Ttyemupt

Un site utilisant unblog.fr

7
sept 2012
Posté dans Scève par ttyemupt à 5:14 | Pas de réponses »

Ma Dame ayant l’arc d’Amour en son poing

Tiroit a moy, pour a soy m’attirer:

Mais je gaignay aux piedz, & de si loing,

Qu’elle ne sceut oncques droit me tirer.

   Dont me voyant sain, & sauf retirer,

Sans avoir faict a mon corps  quelque bresche:

Tourne, dit elle, a moy, & te depeche.

Fuys tu mon arc, ou puissance, qu’il aye?

Je ne fuys point, dy je, l’arc ne la flesche:

Mais l’oeil, qui feit a mon coeur si grand’ playe.

7
sept 2012
Posté dans Scève par ttyemupt à 5:07 | Pas de réponses »

Voulant tirer le hault ciel Empirée

De soy a soy grand’ satisfaction,

Des neuf cieulx à l’influence empirée

Pour clore en toy leur operation,

Ou se parfeit ta decoration:

Non toutefois sans licence des Graces,

Qui en tes moeurs affligent tant leurs faces,

Que quand je vien à odorer les fleurs

De tous tes faictz, certes, quoy que tu faces,

Je me dissoulz en joyes, & en pleurs.

XXII – 28 mai 1986

Ce que j’explique ici n’est pas abstrait même si on peut supposer que ce dont il s’agit est abstrait de la langue qu’on parle. Ce n’est pas abstrait en tant que tel, mais concret. C’est ce qu’il y a de plus concret dans la psychanalyse.

Dans ces démonstrations, on peut saisir qu’il s’agit d’un maniement de la lettre, et on s’imagine que c’est parce que Lacan a fait valoir l’instance de la lettre à partir du champ littéraire, qu’elle trouve là son incarnation vivante. Ce que je fais ici est un rappel de la valeur de l’instance logique de la lettre. Ce n’est nullement à négliger dans une orientation qui a rappelé la fonction de l’objet dans l’expérience analytique. Je me demande comment on pourrait à la fois me reprocher de négliger la lettre et me faire grief du primat du mathème. C’est un grief qui dure depuis dix ans, depuis qu’une certaine Journée des mathèmes avait convulsé l’École freudienne de Paris.

La dernière fois, je crois avoir exposé et animé la différence de l’incomplétude et de l’inconsistance. Je crois même avoir fait remarquer que la logique pourrait là se convertir en clinique, et ce de la façon la plus directe. Il y a, en effet, une clinique de la complétude et il y a une clinique de la consistance. C’est même par là qu’on aurait pu aborder, d’un coté, l’obsession et, de l’autre côté, l’hystérie. En effet, l’écriture de B B = B B est une écriture valable du proton pseudos, du mensonge primordial de l’hystérie isolé par Freud, et qui a ce paradoxe de n’être pas un mensonge qui cache la vérité mais d’être un mensonge qui est la vérité. À cet égard, la plainte de l’inauthenticité dans l’hystérie est parfaitement authentique. Elle se conjugue volontiers avec la position de se faire le porte-parole de la vérité. Ce paradoxe subjectif ne fait que répercuter cette équivalence écrite de B B = B B entre une position et son contraire – position qu’on diffame lorsqu’on qualifie le discours qui s’ensuit de mythomanie. La mythomanie hystérique est un diagnostic qui ne peut être posé que par quelqu’un qui croit au métalangage. La mythomanie hystérique est au plus près de la vérité, de la vérité comme structure de fiction.

J’ai dit, la dernière fois, que l’obsession pouvait se placer dans une clinique de la complétude. La perversion en fait aussi partie. Elle fait partie de cette clinique de la complétude. En effet la passion perverse est bien d’obtenir, non pas par le signifiant mais par l’objet, la complétude de l’Autre, la subsistance de l’Autre comme complet. C’est ce qui peut donner naissance au repérage clinique du fantasme de la mère phallique. J’ai donc, la dernière fois, déployé l’ambiguïté présente dans A barré. C’est une ambiguïté féconde et sur laquelle il faut jouer. Il s’ agit de l’ambiguïté du manque dans l’Autre : l’incomplétude, et du manque de l’Autre : l’inconsistance.

Pour faire saisir en quoi ce maniement de la lettre, ce maniement de la fonction de l’écriture, est concret dans l’analyse, il faut prendre les choses à la base. Il faut prendre les choses à la base, puisque ce qu’on a fini par admettre, c’est que la fonction de la parole est opératoire dans l’analyse. Il y a, bien sûr, un glissement, une mutation à passer de la fonction de la parole à la fonction de l’écriture. C’est un passage qui est sensible dans l’enseignement de Lacan, même si à partir de l’explicitation de cette fonction de l’écriture, on s’aperçoit que c’était impliqué depuis le début dans la fonction de la parole. Il n’empêche que le rapport de Rome porte le titre de « Fonction et champ le la parole et du langage » et que la fonction de l’écriture n’y est pas mise au premier plan.

