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9
sept 2012

La linguistique structurale:

la rupture passive ou l’excommunication

En 1970, Barthes se trouve rejeté par les disciples de la linguistique structurale. La linguistique est pour lui un accomplissement de la sémiologie et une prise de conscience, contradictoire en apparence, du primat du signifiant dans la vie comme dans les textes. Il fonde entre 1968 et 1970 son écriture sur l’association métaphorique. Dans ces années-là, comme le rappelle Louis-Jean Calvet, les tenants de la linguistique structurale, développée dans le clan des fonctionnalistes à partir de Martinet (mais aussi d’un certain Saussure) autour de deux de ses disciples à la Sorbonne, Luis Prieto et Georges Mounin, s’oppose aux disciples de Chomsky, nommés générativistes, et implantés à Vincennes. Chomsky est, de 1968 avec Jean-Pierre Faye aux années soixante-dix avec ces deux écoles en conflit, au centre de tous les débats – il est ainsi très présent, implicitement, dans S/Z. Les linguistes de la linguistique structurale excommunient Barthes, en

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particulier Mounin qui écrit en 1970, dans Introduction à la sémiologie, après une précaution oratoire: « On ne peut pas parler scientifiquement de lui, on le prend pour un théoricien alors qu’il n’est qu’un essayiste, il confond tout, en bref Barthes ne fait pas de la sémiologie, il fait de la « psychanalyse sociale1. »

« Il confond tout »: c’est le propre de l’éclectisme, affirmé cette année-là dans S/Z. La position s’inscrit, comme le rappelle toujours Louis-Jean Calvet, dans une logique de redéfinition claire des disciplines.: désormais les linguistes distinguent la « sémiologie de la communication », pour eux la véritable sémiologie, dans laquelle il y a intention de communication, de la « sémiologie de la signification », qui applique par métaphore l’idée de « langage » à d’autres domaines. Pour la linguistique structurale, il n’y a « langage » que lorsqu’il y a communication intentionnelle. Barthes ne répond pas et a le sentiment que, dans cette norme définitionnelle nouvelle, son exclusion est justifiée. Ce qui ne signifie pas que son approche de la sémiologie soit superficielle, mais elle correspond à un sens plus social issu des sciences du langage, selon la visée de Saussure lui-même. Il l’écrit dans son « projet de recherche » de 1975 en vue de sa candidature au Collège de France: la sémiologie, telle qu’elle s’est pratiquée jusqu’à présent, a été surtout une sémiologie du message, observé en soi, relativement à sa structure interne, ou, comme il est dit dans la terminologie de R. Jakobson, poétique. Un second souffle doit être pris. Le champ de cette seconde sémiologie, pour le dire d’un mot, serait plus délibérément celui des effets de langage. Il ne s’agit plus de retourner les propositions de Saussure. Cette sémiologie des effets est déjà présente dans le Degré zéro. L’effet de sens, tel qu’il peut être conçu aujourd’hui « à la suite du remaniement profond auquel est soumise l’idée de sujet humain », écrit-il implicitement à l’attention de Michel Foucault, ne peut être identifié à la simple persuasion dont s’est occupée l’ancienne rhétorique. « L’effet de langage implique que le locuteur ou l’auteur, en parlant, ne vise pas seulement, et de loin, à modifier le jugement [...] mais surtout à infléchir sa propre image: le message, dont la première sémiologie a étudié et étudie encore la structure, se définit peut-être mieux par le jeu complexe de sa destination et de sa production, que par son contenu [...]. Ce problème est celui de l’énonciation. » La linguistique est la science des énoncés, et non de l’énonciation (à l’exception des travaux de Benveniste). Il est ainsi impossible d’envisager une

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sémiologie de l’interlocution sans excéder le cadre linguistique et sans essayer de retrouver « les déterminations psychiques et historiques, qui travaillent l’homo significans« . Hypothèse nécessaire proposée par la première sémiologie, le signe est appelé à se défaire dans la seconde: « C’est précisément par sa valeur éthique que le langage littéraire est appelé à guider le cours nouveau de la sémiologie. La littérature [...] désigne l’utopie majeure du langage*. » Cette nouvelle sémiologie est ici envisagée dans des termes foucaldiens, en vue de l’obtention d’une chaire intitulée « Sémiologie ». En réalité, désormais, Barthes penche du côté de la littérature, et de rien d’autre. Quand, en 1977, un étudiant en médecine inscrit en mémoire de deuxième cycle sous sa direction lui demandera de diriger sa thèse sur le langage des urgences psychiatriques, Barthes lui répondra qu’il n’est pas linguiste, et que, « bien sûr, on peut toujours faire semblant », mais qu’il est fatigué de prétendre.

Marie GIL, Roland Barthes au lieu de la vie.

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9
sept 2012
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 La parataxe asyndétique

Aucune liaison n’est matérialisée entre les éléments. Dans le portrait ou la description, ce mode d’écriture produit un effet analogue à celui que donne la technique pointilliste en peinture: foisonnement, vivacité. Ainsi: « Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. »

L’énumération est ici ouverte, comme pour indiquer que le peintre n’a pas épuisé son sujet et que le lecteur peut étendre la matière. On peut distinguer la parataxe asyndétique et l’asyndète: celle-ci est stylistiquement marquée et produit un effet expressif, le lien logique (d’ailleurs implicitement perçu par le lecteur) a fait l’objet d’une suppression (il ne s’agit pas d’une simple absence). L’asyndète s’observe soit à l’intérieur de la phrase: « Il interrompt, il redresse ceux qui n’ont pas la parole: on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler… » (La Bruyère), soit entre phrases: « Six heures sonnèrent. Binet entra. »(Flaubert), « Candide tombe à ses pieds,. Cunégonde tombe sur le canapé. »(Voltaire).

Ce mode de relation entre syntagmes et entre phrases, est privilégié par certains écrivains au point d’apparaître comme un trait d’écriture (La Bruyère, J. Renard, Le Clézio, etc.), caractérisant une approche pseudo-objective, sans hiérarchisation ni relation explicite entre les éléments de la réalité évoquée par des notations successives ety fragmentaires: la valeur connotative et le pouvoir implicite de telles phrases sont fortement marqués.

(Introduction à l’analyse stylistique, Catherine Fromilhague, Anne Sancier)

Vous le voyez planté et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire, il ouvre de grands yeux, il se frotte les mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le coeur épanoui de joie. La Bruyère, Les Caractères, « De la mode », 2.

