872, il s’est séparé de ses amis. Le traitement de la tuberculose en cours en 1934 se limite à l’injection de sels d’or, dangereux pour les reins, et à un repos absolu. « Le médecin de famille, le Dr Croste, me soigne par des piqûres de sel d’or, une mouche de Milan sur le thorax et ce conseil, que je comprends à peine: et ne pensez pas aux petites filles1. » La « mouche de Milan », en effet, aurait des vertus aphrodisiaques. Allongé toute la journée, il lit Balzac, Mauriac, Giraudoux, et imagine un Nouveau roman. Mais la maladie persiste et il doit accepter d’abandonner une vie normale. La mutation est également psychique, il entre dans une peur quotidienne et concrète de la mort, l’obsession de la maladie, l’attention au moindre de ses signes, l’attente du mensonge rassurant. Son esprit n’a plus la liberté de la rêverie, celle que procure la promenade. Il devient attentif aux signes du discours, mais aussi à ceux qu’analyse la pragmatique, en particulier le regard et le silence. Il est alors porté, parce qu’il a un esprit analytique, à réfléchir à leur interprétation. Il rappellera dans un texte important, quarante ans plus tard, le lien entre l’invention de la sémiologie par Saussure et la médecine: si le mot fut rapidement remplacé par celui de « sémiotique » en sciences du langage, ce fut afin d’éviter la confusion avec la sémiologie médicale, « la partie de la médecine qui traite des signes de la maladie »: »Evidemment, entre la sémiologie générale et la sémiologie médicale, il y a non seulement identité de mot, mais encore des correspondances systématiques [...] il y a même peut-être, une identité d’implications idéologiques, au sens très large du mot, autour de la notion même de signe2. » Sa réflexion rejoint celle de Naissance de la clinique que Foucault publie ces mêmes années3. Barthes reprend notamment la distinction entre symptôme et signe, la « forme » sous laquelle se manifeste la maladie, « le fait morbide » d’une part, qui n’est pas à déchiffrer, et le signe de l’autre. Le signe est le symptôme complété de la conscience organisatrice du médecin, le symptôme en tant qu’il prend place dans une description. Barthes défend l’idée que l’on retrouve en médecine aussi bien la notion de système de la linguistique que celle de la syntagmatique4. Ce point m’intéresse particulièrement, en ce que la combinaison des signes de la maladie aboutit à une nomination, et qu’à nouveau la maladie, issue de « noms », n’est plus qu’un nom. Bien que ce processus vertigineux, propre au signe, soit arrêté dans la pratique

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médicale par le passage à l’acte de soigner, on peut se demander si pour ce qui est de la tuberculose, la maladie n’est pas entièrement une connotation, une signification ajoutée (celle du mode de vie) à un signifié (la « maladie ») qu’au fond on ne connaît pas. Qu’est-elle à cette époque, hormis une combinaison de signes secondaires – mort, côtes coupées, toux (cette toux qui terrorise le héros de La Montagne magique à son arrivée au sanatorium)? La maladie se définit en tant que nom, elle se définit comme concours de signes: mais le concours de signes ne s’oriente et ne s’accomplit que dans le nom de la maladie, écrit Barthes avant de se demander s’il « n’y a pas des cas limites dans la sémiologie médicale, c’est-à-dire si l’on ne peut pas trouver des signes qui ne renvoient en quelque sorte qu’à eux-mêmes5« . La tuberculose n’est pas ce signe tautologique, mais sa force connotative en fait une maladie-nom exemplaire. C’est là, au sanatorium, que commencent véritablement les « années structuralistes ».

L’entrée en maladie est, sur le plan intellectuel, très fertile. Sur le plan psychologique cependant, la maladie est en tout point négative: c’est la plainte, sans doute, qui devient le symptôme (signe) le plus visible du changement intérieur qui s’opère. Barthes le discret, le silencieux, devient un être de complaintes et d’exigences: que ses amis lui écrivent davantage, qu’on vienne le voir, qu’il puisse rentrer à Paris. Ce dont il souffre le plus est l’isolement dans lequel le risque de contagion plonge le sujet. La tuberculose, comme la peste ou la lèpre, est une maladie de mise à l’index, qui met en branle un psychisme inconnu de tout homme sain et socialement bien intégré: il s’organise désormais autour du sens en soi du regard social, de la signification de l’imaginaire de la maladie, de celle de la normalité.

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