Du fait de l’expérience analytique, considérée radicalement, nous prenons le sujet en question, c’est-à-dire aussi bien le sujet qui pose sa question, le sujet en tant qu’il est question, en tant qu’il ignore en quoi il est réponse, en tant qu’il ignore ce qui en lui est déjà réponse. Nous prenons ce sujet en question comme constitué dans le champ du langage. Nous le prenons comme institué dans ce champ. En cela, il y a un réalisme à nous dans l’analyse. Libre à d’autres d’avoir le leur. Chaque discours a son réalisme. Réalisme biologique par exemple, ou sociologique. Le problème est que ces réalismes ne donnent rien si on les importe dans la psychanalyse. à cet égard, notre position est une position de prudence. Nous ne nions pas ces réalismes mais nous nous occupons du réalisme qui fonctionne dans notre expérience. Ce réalisme peut être taxé d’idéalisme par les autres réalismes, mais enfin, nous en avons autant à leur service.

Notre réalisme à nous est au niveau du signifiant. Comment illustrer ce propos si général ? « Andromaque, je pense a vous! » C’est cela le réalisme au niveau du signifiant exploité par le poète. « Andromaque, je pense à vous! » – et Andromaque est là. Elle est là bien que l’on ne pense à elle que de ce qu’elle soit absente, reculée dans le temps, dans une zone dont on doit bien supposer que la notion qui nous en est apportée par la lettre est mythique. Pourtant de cet appel, de cette nomination, elle est là, elle est rendue présente. Je préfère illustrer ainsi cette fonction que par l’exemple de l’éléphant que donne Lacan dans son Séminaire I.

Cette fonction, on peut la dire avec les termes de Baudelaire lui-même, non pas avec les termes qu’il emploie dans le poème, mais dans le compte-rendu, qui constitue une projection de son esthétique, de son essai sur Constantin X, le peintre de la vie moderne, comme il a nommé. Il y a là, comme le dit Baudelaire lui-même, un effet résurrectionniste : « Il y a une contention de mémoire qui dit à chaque chose : Lazare, lève-toi! ». C’est un effet qui est hors de toute esthétique volontaire. Cet effet, il abonde dans l’expérience analytique. Derrière Lazare qui se lève, se lèvent aussi, pas forcément en ordre, pas forcément là où on les attend, les affects, qui donnent comme un sceau de garantie à cette contention de mémoire.

Il faudrait reprendre le poème intitulé Le Cygne, qui débute par cet « Andromaque, je pense à vous! ». Si Andromaque est là d’entrée de jeu dans le personnel imaginaire de ce poème, c’est en tant qu’elle est par excellence la veuve, celle qui a perdu son époux. Le poème – c’est là sa clé – débutant par cette évocation qui rend présente Andromaque, est un poème à l’objet perdu. L’avant-dernière strophe le montre sans ambiguïté : « à quiconque a perdu ce qui ne se retrouve / Jamais, jamais ». Ce poème à l’objet perdu fait d’ailleurs basculer Andromaque elle-même dans le statut du déchet. La seconde fois où son nom figure dans le poème montre qu’elle est elle-même ainsi cadrée. Elle est cadrée par sa chute : « Andromaque, des bras d’un grand époux tombée ». Il y aurait beaucoup de choses à exploiter de ce vers.

Dès le second vers, il y a une évocation du miroir : « Pauvre et triste miroir », puis, un peu plus loin, est évoqué le « Simoïs menteur ». Ce Simoïs figure exactement l’évocation d’Andromaque par Virgile : « Un cours d’eau qui imitait le Simoïs »… Le Simoïs est un fleuve troyen, et Andromaque n’a, là où elle est en exil, en Épire, qu’un semblant de Simoïs. À la traduction si exacte de Baudelaire qui adopte ce faux Simoïs, ce « Simoïs menteur », je donne la valeur de viser explicitement – dans la douleur la plus vraie : « l’immense majesté de vos douleurs » – le proton pseudos. On ne peut évidemment pas s’empêcher ici de songer à la façon dont Baudelaire pouvait être intéressé secrètement à la position d’une veuve remariée de force, puisque vous savez que la tragédie de son existence vient du remariage de sa mère.

Maintenant et bien que je sois tenté de poursuivre sur ce poème, je vais aller à ce qui peut seulement dans cette évocation, nous servir à propos du champ du langage, à propos de la fonction de la parole et de celle de l’écriture.