–> Il y a ici, de plus, parataxe, c’est-à-dire absence de subordination, et asyndète, c’est-à-dire absence de coordination: l’énumération est donc ouverte, comme si ne figuraient que quelques exemples des manifestations maniaques du « fleuriste ».

(Brigitte Buffard-Moret, Introduction à la stylistique)

Asyndète: sorte d’ellipse par laquelle on retranche…les conjonctions simplement copulatives qui doivent unir les parties dans une phrase (Littré).

Ex.: La pluie, le vent, le trèfle, les feuilles sont devenus des éléments de ma vie. Des membres réels de mon corps. A, Hébert, Le Torrent, p. 37.

Même déf. Paul (p. 141), Girard, Le clerc (p. 268). Quillet, Lausberg (§ 709 à 711), Robert, Preminger.

Autres noms: Disjonction (Paul; Girard; Fontanier, p. 340; Littré; Quillet; Lausberg (§711), dissolution (Le Clerc, p. 269), asynartète (Quillet)

Antonyme Polysyndète.

Rem. 1 L’asyndète exprime le désordre (Spitzer, p. 283).

Ex. Il y avait eu tant de funérailles depuis que grand-mère Antoinette régnait sur sa maison, de petites morts noires, en hiver, disparitions d’enfants, de bébés, qui n’avaient vécu que quelques mois, mystérieuses disparitions d’adolescents en automne, au printemps.

M.-Cl. BLAIS, Une saison dans la vie d’Emmanuel.

Rem. 2 L’asyndète étant caractérisée par l’absence de conjonction et la virgule, il arrive que rien, sinon le sens, ne permette de distinguer si le second élément s’ajoute au premier avec la même fonction que lui, où il se rapporte à lui par apposition. Ex. « Cette triste femme contemplait avec douceur les enfants, les bébés » (Ib. p. 53) Faut-il comprendre d’une part et d’autre part ou les enfants qui sont plus exactement des bébés?

Il y a nettement apposition quand on peut apposer c’est-à-dire.

Ex. « N’était-ce pas lui l’étranger, l’ennemi géant » (Ib.)

Cette parenté formelle n’est pas étrangère à l’effet de conjonction vague que fournit l’asyndète: ses éléments sont rassemblés en un concept mal délimité. Ex. « Ma mère confondait les noms, les événements » (Ib., p. 53).

Le langage précis du mathématicien utilise l’asyndète pour énumérer les données encore indépendantes. « Chacune des lettres A, B, C désigne une droite. (Mais « Les droites A et C sont parallèles. Quant à la réduplication asyndétique (V. À réduplication, rem.1), c’est par analogie qu’elle s’écrit avec virgule. La prononciation indique une seule assertion. On écrirait mieux joli-joli.

Rem. 3 Mieux vaut éviter de parler, à propos de l’asyndète, de juxtaposition, ce terme ayant un sens spécifique bien distinct.

(Gradus, Bernard Dupriez)

L’asyndète

Cette figure de grammaire et de construction est au sens strict celle de l’absence de liens de coordination et de subordination. On peut même élargir la notion à l’absence de tous les outils de liaison, y compris les adverbes. Les éléments de la phrase sont alors juxtaposés. On notera que, chez certains auteurs, l’absence de subordonnants est désignée par le nom spécifique de parataxe. Plus généralement, la parataxe désigne le mode d’écriture qui supprime ou réduit au minimum les liens, qu’ils soient de coordination ou de subordination, caractérisant par exemple le style « coupé » du XVIIIe siècle, et qui utilise principalement l’asyndète.

Du grec para (contre, à côté) et taxis (disposition, rangement), la parataxe consiste le plus souvent à disposer les éléments syntaxiques parallèlement, sous forme de propositions indépendantes juxtaposées. Si le procédé est nettement caractérisé, on l’appelle hyperparataxe. Le procédé inverse (multiplication des liens logiques explicites) s’appelle hypotaxe, et sa forme paroxystique est l’hyperhypotaxe. De même, l’antonyme d’asyndète est polysyndète (figure que nous classons parmi celles d’accumulation).

L’asyndète sert notamment à exprimer la succession rapide des mouvements ou des actes. L’extrait suivant montre un distrait qui se trompe de carrosse et croit arriver chez lui. Le style asyndétique rend ici les mouvements les plus automatiques, accentuant la drôlerie de la scène:

[Le cocher touche et croit ramener son maître dans la maison; Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l’escalier, parcourt l’antichambre, la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s’assied, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive: celui-ci se lève pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de s’asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve, il reprend la parole [...]. La Bruyère, Les Caractères, XI.

L’asyndète renforce également le caractère dramatique d’une scène, comme du tremblement de terre qui cause le naufrage du navire dans la rade de Lisbonne: [...] Les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entrouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe rudement et l’étend sur les planches [...]. Voltaire, Candide, chapitre V.

La précipitation des mouvements, suggérée par les asyndètes, donne l’impresion de la rapidité. Elle correspond à la juxtaposition de plans très courts dans une séquence cinématographique.

Dans les textes argumentatifs, l’asyndète renforce l’effet cumulatif des arguments en les présentant en parallèle, plutôt que selon le mode coordonné habituel. Ici Voltaire résume à sa manière quelques faits isolés de l’Evangile selon Mathieu en les juxtaposant et sans qu’aucun lien logique explicite ne vienne en faire comprendre la signification générale. Sa volonté est manifestement de faire apparaître avec mauvaise foi ce qu’il pense être l’absurdité des Saintes Ecritures. La conclusion du passage n’en est que plus éloquente:

[...] On fait prêcher Jésus dans les villages. Quel discours lui fait-on tenir? Il compare le royaume des cieux àun grain de moutarde, à un morceau de levain mêlé dans trois mesure de farine, à un filet avec lequel on pêche de bon et de mauvais poisson, à un roi qui a tué ses volailles pour les noces de son fils, et qui envoie ses domestiques prier les voisins à la noce. Les voisins tuent les gens qui viennent les prier à dîner; le roi tue ceux qui ont tué ses gens et brûle leurs villes; il envoie prendre les gueux qu’on rencontre sur le grand chemin pour venir dîner avec lui. Il aperçoit un pauvre convive qui n’avait point de robe, et au lieu de lui en donner une, il le fait jeter dans un cachot. Voilà ce que c’est que le royaume des cieux selon Mathieu.

Voltaire, Examen important de Milord Bolingbroke, X, dans Facéties.

(Jean-Jacques Robrieux, Les figures de style et de rhétorique.)

Annaëlle Lebovits-Quenehen. : Lacan a toujours été attaqué, aussi bien de son vivant, qu’aujourd’hui. La doxa se méfie volontiers du lacanisme. Cela participe-t-il à vous maintenir lacanien ?

 

Jacques-Alain Miller. : Oui, c’est vrai. J’aimais beaucoup quand l’Université rejetait Barthes, quand elle considérait que Barthes n’était pas possible, et moi, justement en 1962, je voulais absolument le connaître parce que j’avais lu son petit livre sur Michelet, formidable. C’est tout ce que j’avais lu de lui à l’époque, et je me suis demandé s’il faisait cours. Il commençait son séminaire à l’Ecole des Hautes Etudes. Je suis allé m’y inscrire. Nous étions vingt autour d’une table avec lui. À l’époque, il était frappé d’anathème par l’Université, et il est vrai que j’ai été déçu quand j’ai constaté qu’après sa mort, il était devenu le pape, qu’on le citait partout, à tout propos, alors que j’avais connu le temps où rares étaient les preux de Roland Barthes. Quand il est passé à la postérité, ça a changé quelque chose pour moi, sans doute.

 

« Le démon de Lacan », in Le Diable probablement, n°9, « Pourquoi Lacan ».

Corps sacralisé, corps ouverts: de l’existence, mise en question, de la peau

Marie-Hélène Brousse

Les circonstances qui m’ont amenée à partager avec vous cette réflexion tiennent à quelques évènements.1 J’ai reçu l’invitation de Gil Caroz après avoir vu un film de Pedro Almodovar La piel que habito2. Comme le thème de la Section Clinique de Bruxelles a pour sujet le corps, je suis passée par la perspective d’Almodovar dont j’ai aimé le film. C’est un thriller, un best-seller français, avec une intrigue qui aborde un thème récurrent chez lui, le corps. Almodovar joue sur l’équivoque à la façon de Joyce – La piel et l’habito – l’habit peau, notre seul habit. D’autant plus que ce film traite du développement de la science et de la question du corps e,n raocntant les aventures d’un chirurgien s’occupant de chirurgie esthétique et de chirurgie constructive et réparatrice, un chercheur qui veut créer de la peau artificielle.

C’est aussi un film sur une double vengeance. Cela commence par la vengeance du personnage A sur le personnage B et cela finit par vengeance du personnage B sur le personnage A, autrement dit, tout le monde s’étripe. Et la vengeance, c’est quand même la forme la plus passionnelle de l’amour.

Et puis enfin, c’est un film sur la sexualité. Donc les différentes dimensions pour une réflexion sur corps étaient réunies: changer de peau, ne pas changer de peau, changer de sexe ou ne pas changer de sexe. Il s’agit d’un jeune homme qui est transformé en dame malgré lui. Almodovar prend bien soin de le montrer dans les premières scènes comme extrêment préoccupé au moinsdu féminin sous le versant masacarade, avec l’idée de s’habiller d’habits féminins ou de donner à voir des habits féminins. Finalement, ce qu’il n’a pas voulu réalise quelque chose de lui – un symptôme – qu’il ne connaissait pas. Et puis, changer de peau, c’est la même chose que de ne pas changer de peau. Cela me sembalit une bonne entrée en matière pour penser la question du corps.

Deuxième circonstance fondamentale et non pas comme événementielle ou artistique, c’est que nous sommes confrontés dans notre clinique quotidienne à une modification des pratiques de corps, au temps de la science, c’est-à-dire à une époque déterminée par l’avancée de la recherche scientifique. Nous y sommes confrontés quotidiennement même si ça ne prend pas la forme passionnelle d’une fiction almodovarienne. Dans la fiction qu’est l’association libre, cela prend quand même assez bien de place.

Je vais mettre en série un certain nombre de ces phénomènes cliniques. Tout d’abord, depuis les cinquante dernières années, il y a un développement considérable de l’imagerie médicale sous différentes formes, utilisée dans différents registres et contextes. Il y a une extension du domaine du visible grâce à cette imagerie médicale. J’ai retrouvé dans le Séminaire XXIII de Lacan quelque chose qui peut nous servir de boussole: « Ce dire, pour qu’il résonne, [...], il faut que le corps y soit sensible. Qu’il l’est, c’est un fait. C’est parce que le corps a quelques orifices, dont le plus important est l’oreille parce qu’elle ne peut se boucher, se clore, se fermer [...] L’embarrassant est assurément qu’il n’y a pas que l’oreille et que le regard lui fait une concurrence éminente. »3

Eh bien, je dirais que le regard, grâce à l’imagerie médicale, en tout cas dans les sciences, est en train de l’emporter sur l’oreille. On écoute de moins en moins un patient et on va beaucoup plus directement à l’image qui a cette caractéristique de subvertit complètement la barrière de la peau. Une échographie permet de photographier le bébé sous toutes ses coutures sans toucher à la barrière de la peau, autrement dit, elle les franchit parfaitement.

Il y a une neutralisation progressive de la voix au profit du regard, une neutralisation progressive de la différence entre ce qui est perceptible et ce qui ne l’est pas au premier regard et aussi une neutralisation de la différence entre le dedans et le dehors. C’est très important car il y a quand même quelque chose qui s’inscrit très tôt pour un être humain via le registre imaginaire, c’est une topologie rudimentaire entre intérieur et extérieur que toute cette avancée de la science appliquée à la médecine subvertit.

Que devient le corps quand il n’y a plus de frontière entre dedans et dehors? Cette absence caractérise depuis toujours le sujet de la schzophrénie, mais ne caractérisait pas l’ensemble des sujets parlants.

Un deuxième phénomène est également lié au développement de la science: le développement des greffes et des dons d’organe. Là, vous voyez apparaître le signifiant organe que la science médicale substitue de plus en plus fréquemment au terme de corps. Je ferai de cette constatation ma thèse de départ.