Vous savez où ça lui vient cette pensée, à Baudelaire? Je le cite : « Comme je traversais le nouveau Carrousel », ce Carrousel, nous le connaissons encore, mais il faut savoir que ce que nous connaissons aujourd’hui sous les espèces majestueuses et dégagées du Carrousel et de la place du Louvre était avant très différent. Cette place du Louvre, elle fait d’ailleurs toujours causer. Ça fait toujours insurrection pour savoir ce que l’on va construire dessus. On a, à l’époque, soigneusement nettoyé ce qui était au fond tout un quartier, pour donner cet espace que je dis majestueux. Il y avait, avant, un quartier misérable et décrépit. Vous en avez l’évocation chez Gérard de Nerval. Vous en avez, il me semble, aussi l’évocation au début de La Cousine bête de Balzac. C’est dans les ruelles de ce quartier que Balzac fait commencer son roman. Baudelaire, d’un mot, l’évoque comme un « bric-à-brac confus ».

Ce quartier, de par la volonté hausmannienne, a été balayé. Il n’y a pas de meilleure image pour ce admet Lacan évoque comme « le terre-plein nettoyé de la jouissance ». Si on admet d’incarner ce terre-plein nettoyée de la jouissance par ce quartier balayé de la ville, alors, le Cygne, qui donne son titre au poème – et pourquoi ne pas faire à Baudelaire le crédit de l’équivoque phonématique de ce titre – prend sa valeur emblématique. Il prend sa valeur emblématique de ce qui reste sur le terre-plein nettoyé, où la jouissance, qui n’est plus réveillée que par la mémoire – la « mémoire fertile », dit Baudelaire a été vidée. Ce vidage est exactement ce que le poème met en scène. Ce poème commence avec l’évocation de l’eau, avec l’évocation de ce petit fleuve nourri des larmes d’Andromaque. Il commence par cette évocation liquide, aquatique, mais dès lors que surgit l’image du terre-plein nettoyé, on est à sec : c’est « près d’un ruisseau sans eau la tête ouvrant le bec » que nous rencontrons d’abord le cygne.

Je ne vois pas pourquoi j ‘abuserais votre bonne volonté – dès lors que je suis ici, je suis invinciblement conduit à la supposer – en fixant sur ce cygne le grand phi, le signifiant de la jouissance, à condition de préciser, comme le veut le fonctionnement correct du symbole, qu’il s’agit de la jouissance asséchée. La belle Andromaque éplorée près du petit fleuve se révèle en une autre image :  « Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec ». Et c’est alors que cette figure se révèle rongée, dit Baudelaire, « d’un désir sans trêve ». S’il y a un fil présent dans Les Fleurs du Mal, c’est bien le fil de cette insistance. C’est là l’image baudelairienne de la créature humaine : « la bête ouvrant le bec ». Elle est parfois présentée d’une façon moins délicate et franchement horrible, par exemple dans le poème intitulé Une charogne.

Dans Le Cygne, Baudelaire évoque à sa façon Ovide : « J’y vois ce malheureux, mythe étrange et fatal, / Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide, / Vers le ciel ironique et cruellement bleu, / Sur son cou convulsif tendant sa tête avide, / comme s’il adressait des reproches à Dieu! » Il y a là une référence très précise aux Métamorphoses d’Ovide, exactement sur un point qui a retenu Freud, à savoir la station debout de l’être humain, où il voyait la distance prise par l’homme avec ses déchets, précisément avec l’odeur de ces déchets. Voici ce que dit Ovide : « Le Créateur éleva le front de l’homme, lui ordonna de contempler les cieux et de fixer ses regards vers les astres ». ça, c’est la version optimiste de la station debout de l’homme. La version freudienne est sensiblement différente, et celle de Baudelaire se boucle sur le mot qu’il faut : « Comme s’il adressait des reproches à Dieu! ».

C’est là qu’il ne faut pas négliger le mot de mal inclut dans le titre des Fleurs du Mal. Ce mot trouve là sa garantie divine. La figure constante des Fleurs du Mal, c’est bien, en effet que Dieu veut le mal. À cet égard, Baudelaire, et pourquoi pas Le Cygne, s’inscrit dans la préhistoire de l’analyse, au sens même où Lacan, dans les conditions qui ont précédé et prépare l’émergence de Freud, prend en compte ce qu’il appelle la montée insinuante, depuis Kant et Sade, du thème du mal dans la littérature et du bonheur dans le mal. Cette longue histoire peut être détaillée à travers une littérature que l’on baptise trop vite romantique, même si c’était le qualificatif qu’elle se donnait. Dans le cours de cette histoire de la littérature romantique, Baudelaire, de l’aveu des critiques, marque une sorte de point de capiton, à partir duquel cette littérature peut être relue.

Nous reviendrons sur ce thème de Dieu qui veut le mal. Je me suis laissé un peu entraîné par cet Andromaque, je pense à vous !. J’ai voulu simplement reprendre la donnée de base du champ du langage et je n’ai pas pris comme un poncif cet Andromaque, je pense à vous !.

Je me suis même dit qu’on pourrait compléter la fin de ce poème énigmatique à l’objet perdu – disons plutôt le poème de l’objet perdu, puisqu’il ne s’adresse pas à cet objet mais à ceux qui l’ont perdu. Vous avez le distique final : « Je pense aux matelots oubliés dans une île, aux captifs, aux vaincus !… à bien d’autres encor ! » Ce sont les analysants qui se plient, qui se rompent à cette expérience-là. En effet que veut dire le Andromaque, je pense à vous ? Il veut dire : je pense à ce qui vous manque. C’est Andromaque, si je puis dire. Je pense à ce qui manque et qui est ce à quoi, vous, vous pensez. Il est clair que le cygne est une métonymie d’Andromaque. C’est comme cela que j’ai lu le vers qui vient tout de suite après l’évocation du cygne : « Auprès d’un tombeau vide en extase courbée ». Ce mot de courbée fait d’Andromaque la métonymie du cygne.

Je pourrais donner aussi sa valeur à ce que, dans le poème, le cygne est amené comme un cygne. Il ne devient le cygne que par le titre. Il n’y a donc là, comme c’est le cas le plus souvent chez Baudelaire, aucune évocation de La femme. Toute la valeur poignante de cet Andromaque, je pense à vous, vient de ce qu’il s’agit d’une femme. C’est là ce qui donne son sceau d’authenticité à ce poème. Il n’y a rien là qui soit de l’ordre de l’éternel féminin entendu comme La femme.

Admettons que dans cette excursus nous avons tout de même employé, peut-être de façon mémorable, ce poème de Baudelaire, qui n’était pas fait pour ça, comme un moyen mnémotechnique pour se rappeler la mise en place de quelques fonctions capitales dans l’enseignement de Lacan, et en particulier la fonction phallique, que célèbre, d’une façon si ridicule et si sublime, le cygne du poème de Baudelaire sur le terre-plein nettoyé de la jouissance. C’est de ce lieu que s’élève le poème. Le poème est lui-même le mémorial de ce vide-là. C’est de là que son chant s’élève.

J’en viens maintenant à cette articulation de la fonction de la parole et de la fonction de l’écriture, pour mesurer la mutation du concept de l’Autre qui est repérable dans l’enseignement de Lacan. Il en va de la structuration même de l’expérience analytique, puisqu’une psychanalyse est un certain parcours dans l’Autre, un certain parcours de l’Autre. Il faut donc ici que je décline cet Autre au sens de la déclinaison.

D’abord, je ne rappelle que pour mémoire – mémoire que j’espère fertile – l’Autre du langage. Invoque ainsi, tout de go, cet Autre n’introduit ni à l’incomplétude ni à l’inconsistance. Comme Autre du langage, il est par définition complet. On peut même dire qu’il est homogène. C’est un Autre sans extimité. C’est certain, et c’est pour cela qu’il peut faire l’objet d’une investigation scientifique. C’est pour cette raison que l’on a pu dégager, au niveau phonématique, une batterie complète, même si elle est diversement située selon les linguistes structuralistes. C’est cela qui a conduit la linguistique structuraliste à ne se fier qu’au tout, à exiger, pour la pratique de son analyse à elle, des tout partout. Cela avec certaines valeurs d’étonnement, de divertissement, voire de distraction, puisqu’on s’est attaché à découvrir partout dans la vie quotidienne, des systèmes de signifiants.

À cet égard, on pourrait aborder le poème Le Cygne comme un système de signifiants. Vous savez que c’est justement Baudelaire qui a fait les frais de cette tentative. Vous connaissez sans doute ce texte qui est l’un des textes critiques les plus fameux du siècle et, qui est l’exégèse structurale par Jakobson, flanqué de Lévi-Strauss, du poème Les Chats. Il y aurait beaucoup à dire sur cette tentative. D’ailleurs, tout le monde a trouvé beaucoup à en dire, au point que les commentaires souvent critiques sur ce commentaire structuraliste constituent une énorme bibliothèque. Il y a vingt-cinq ou trente articles qui ont été écrits depuis l’apparition de ce commentaire qui a été fait il y a près de vingt ans. Il y a une trentaine d’articles qui ont été faits sur Les Chats. J’ai préféré prendre Le Cygne et ne pas l’aborder comme un système de signifiants, mais enfin, ne ricanons pas, car cet abord a eu toute sa valeur. Vous en retrouvez le concept chez Lacan, mais situé à un niveau où rien ne manque, à un niveau où l’Autre est tout et sert d’horizon et de référence.

Peut-être pouvons-nous, pas à pas, distinguer, de cet Autre du langage, l’Autre de lalangue – lalangue en un seul mot. C’est une création de Lacan. C’est une création d’écriture, puisque, à dire cette expression, il est difficile, sauf à jouer sur le rythme de la voix, de faire entendre cette liaison de l’article et du substantif. Pourquoi cet artifice ? Eh bien, précisément pour se situer en-deçà du langage, et faire valoir que ce que nous appelons le langage est déjà une construction, une construction du grammairien et du linguiste. Écrire lalangue en un seul mot, c’est faire sentir que le langage et ses catégories sont déjà le fruit, dit Lacan, « d’une élucubration sur lalangue ». à cet égard, le langage fait complétude de lalangue. Ce n’est pas dire pour autant que l’on puisse taxer lalangue d’être incomplète par rapport au langage. Elle n’est pas incomplète, dans la mesure même où on adopte la position de principe que tout peut s’exprimer dans une langue – je l’ai déjà dit la dernière fois.