Des dons d’organe, on en a aujourd’hui une expérience clinique dans la pratique de la psychanalyse. Certainement, beaucoup d’entre nous ont reçu des dames qui, pour lutter contre la stérilité due ou non à l’âge, ont recours à des dons d’ovocytes. Il y a celles aussi qui donnent des ovocytes. Le domaine des objets d’échange entre les citoyens s’est développé considérablement depuis 40 ans: les ovocytes, les cornées, les reins, les poumons, les coeurs… Il est contrôlé par la mainmise de l’économie.

La première greffe du coeur doit remaonter à environ cinquante ans. Et l’on peut rémoigner aujourd’hui du fait qu’un don d’ovocyte qui semble quelque chose de peu invasif n’est pas sans soulever quelques questions subjectives, voire interroger le sujet qui l’a choisi, d’une manière parfois inattendue pour lui-même. Les dons d’organe et greffes d’organes renforcent le monde des organes contre celui du corps. Chez Lacan, vous ne trouvez quasi jamais de référence aux organes, mais toujours au corps. Cela va se développer de plus en plus, on va aller de plus en plus vers des implants, y compris pour le traitement des maladies mentales. Des chercheurs sont déjà en train d’évoquer l’implantation d’un certain nombre de dispositifs dans le cerveau pour permettre la stimulation et le contrôle ou la non-stimulation de certaines zones corticales. Les scientifiques développent une science-fiction qui n’est pas de la littérature, sur l’implantation, dans l’asile, dans un certain nombre de centres, pour les déficitaires ou les mal-foutus.

Ils n’ont pas besoin d’énormément d’imagination puisqu’ils arrivent déjà à le faire avec un pacemaker, pourquoi ne le feraient-ils pas avec un « mind-maker »?

Troisième point: on se met à cultiver à l’extérieur un certain nombre de tissus ou de cellules qu’il était auparavant impossible de cultiver en dehors de la machine humaine. Je ne développe pas cela ici.

Enfin, il y a le développement du règne de la prothèse. On peut considérer qu’un implant dans le cerveau pour palier aux massacres de votre mémoire, c’est déjà une prothèse. Mais là, je veux parler des prothèses plutôt dans le champ de la forme. On en parle beaucoup pour le moment. On nage dans le scandale des faux seins. Un collègue me racontait un documentaire sur le sujet qui montrait que ce n’était même plus des salles d’opérations, mais plutôt des espèces de cuisines améliorées. On ouvre, une petite découpe, on entre la prothèse et puis on referme et c’est fini. Et si ça ne marche pas, alors il faut enlever et puis ça explose, il y en a partout. Le documentaire était vraiment très précis, c’est-à-dire cru.

Peut-être certains d’entre vous ont-ils vu une série américaine qui s’appelle « Nip/Tuck ». C’est une histoire passionnante qui raconte la vie de deux chirurgiens en Californie pas très moraux. Dans un épisode, par exemple, ils sont en train de fairfe une implantation mammaire à une dame en évoquant leurs histoires sentimentales, leurs histoires sexuelles – de toute façon, ils ne parlent que de cela dans le reste de la série. Ils sont extrêmement contrariés par ce qu’il leur arrivait et à ce moment le téléphone se met à sonner et en même temps, la patiente choisit de faire une hémorragie gravissime. Alors le type est obligé de poser son téléphone et de sauver la patiente.

Qu’est-ce qui amène un sujet à vouloir se livrer à ce qu’on lui rectifie le nez, on lui rectifie les seins, les fesses et ainsi de suite?

Et qu’est-ce qu’un analyste a à dire quand il est face à un sujet qui se livre à ce genre d’excentricité ou de banalité, si l’on tient compte de l’extension considérable de ce marché.

Il y a quand même toujours un risque mortel et j’ai eu l’occasion d’entendre des sujets qui avaient rencontré cela dans leur histoire, une banale histoire de chirurgie esthétique qui se termine par la mort. Evidemment, c’est une mort un peu honteuse. Dire que sa grand-mère est morte d’un lifting, c’est un peu dur!

Chez nous, on met encore un petit voile du secret sur la chose. Des collègues brésiliens m’ont raconté que ce n’était plus le cas chez eux.

Et puis se développe considérablement un discours sur la légitimité au changement anatomique du sexe.

Je voudrais faire deux remarques. La première c’est que j’avais été très interessée, il y a bien longtemps, par un anthropologue, André Leroi-Gourhan qui avait beaucoup travaillé sur la question des outils et du corps. Dans un de ses ouvrages sur les machines, il soutient que les outils sont une mise à l’extérieur de certains organes corporels, le levier de la force musculaire, les organes perceptifs avec les machines à tisser les tissus, la mémoire dans les ordinateurs… De ça, il n’en a pas parlé parce qu’il est mort avant de pouvoir en parler. Ce qui se passe aujourd’hui pourrait être quelifié de mise à l’intérieur des machines. On met encore dehors une mémoire, un oeil quand on va avec une petite caméra faire une gastroscopie, on met l’oeil là-bas au bout du fil. Donc, il y a effectivement une mise à l’extérieur des différents organes de perception et de cognition, mais il y a aussi une remise à l’intérieur des machines, implants et prothèses.

Cela me semble pouvoir montrer que le modèle intérieur/extérieur est totalement obsolète pour penser le rapport à notre corps. Il est embrouillé par l’époque contemporaine et du coup, la peau ne se présente plus comme une barrière, comme un mur. Elle a toujours été poreuse comme barrière, mais en tant que phénomène de discours, la peau était quand même une barrière et préservait la dimension de l’intime. Là, elle devient un organe comme les autres, un organe sur lequel on peut travailler en salle d’opération comme sur un coeur, un rein.

Deuxième réflexion à partir de ces modifications scientifiques. Il y a une extension du domaine des organes par rapport au domaine de la forme du corps, du corps comme forme globale, comme bonne forme. Il y a une compétition plus forte, si j’ose dire. Auparavant gagnait toujours la forme globale du corps et aujourd’hui, gagnent tout aussi bien les organes. Cette extension du domaine des organes est très largement associée à l’idée d’en modifier le fonctionnement et du coup la forme du corps, globale, sans organe, ne constitue plus une limite. On ne souhaitait pas voir ce qu’il y avait en dessous. Quand on le voyait, il y avait une réaction d’horreur plutôt que d’intérêt, une réaction phobique par exemple.