C’est au point qu’on ne puisse pas mettre les émotions, les affects comme émotions, en dehors de cette langue. Les affects, si ineffables qu’on les suppose, sont strictement déterminés par ce qui peut s’exprimer dans une langue. C’est même ce qui nous donne l’idée, pour opposer ethnologie et anthropologie, qu’il peut bien y avoir des émotions dont nous n’avons pas le concept. C’est bien ce qui rend vaines les tentatives anthropologiques, psychologiques ou philosophiques qui pensent pouvoir établir une gamme, une classification des émotions de l’homme. Les émotions sont relatives à une langue, et ce principe implique que ce qui ne peut pas s’exprimer dans une langue n’est pas ressenti. Il y a une dépendance de l’émotion par rapport à lalangue.

Ça implique corrélativement que pour ressentir, il faut qu’il y ait du sujet. Et nous, nous prenons, de par notre perspective de l’expérience analytique, le sujet comme constitué dans le champ du langage. C’est donc à cette condition du langage qu’il y a du sujet et qu’il y a même du signifié au sujet. On ne peut, en effet, ôter aux émotions et aux passions que ce sont des signifiés au sujet. C’est même pour cette raison que Freud, de la façon la plus explicite, dans le chapitre III du texte métapsychologique intitulé L’Inconscient, nie qu’il puisse y avoir des émotions inconscientes. Il pose très bien le critère qu’une émotion doit être signifiée au sujet.

Il faudra évidemment à partir de là, savoir faire sa place ultérieurement à l’expression équivoque et difficile de sentiment inconscient de culpabilité. On a fait glisser cette expression jusqu’à celle d’angoisse inconsciente. Mais ne rentrons pas encore dans cette zone où figure, il faut le dire, le Dieu qui veut le mal. Tenons-nous en à la condition de la subjectivation, comme ce qui d’un sujet est valable pour un autre sujet. Ça se définit pour rester au plus simple, à partir de l’interlocution. J’y reviendrai.

À ce niveau de l’Autre, il n’y a donc pas de signifiant qui manque, ni dans l’Autre de lalangue ni dans l’Autre du langage. Pour aller vite je dirai que si ça ne manque pas dans lalangue, si rien ne manque dans lalangue, c’est bien plus sur le mode de l’inconsistance que sur le mode de l’incomplétude. C’est d’ailleurs au moment où Lacan promeut l’inconsistance de l’Autre et en tire les conséquences – ça s’étend sur plusieurs années – qu’il invente, dans son Séminaire Encore, le terme de lalangue. Il ne la substitue pas au langage, il introduit là un terme de plus, à quoi il doit articuler son usage ancien du langage. Il ne dit pas pour autant que l’inconscient est structuré comme lalangue, puisque le concept même de structure est justement solidaire de celui de langage.

À cet égard, si rien ne manque dans lalangue, c’est parce qu’il n’y a pas de tout de lalangue. Visser l’article au substantif est une façon de rayer le la de la langue, c’est une façon de soutenir et de vérifier ce la, mais c’est aussi en même temps une façon de le déplacer, de le déplacer puisqu’il y a les langues et qu’aucune n’est substituable à une autre. Il y a là un principe de l’impossible de la traduction. Ce principe, qui est un principe de Quine, est là impliqué. Il est impliqué dans cette notion de lalangue. Il n’y a pas là de manque repérable. Autant on peut dire que dans le système langage comme tout, il n’y a pas de place pour l’extimité, autant on peut dire que l’inconsistance de lalangue ne fait pas barrage ou forclusion de l’extimité. C’est lorsqu’on prend le point de vue du grammairien ou du linguiste structuraliste que l’on raisonne en termes de système. À cet égard, même Chomsky n’y change rien. Le point de vue de lalangue lui, est distinct.

Le point de vue de lalangue s’introduit dès qu’il est question d’étymologie. Il y a là deux perspectives tout à fait distinctes : prendre la perspective des grammairiens ou faire des étymologies. Dans ce registre de l’étymologie, on est toujours dans le bric-à-brac. Il ne manque jamais rien. On en a même plutôt trop. On a un nombre infini de racines et de dérivations. On est toujours assuré de trouver, un petit peu avant, ce que ça voulait dire. Il n’y a donc pas de manque à ce niveau-là, mais ça n’empêche pas qu’on puisse en rajouter à ce niveau du concept bien discutable de la vie des mots. La vie des mots, ça veut dire qu’on ajoute. On ajoute, par exemple, le terme de lalangue. Peut-être qu’un jour ça fera flores, peut-être qu’un jour on cherchera à savoir comment ce vocable bizarre est entré dans la langue française. On dira peut-être que c’était à cause d’un Précieux du XXe siècle qui s’appelait Jacques Lacan. Donc pas de manque, mais non pas sur le versant de la complétude fermée. Pas de manque sur le versant de l’invention possible.

Après l’Autre du langage et l’Autre de la langue, disons maintenant un mot sur l’Autre de la parole.

C’est par cet Autre de la parole que Lacan a commencé. Il a commencé par là, c’est-à-dire à partir de l’interlocution. Cet Autre de la parole, il la connecté, d’une façon que rétrospectivement on peut dire hâtive, avec l’Autre du langage. L’Autre de la parole, il est au fond là comme interlocuteur. Mettre à cet Autre un grand A, c’est dire qu’il est toujours déjà là, même quand il n’y a personne en face. À cet égard, l’Autre de la parole est le supposé de la parole. L’interlocuteur est supposé – c’est là la figure la plus simple, la plus banale – savoir la même langue que vous. Il est supposé savoir vous répondre. Il est supposé vous entendre et vous répondre.

Cela change quand on introduit cet Autre comme lieu et non plus comme sujet. Là, l’Autre de la parole est à poser en tiers. Cet Autre en tiers, c’est d’abord le langage auquel se réfère l’un et l’autre. Mais la psychanalyse oblige le tiers à répondre. C’est là un des thèmes de Lacan, qui distingue, dans l’expérience analytique, la relation duelle de la relation qui s’établit du tiers au sujet, qui fait le quatrième.

Dans la mesure où cet Autre est toujours déjà là, il faut bien supposer que c’est avec lui que l’analysant a des difficultés. Cet Autre, en effet, il a, dans I’expérience analytique, à l’incarner sous les espèces de l’analyste. C’est pourquoi toute entrée authentique en analyse est connotée de A barré. Elle est connotée de difficultés avec l’Autre. Elle est vectorialisée par un appel à l’Autre. L’analyste n’erre pas s’il garde cette boussole de l’appel à l’Autre, et cela même si l’analysant formule cet appel – c’est son droit le plus strict et c’est même le mode le plus courant – sous les espèces de la dénégation. Cet appel, on ne le formule évidemment jamais bien. On le formule à l’envers ou bien on le formule trop fort. De toute façon, il n’y a pas de mot juste à cet égard.

Si je dis que l’analyste n’erre pas tant qu’il garde cette boussole, c’est parce que c’est ce qui a une chance de le protéger, c’est-à-dire protéger l’expérience elle-même, de l’acting-out. C’est ce qu’on peut déduire et analyser des circonstances et des conjonctures de l’acting-out en suivant Lacan qui se situe alors toujours en position de contrôleur. Il contrôle Ernst Kriss comme il contrôle Ruth Lebovici. Je fais là allusion aux deux analyses des conjonctures d’acting-out qui figurent dans La direction de la cure. Chaque fois que Lacan, en position de contrôleur, met en place cette conjoncture de déclenchement de l’acting-out, il l’impute au rabattement de l’appel fait à l’Autre sur la relation duelle. Le seul fait que la dimension de l’Autre ne soit pas soutenue par l’analyste, dirige aussitôt l’analysant sur une tentative d’obtenir en court-circuit un plus-de-jouir, un rapport comme direct avec l’objet a, sous des espèces qui sont, il faut le dire, de semblant. C’est ça que je dis comme. Ces espèces sont du semblant et elles peuvent faire penser, sous des modes graves ou bénins, à des perversions transitoires. À cet égard, l’acting-out nous présente, comme en réduction et de façon quasi expérimentale, ce qu’il advient lorsque se lève la dimension de l’Autre, c’est-à-dire lorsqu’elle s’efface et que le sujet se trouve alors comme en présence avec ce qui se cachait derrière cet Autre, à savoir une forme, une concrétion d’objet a.

Vous pouvez voir sous quelles espèces ça se présente dans La direction de la cure ». Ça se présente sous un mode où le simili est tout à fait manifeste. Il y est question d’odeurs. Il s’agit d’aller humer quelque chose. Quand l’Autre ne vous tire pas le visage vers le haut il ne vous reste qu’à aller renifler ce dont votre créateur avait eu soin de vous détourner en dirigeant votre museau vers les sublimations de la parole. Le Andromaque, je pense à vous !, c’est, bien sûr, un semblant. C’est un semblant qui peut se transformer, se métamorphoser, comme l’indique la référence de Baudelaire à Ovide.

C’est pour cela aussi que le psychanalyste incarnant l’Autre, l’incarne comme homme de paille. Il est en effet tout à fait vain de rénover le compte-rendu de cas en exigeant qu’on sente l’homme-analyste quand il rend compte d’un cas. Il n’est pas question que dans le compte-rendu de cas, on ait à toucher l’homme-analyste, comme je l’ai entendu formuler récemment. L’homme-analyste, c’est l’homme de paille. Cet homme de paille, dans ce cadre-là, on n’a pas à le renifler.