Toutes ces raisons m’ont fait penser au passage du corps sacralisé au corps ouvert. J’essaierai de vous dire pourquoi, mais avant cela, il y a deux petites anecdotes cliniques que je voudrais vous transmettre.

Au début de ma carrière, j’étais agrégée de philosophie et j’ai démarré dans une école d’instituteurs. Ça tombait bien, j’avais toujours détesté l’école! Donc, je suis allée voir les futurs instituteurs en classe et j’ai rencontré aussi un grand nombre d’inspecteurs. J’avais assisté à une conférence faite par un de ces inspecteurs sur les « leçons de choses », un enseignement donné aux enfants du primaire. Quelque chose m’avait saisie. J’avais trouvé cet homme extrêmement vieux, sans doute je ne me trompais pas mais je ne savais pas pourquoi. Il avait consacré l’essentiel de sa leçon aux instituteurs à scander que: « pendant les années du primaire, il n’est pas question d’ouvrir quoi que ce soit ». Et il avait pris l’exemple de l’oeuf, « vous pouvez faire une leçon de choses sur l’oeuf mais, en aucun cas vous ne devez passer la barrière de la coquille ». Et donc de jeunes instituteurs un peu rebelles lui avaient dit: « Mais enfin, on pourrait leur montrer les petits poussins à l’intérieur! » « Jamais de la vie, dans le primaire, on ne passe pas les barrières, ni les coquilles ni les peaux, ni quoi que ce soit d’autre. » C’est un monsieur qui considérait que jusqu’à l’âge de douze ans, il ne fallait pas regarder ce qu’il y a derrière le voile. J’avais été surprise et un peu scandalisée par ces considérations. Mais en fait, ça ne faisait que démontrer la chose essentielle que ma sottise à moi ne déchiffrait pas, la chose essentielle que ce monsieur soulevait, c’était la question épineuse de l’intérieur et de l’extérieur. Il voulait absolument préserver l’intérieur grâce à l’extérieur.

Une deuxième anecdote qui m’avait ramenée à celle-là d’ailleurs. J’étais en voyage en Australie avec un collègue, Pierre-Gilles Gueguen. On avait des enfants assez jeunes et on était tombés en arrêt devant des peluches. Vous savez, c’est la patrie des kangourous, donc il ya avait énormément de peluches de kangourous. Et vous savez aussi que le kangourou, il a une poche – il n’a vraiment pas besoin d’échographie. Le bébé, avant sa véritable maturité peut être vu et caché. Donc il était question qu’on ach_te un kangourou et j’avais regardé ce qu’il avait acheté. Le sien, le bébé kangourou ne s’en allait pas, il était cousu dans la poche. On pouvait le voir, mais on ne pouvait pas l’enlever. On ne pouvait pas le séparer. Je me souviens de lui avoir donné un conseil: « Ne prends pas ça. Prend un kangourou avec bébé amovible, à mon avis, ça marchera mieux! » Il m’avait téléphoné à son retour pour me dire que j’avais raison. La première chose qu’avait faite sa fille, c’est de tirer le bébé, de le remettre, de le tirer.

Là, je vais introduire un deuxième terme qui est une question absolument centrale dans l’enseignement de Lacan sur le corps, à savoir la question de la séparation. La séparation pose question à Lacan pendant de nombreuses années. La conception déployée de l’imaginaire dans le premier séminaire ne permet pas de véritablement penser la question de la séparation parce que le corps esr pris à partir de l’éthologie et à partir de la Gestalt comme une image une. Vous avez en tête la théorie de Lacan sur l’image dès le stade du miroir. Vous savez qu’il y a un moment de morcellement pr-stade du miroir, puis il y a le stade du miroir avec le « un » de l’image dans le miroir qui vient recouvrir, comme un voile, la fragmentation. La fragmentation des organes et es fonctions se trouve recouverte par cette image qui va être le noyau constitutif du moi, noyau fondamentalement d’illusion. Mais l’illusion n’étant pas à prendre là comme mensonge ou quelque chose qui peut se défaire, l’illusion est le statut même du corps, il n’y a de corps que comme une image, essentiellement plate. C’est la position de Lacan et même dans les derniers textes consacrés à la question, j’ai bien regardé dans le Séminaire XXIII et dans les conférences américaines où il y a des passages formidables quant à la question du corps. Le corps devient de plus en plus assimilé à la géométrie plane à deux dimensions, bien plus facile à manier que celle à trois dimensions. L’image qui est une, qui n’est pas bricolage, qui est un tout, vient recouvrir les organes qui ne sont jamais un tout, qui sont des parties sans tout.

Vous reconnaissez là, pour l’opposition entre le corps et les organes, quelque chose qu’on voit dans le texte de Lacan, aliénation et séparation. Et donc, c’est par la théorie des ensembles, puis par la topologie qu’il va arriver à penser cela.

L’anecdote du kangourou vous introduit à un point central, à la question de la séparation. Le kangourou est cet animal formidable qui vous permet de penser la forme « une » tout en envisageant la séparation.

La question est d’articuler ce corps sacralisé de la forme « une » du stade du miroir avec la découpe du corps et son fonctionnement, libidinal évidemment mais aussi physiologique parce que, fondamentalement, les images n’ont pas de fonctionnement physiologique et surtout, elles n’ont ni intérieur ni extérieur.

Alors le corps sacralisé. Le mot est de moi, le signfiant qui revient toujours chez Lacan est adoré, l’adoration. C’est pourquoi je me suis permis le mot sacralisé, car adoré ça renvoie plutôt à l’illimité. Mais le corps adoré est quelque chose que l’on retrouve fréquemment chez Lacan. Par exemple dans la conférence du Massachussets Institute of Technology du 2 décembre 1975, il peut dire: »Cette apparence du corps humain, les hommes l’adorent. Ils adorent en somme une pure et simple image. »4 Une « unité de pure forme » et c’est par cette « unité de pure forme », ajoute Lacan que je résume ici, qu’ils conçoivent ce qu’ils appellent le monde. Ils projettent cette unité et c’est comme ça qu’ils construisent le monde qui est une construction imaginaro-symbolique mais très fortement imaginaire quand même. Il peut dire la même chose dans Le Séminaire XXIII, où il évoque aussi l’adoration et la forme: « L’amour-propre est le principe de l’imagination. Le parlêtre adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a. »5 Cette opposition entre l’être et l’avoir, c’est très important. L’adoration va avec la puissance de captivation de l’image; il l’adore parce qu’il est capturé, aspiré par l’image elle—même. C’est toujours dans Le Séminaire XXIII: More geometrico, à cause de la forme et donc d’une façon géométrique, l’individu se présente comme un corps et ce corps a une puissance de captivation. La captivation implique le visible, le regard et du coup, l’adoration, fondement de l’amour.