Au fond, nous sommes restés jusqu’alors dans un registre, qu’il soit de complétude ou d’inconsistance où rien ne manque. Pour introduire le manque au niveau de la parole, il y a la question. La question est la dimension subjective par excellence dans la fonction de la parole. La question enfantine est intarissable, jamais satisfaite. Elle peut toujours rebondir. Elle témoigne du processus interminable dans le langage. La question de l’enfant témoigne du recul que le sujet peut prendre par rapport à tout usage du signifiant. Et l’Autre répond. Comment l’Autre de la parole peut-il répondre ? Il ne peut répondre que par des paroles. À cet égard, on ne peut pas en sortir. On ne peut pas en sortir mais ce n’est pas dire que la parole soit un espace fermé. La parole est un espace ouvert mais qui n’a pas d’extérieur. Son extérieur est a l’intérieur même. À la parole répond la parole. On peut s’imaginer, dans le champ du langage, qu’il a métalangage. D’une façon générale, on se l’imagine à partir de l’écriture. C’est lorsqu’il y a fonction et champ de l’écriture et du langage que l’on peut faire semblant de métalangage. Mais au niveau de la parole, il n’y a pas de métaparole.

À cet égard, la fonction dite par Lacan de la bonne foi de l’Autre est indépassable. C’est seulement si on admet la bonne foi de l’Autre qu’il y aurait une métaparole. Ce qui, le plus souvent peut dans l’analyse faire fonction de métaparole, c’est la coupure de la séance. Après ça, on ne discute plus. On sait qu’après ça rebondit tout le temps, mais enfin, cette coupure de la séance fait comme si la bonne foi de l’Autre était posée. Ça marque un élément de consentement qui n’est pas éliminable. C’est un consentement qu’il n’y a pas lieu de travestir sous les termes d’alliance thérapeutique ou de contrat analytique, qui en rajoutent sur ce consentement de structure. Le consentement est déjà rendu nécessaire par la fonction de la parole.

Qu’est-ce qu’on y ajoute quand on dit alliance thérapeutique? On y ajoute que ce serait pour le bien du sujet. On se mettrait d’accord pour le bien du sujet. Avec le contrat analytique, on fait croire qu’on pourrait en appeler à l’extérieur pour vérifier que le contrat est respecté. À cet égard, il n’y a aucune chance d’appel. La dimension de l’expérience est spécialement privée d’appel à l’Autre de l’Autre. Cet Autre de l’Autre est en effet ce qui rode dans l’idée de contrat analytique. Ça fait croire qu’il y a un Autre de l’Autre, alors que c’est au niveau de la fonction de la parole que Lacan peut poser qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre. Ce consentement on pourrait dire qu’il est ludique. C’est un consentement à jouer le jeu. C’est évidemment toujours ouvert au pourquoi me dites-vous ça? Ce pourquoi me dites-vous ça est ce qui, derrière l’énoncé, met en question l’énonciation, met en question le désir. Cette question est inéliminable de la fonction de la parole.

C’est là que s’introduit la question de la garantie. La garantie, c’est avant tout un problème de complétude. La garantie, elle n’a de sens que si elle est dehors. Mais au niveau de la parole, il n’y a pas de dehors, et il n’y a donc pas de garantie. Ce qui pourrait faire croire à la garantie, c’est s’il y avait dedans un signe que c’est vrai. Ça, c’est une fonction, celle que Lacan appelle le Nom-du-Père. C’est une fonction qui fait croire qu’il y a, à l’intérieur, un signe comme quoi ça tient, un signe comme quoi rien ne manque.

Quand on parle de l’Autre de l’Autre, on peut imager au mieux la distinction de ces deux Autres. On peut l’imager au mieux dans ce qui se découvre sur le chemin de la méditation de Descartes. Descartes commence précisément sa méditation par un Autre sans garantie. Il l’appelle l’Autre trompeur. C’est, il faut le dire, la supposition la plus raisonnable du monde. De cet Autre trompeur, Descartes n’extrait rien qui soit exact. Il n’extrait comme seule référence qu’une certitude. Il extrait la certitude qui est celle du sujet mais comme vide. Descartes n’extrait rien de l’Autre trompeur sinon un terre-plein nettoyé. C’est ce qu’il appelle le je pense, je suis.

Après tout, l’expérience analytique se tient à ce niveau-là. Elle se tient au niveau de ce je pense où on peut parfaitement formuler : Andromaque, je pense a vous !, ça, c’est le je pense baudelairien. C’est un je pense à. Il est cohérent avec le je pense cartésien qui ne me permet pas de penser pour autant que je suis quelque chose, que je suis ceci ou cela. À cet égard, il n’y a pas d’abus à considérer que le sujet de ce jepense est un sujet sans signifiant. C’est un sujet sans signifiant tant qu’il est sous la dépendance de l’Autre trompeur, de l’Autre qui ne vous veut pas du bien au niveau de la connaissance. Ce sujet est sans signifiant et il est même réductible au manque de signifiant.