Lacan considère en 1975 quer la théorie du corps comme image est une des deux assises fondamentales de la théorie de la psychanalyse. Il ajoute que la psychanalyse n’appréhende le corps que dans ce qu’il a de plus imaginaire, comme forme, comme apparence et via le mode de l’adoration.

Alors, Lacan associe tout de suite autre chose, une expression qui revient toujours à la même place: le sac de peau. La peau, c’est dans ce syntagme sac de peau qu’elle apparaît: la peau, c’est le sac, c’est ce qui permet de penser la forme plate comme un sac, ce qui permet de penser la forme plate comme un sac,ce qui permet de passer au registre de l’intérieur et de l’extérieur, alors que si vous envisagez l’image du corps comme une photo, vous n’allez pas chercher à voir l’intérieur de l’image. Ce sac de peau, c’est la première conséquence du fonctionnement de l’imaginaire. Vous trouvez, équivalent chez Lacan, sac de pot, équivalence avec les pots et les vases, puis vous glissez vers la géométrie, vous allez vers la circonférence, toujours dans la géométrie en deux dimensions; puis vous allez à la sphère, mot scientifique pour sac de peau; vous avez aussi boursouflure, soufflure, ça c’est la pente éthique de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf.

Mais pour la géométrie, c’est la sphère et en particulier, la sphère armillaire dont Lacan fait le modèle géométrique le plus raisonnable pour représenter le corps humain, en tant que sac de peau, c’est-à-dire dans un registre à trois dimensions et non plus seulement à deux. Et c’est à partir du Séminaire X qu’il va introduire, par la topologie, la manière de se défaire, de se débarrasser de ce qui arrive dès que vous pensez la chose en terme de sac, de pot, de vase, cette maudite opposition binaire entre intérieur et extérieur. Qu’est-ce qu’on fait à ce moment-là? Eh bien, on coupe la sphère, ça la met à plat et donc ça en fait une corde et c’est à partir de là qu’il va introduire la bande de Moebius attrapée sur le cross cap par coupure. Ce traitement, il en rend compte très tôt.

Il m’a semblé qu’un des instruments cliniques de civilisation, de discours, qu’il utilise pour rendre compte de l’articulation du système symbolique, – qui est un système de découpe et de trouage – et du corps, c’est la circoncision. C’est un laboratoire, un domaine d’expérimentation pour démontrer comment se passe le traitement du langage sur le corps adoré. Vous trouvez la circonsision dans Le Séminaire V et dans le X. Le Séminaire X est celui où il se dépatouille de la différence entre l’objet imaginaire et l’objet a non spécularisable. L’objet est pensé à partir de la projection de l’image adorée sur le monde; c’est-à-dire l’objet du monde en tant que le sujet lui donne la structure de son corps. On pense tous les objets du monde en lien à la forme idéale de notre corps, c’est très amusant.

Dans Le Séminaire X, il y a donc la différence entre les objets tels qu’ils relèvent de la séparation, du trou et de la perte, donc de la coupure. La forme globale du kangourou et puis le petit truc qu’on peut remettre et démettre. Sauf qu’avec l’objet a, une fois qu’il est sorti, eh bien c’est fini! Il n’y a que les kangourous qui peuvent les récupérer et les artistes qui récupèrent aussi leurs objets a. On ne peut pas dire cela du sujet psychotique puisque, lui, il ne le perd pas.

Bref, que dire de la circoncision en tant que laboratoire du rapport symbolique au corps? Je suis allée chercher cela dans Le Séminaire X. D’abord Lacan est très prudent: « L’incidence psychique de la circoncision est loin d’être équivoque. [...] la circoncision a tout autant pour but de renforcer en l’isolant le terme de la masculinité chez l’homme que de provoquer les effets dits du complexe de castration, au moins sous leur incidence angoissante »6 N’y a-t-il pas, dans ce terme de la coupre, de quoi faire un pas de plus sur la fonction de l’angoisse de castration? Où sera-t-il le Wiwimacher, comme dit le Petit Hans? Il sera dans le champ opératoire de l’objet commun, échangeable, il sera là, entre les mains de la mère qui l’aura coupé.

La circoncision comme archétype, comme paradigme de toute coupure, en tant qu’elle produit un reste qui, en tant que tel, n’a pas d’image spéculaire. Si bien que Lacan en arrive à l’idée que la circoncision a différentes coordonnées: soit la configuration du rituel, le symbolique en tant que rituel; soit en tant qu’initiation et en tant que normalisation de l’objet du désir. Ce que démontre la circoncision c’est que ce processus de séparation renvoie moins à une loi qu’à un certain rapport à l’Autre. Ce rapport à l’Autre est déterminé par une perte de l’objet a produit par la coupure.

Deux incidences du symbolique sur le corps

Le langage produit des effets sur le corps qui sont de deux types. Il y a les pulsions, les modes de jouir qui sont liés à la demande de l’Autre. C’est comme ça que Lacan reprend la circoncision, comme une demande de l’Autre divin. Il faut qu’il y ait une demande pour que ça puisse avoir un écho, mais cete demande est rétroactive, elle est envisagée après-coup, elle justifie la séparation après-coup. Le deuxième effet du langage, autre que d’écho, c’est le retour ou la production d’une nouvelle fragmentation qui n’est pas le morcellement d’avant le stade du miroir, qui est une fragmentation du corps à partir de la fragmentation signifiante puisque le signifiant ne fonctionne que comme unités isolables et séparées les unes des autres de façon absolue. Donc, il y a un retour sous une autre forme, sous la forme d’une fragmentation de ce qui, dans le domaine de l’imaginaire, a été un morcellement.

L’enfant apprend très vite cette fragmentation du corps par le signifiant. Par exemple, dans les livres d’enfants, pour leur apprendre les parties du corps, on le découpe avec du langage et des signifiants et sur la page on voit des petits pointillés, comme chez le boucher. Cette découpe que le langage commun produit, la science l’accentue de façon vertigineuse et logique.

Descartes a été complètement associé par Lacan au moment de la naissance de la science, pour ne pas dire qu’il en a fait son promoteur. La science, au XVIe siècle, non seulement s’intéresse à l’astronomie, au vide avec Kepler et Galilée, mais elle s’intéresse à l’anatomie. C’est à partir du XVIe sècle, à partir du fonctionnement de la science que l’on voit apparaître au autre type de découpe que celle qu’opère le symbolique.

La découpe par le signifiant et la découpe par la lettre

La découpe scientifique, c’est la découpe par la lettre, c’est la découpe par l’équation, par la symbolique hors sens. L’anatomie, à partie du XVIe siècle, produit cet effet-là, on se met à découper les corps, on va contre le sens de la religion. Et pour la première fois dans l’histoire des savoirs, la découpe est promue en tant que discours; avec l’anatomie est franchie la barrière de l’image adorée. Ce n’est pas un hasard que ce soit le chirurgien militaire qui découvre la circulation du sang, il passait son temps sur les champs de batailles à rencontrer des gens pour qui la barrière de la peau ne fonctionnait plus. C’est le début de ce mouvement de fragmentation qui aujourd’hui est accompli de façon qualitativement tout à fait différenten au point que l’organe l’a emporté sur la forme globale.

Damien Hirst7a fait une statue gigantesque qui se trouve à Londres et à New-York, si mes souvenirs sont bons. Si on la regarde du côté droit, on voit une jeune femme tout à fait normale, avec une petite jupe, des bottes hyper réalistes. Si on la regarde de l’autre côté, on voit une coupe comme dans les manuels d’anatomie, comme dans les écorchés ou tout ce qui s’est déployé du XVIIIe, XIXe jusqu’au Xxe siècle de ces représentations scientifiques du corps, contrairement à ce qui était promu au moyen-âge. Bien sûr, au moyen-âge, ils connaissaient le squelette, ils le représentaient dans l’art. Il n’y avait qu’à aller fouiller dans les cimetières pour savoir que le corps était fait d’os, mais c’était pris dans une perspective de vanité et non de savoir. Ce qui les intéressait, c’était la mort comme vérité du vivant et derrière la mort, le paradis, l’enfer. Il y a donc eu un véritable changement à ce moment là. Il y a eu un premier moment cartésien qui a permis toute cette production de savoir. Mais aujourd’hui, on est dans un deuxième moment de surgissement de la vérité tel que ça n’est plus saturé par la fiction du cogito. On ne se précoccupe plus de la pensée. D’une certaine façon, tout le monde est lacanien, tout le monde pense que l’homme pense en tant qu’il parle, vous trouvez dans la conférence de 1975 à Yale. La pensée c’est du blabla, ce qui compte c’est les chiffres et les formules, les lettres. Ça c’est du savoir et pas de la pensée. La pensée c’est un sens imaginaire. Quand Lacan dit: « il pense en tant qu’il parle », il dit que cette parole a des effets sur son corps. La parlotte est profondément articulée à l’image pour construire le monde imaginaire. Ça vaut pour Descartes qui donne encore à la pensée un statut d’existence. Mais aujourd’hui, c’est déconnecté du corps et ce faisant, ça permet que le corps soit pris uniquement sur le versant d’un savoir organique ou mécanique ou thermodynamique, peu importe.

Eh bien, c’est fini ça. On n’a pas encore véritablement l’équivalent du cogito cartésien pour ramasser dans une formule unique quelle est la doxa du rapport au corps et à l’existence aujourd’hui, mais c’est ça qui se cherche. Et ça se cherche à partir du retour de la fragmentation. Ce qui ne veut pas dire quie l’image en tant que fascinum a perdu sa puissance, sinon on ne mettrait pas de faux seins, mais on fait fonctionner l’image selon la logique de l’organe, on la bricole. C’est l’art – le premier – qui l’a montré avec le body art. Quelqu’un comme Orlan, qu’avait interviewée Jacques-Alain Miller lors des forums8, considère qu’on peut bricoler l’image comme on bricole l’organisme. C’est la fin de la forme adorée, c’est fini, le corps n’est plus la forme adorée.

Alors qu’est-ce qui vient à la place du corps adoré? Ce n’est pas le corps découpé, ce n’est pas l’organe, c’est l’objet en tant que reste, que déchet. Je terminerai en m’inspirant de deux citations de Lacan dans les conférences et dans Le Séminaire XXIII. Il me semble qu’on est de moins en moins convaincu, bien que quand on fait une analyse, ce ne soit peut-être pas le cas, on est de moins en moins convaincu qu’on a un corps. Je ne vais pas le démontrer, je voudrais le mettre à l’épreuve de la clinique. On est de plus en plus convaincu qu’on l’est. Ce n’était pas le cas en 1975, Lacan pense encore qu’on vit dans l’illusion d’avoir un corps, alors qu’on l’est et il dit qu’on a l’illusion de l’avoir sous prétexte que tous les jours on le manipule. En effet, tous les jours il faut le laver, le sécher, le machiner, l’enrouler. Mais, sous prétexte qu’on a à s’en occuper, ce n’est pas pour autant qu’on l’a ! On l’est. Et j’ai l’impression que l’idée qu’on l’est, ce corps est de plus partagée et que c’est comme ça que s’explique la montée de la notion de handicap par opposition à la notion de maladie.

Je vais prendre un exemple simple. J’avais été très surprise en recevant un homosexuel américain qui n’est pas resté longtemps, mais qui m’a appris certaines choses. Il m’avait dit que l’homosexualité était une maladie génétique et que par conséquent, il était homosexuel, c’était comme s’il avait la peau blanche, ou les cheveux frisés, c’était une donnée génétique. Vous enlevez le mot maladie et le remplacez par handicap et vous luttez pour le droit des handicapés à vivre comme tout le monde. Il n’avait pas son corps, il l’était, il était ses gènes, il était même son organisme. Et plus on va avancer vers une définition des individus, des parlêtres à partir de leur carte génétique, plus on ira dans le sens d’un « être son corps ». Il faudra ajouter que la pensée apparaîtra comme un instrument du corps organique qu’on aura, comme un effet, un écho de cet organisme, non pas un effet du corps, mais un écho de l’organisme, c’est-à-dire de l’encodage des petites lettres qui vont nous définir progressivement.

Il me semble donc qu’aujourd’hui, ce qu’on va adorer c’est précisément le reste, ce qui échappera à ce « être son corps ». Qu’est-ce qui échappe à ce corps qu’on serait? C’est les bouts qu’on a perdus. C’est le déchet. Je crois que les artistes l’ont compris beaucoup plus vite que quiconque.

Dans l’art moderne, le déchet joue un rôle fondamental. Pour ceux qui ont vu le spectacle de Castellucci9, c’était absolument ça. Le fond de la scène, c’était l’image idéale, l’image globale du très beau visage du Christ d’Antonello de Messine10 et devant, il y avait un intérieur blanc très fonctionnel, un vieux monsieur incontinent et son fils qui essaye de l’aider. Donc il y avait le corps, mais le corps versus organisme qui prdoduit des déchets. Comme le disait Lacan dans les conférences aux université américaines, la seule chose qui sorte vraiment du corps c’est le déchet11. Et donc il ne restera du corps que ce qui en sort, c’est-à-dire les déchets et c’est ça qui aura valeur de corps qu’on adorera ou qu’on haïra.

J’ai donc l’idée que ce qui vient à la place du corps adoré, de la belle forme, de la belle image, du beau visage du Christ d’Antonello, c’est l’objet merde en tant qu’il représente le mieux la civilisation. Cet objet-là conserve son pouvoir de fascination dans un monde qui est devenu un monde du savoir d’organe ayant détrôné la forme unique du corps.

C’est très insuffisant ce que je dis là. Il faudrait aller voir du côté des objets a, comment ils prennent une valeur plus ou une valeur moins, comment ils incarnent mieux le phénomène du corps. La peau a cessé d’être une barrière pour devenir un bord. Mais du coup, avec l’objet a, il est impossible de savoir la différence entre l’intérieur et l’extérieur. Bien sûr, quand on dit « ça sort du corps », on peut penser que c’est à l’extérieur, mais en fait, il n’a ce statut d’extérieur qu’à partir du moment où il est mis dans l’Autre. Si l’objet a cesse d’être mis dans l’Autre, de la même façon qu’il est non spécularisable, il est inorganisable. Et dans le spectacle de Castellucci, le visage du Christ était attaqué non pas de front, mais de l’intérieur. Il s’abîmait, se morcelait, s’étiolait et s’effilochait. C’est un terme que Lacan reprend pour parler du statut du corps par opposition au statut des objets a qui l’effilochent, qui effilochent le corps. C’est une donnée de base, le corps est effiloché et on bricole cet effilochage, on reconstruit des unités.

Et ce qui reste quand même fascinant parce qu’échappant au savoir scientifique, c’est cet objet dans sa valeur libidinale qui est aussi sa valeur de déchet, déchet du symbolique, déchet de la science. Rien ne nous intéresse plus, en chirurgie esthétique, que le ratage. À la télévision, c’est ce qu’on nous montre, quand c’est réussi, on ne le voit pas, mais le ratage est plus intéressant. Non seulement, ça détruit l’image idéale, mais c’est ce qui échappe à la toute-puissance et au savoir scientifique sur l’organe.

Ce serait intéressant de revoir le travail de Deleuze, Logique du sens12sur les organes. Il avait compris quelque chose sur la montée de l’organe mais simplement il confondait l’organe avec l’objet a.

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sept 2012
Posté dans Paul Valéry par ttyemupt à 6:22 | Pas de réponses »

PSAUME S

Au commencement fut la Surprise,

Et ensuite vint le Contraste;

Après lui, parut l’Oscillation;

Avec elle, la Distribution,

Et ensuite la Pureté

Qui est la Fin.

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sept 2012
Posté dans Scève par ttyemupt à 5:40 | Pas de réponses »

Suave odeur: Mais le goust trop amer

Trouble la paix de ma doulce pensée,

Tant peult de soy le delicat aymer,

Que raison est par la craincte offensée.

   Et toutesfois voyant l’Ame incensée

Se rompre toute, ou gist l’affection:

Lors au peril de ma perdition

J’ay esprouvé, que la paour me condamne.

   Car grand beaulté en grand parfection

M’à faict gouster Aloes estre Manne.

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sept 2012
Posté dans Scève par ttyemupt à 5:34 | Pas de réponses »

Non de Paphos, delices de Cypris,

Non d’Hemonie en son Ciel temperée:

Mais de la main trop plus digne fut pris,

Par qui me fut liberté esperée.

   Jà hors d’espoir de vie exasperée

Je nourrissois mes pensées haultaines,

Quand j’apperceus entre les Marjolaines

Rougir l’Oeillet: Or, dy je, suis je seur

De veoir en toy par ces preuves certaines

Beaulté logée en amere doulceur.

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sept 2012
Posté dans Scève par ttyemupt à 5:29 | Pas de réponses »

Je me taisois si pitoyablement,

Que ma Déesse ouyt plaindre mon taire.

Amour piteux vint amyablement

Remedier au commun nostre affaire.

   Veulx tu, dit il, Dame, luy satisfaire?

Gaigne le toy d’un las de tes cheveulx.

Puisqu’il te plaict, dit elle, je le veulx.

Mais qui pourroit ta requeste escondire?

Plus font amantz pour toy, que toy pour eulx,

Moins reciproque a leur craintif desdire.

7
sept 2012
Posté dans Scève par ttyemupt à 5:24 | Pas de réponses »

Celle beaulté, qui embellit le Monde

Quand nasquit celle en qui mourant je vis,

A imprimé en ma lumiere ronde

Non seulement ses lineamentz vifz:

Mais tellement tient mes espritz raviz,

En admirant sa mirable merveille,

Que presque mort, sa Deité m’esveille,

En la clarté de mes desirs funebres,

Ou plus m’allume, & plus, dont m’esmerveille,

Elle m’abysme en profondes tenebres.

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sept 2012
Posté dans Scève par ttyemupt à 5:20 | Pas de réponses »

Libre vivois en l’Avril de mon aage,

De cure exempt soubz celle adolescence,

Ou l’oeil, encor non expert de dommage, 

Se veit surpris de la doulce presence,

Qui par sa haulte, & divine excellence

M’estonna l’Ame, & le sens tellement,

Que de ses yeulx l’archier tout bellement

Ma liberté luy à toute asservie:

Et des ce jour continuellement

En sa beaulté gist ma mort, & ma vie.

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