Vous savez qu’ensuite, sur son chemin, Descartes découvre un autre Autre. Après le Dieu trompeur qui est sa première supposition, et à la suite de déductions qui dépendent d’axiomes non démontrés, il en arrive à un second Autre qui est l’Autre de la bonne foi qui est le Bon Dieu. Ça laisse évidemment déjà se profiler l’idée du Dieu mauvais, celui à qui on pourrait s’adresser pour lui faire des reproches. Cet Autre de la bonne foi Descartes le pose comme garant de vérités éternelles. C’est en quoi la psychanalyse n’est pas cartésienne. Elle l’est au niveau de son sujet, mais ça ne fait qu’émerger pour être aussitôt comblé.

Chez Descartes, il y a, au contraire, un Autre de l’Autre. Cet Autre de l’Autre, c’est l’Un, c’est le vieil Un. Descartes a le bon goût de poser que, après tout, on ne s’occupe pas de ce qu’il pense. Une fois que cet Autre de la bonne foi est là, ça n’a plus d’importance. Ce qu’il pense n’a plus d’importance. On fait ses petites affaires avec le signifiant qu’on a, et avec lequel on va être rapidement capable de ravager terre entière. Ça s’est vérifié. D’autres, à cet égard moins prudents, ont considéré que, à cet Un, on pouvait être uni par la pensée. Ils ont appelé ça l’intelligibilité. C’est pourquoi on a pu voir revenir, au sein même de cet univers cartésien, toutes les fictions unitives les plus éculées, jusqu’à croire que Spinoza n’était qu’une resucée des élucubrations gnostiques.

La garantie dans l’analyse prend plutôt la figure d’être l’épreuve qu’il n’y en a pas. Sauf de ce que l’analyste garantit de sa présence. Il garantit que ce qui se fait vaut. Là, il n’y a lieu de distinguer deux positions de l’analyste. Il ne faut pas croire que Lacan a plaidé pour que l’analyste fasse le Père. Il a pu prêter à l’équivoque en restituant la fonction paternelle chez Freud. Il a pu prêter à l’équivoque de l’analyste comme Nom-du-Père. Mais cette déviation ne peut se produire que si l’on saisit la garantie comme un problème de complétude. On voudrait que l’analyste analyse à partir du Nom-du-Père, parce que le Nom-du-Père est la condition de la complétude.

On sait bien maintenant que ce n’est pas l’analyste-Père qui est à l’horizon de l’enseignement de Lacan. C’est, pour le dire vite, l’analyste-femme. C’est l’analyste en tant qu’il n’y a pas le L majuscule, qu’il n’y a pas L’analyste, comme il n’y a pas La femme. C’est cela qui, dans l’expérience analytique, met en fonction, non pas le Nom-du-Père, mais la jouissance de l’Autre. Ce qui n’est pas éliminable de l’expérience analytique – nous, nous le savons que trop sous les espèces camouflées de la réaction thérapeutique négative -, c’est qu’il y a jouissance. Ici, il y a jouissance.

À la semaine prochaine.

JAM, l’Orientation lacanienne, « Extimité » (28 mai 1986)

 

Alexandre Kojève, la fin de l’Histoire

« Une vie, une oeuvre »

par

Jean Daive

10 novembre 1990

Alexandre Kojève par Jean Daive (transcription radio) dans Kojève Kojève-300x300

La lecture de Hegel ne va pas sans une certaine fascination. Elle relève de ces expériences intellectuelles particulièrement décisives que les difficultés de traduction ont pu rendre cependant rares ou austères. Le Séminaire de Kojève était devenu de ce fait une bénédiction pour toute une génération. Alexandre Kojève, que nous allons d’ailleurs entendre précisément en conférence, s’était en effet avec une intelligence presque diabolique proposé de donner à lire, à entendre, le pensum qu’est la Phénoménologie de l’esprit. Jean-Pierre Brunet, haut-fonctionnaire, Bernard Clapier, gouverneur de la Banque de France, Edgar Faure, Président du Conseil, Nina Kousnetzoff et Denyse Harari, Simone Martinet et Jean-Michel Rey, philosophe, ont témoigné en 1990, au micro de Jean Daive. Alexandre Kojève aura fasciné lui-même tant de nombreux intellectuels, philosophes, sociologues, psychanalystes, que de hauts dirigeants de l’Administration française. Il s’agit bien ici d’une vie et d’une œuvre, d’un penseur et d’un acteur essentiel du XX ème siècle français, dont il est en plus rarissime d’entendre un enregistrement.

Alors, voyez-vous,{…} et vous pouvez aussi tout nous dire {…}, alors, qu’est-ce qu’il fait ? {…} n’est-ce pas ? Qu’est-ce que vous obtenez ? {…} Voyez-vous, c’est ça la dialectique {…}.

Pour lui il y avait deux catégories de personnes, il y avait les croyants qui cherchaient un Dieu en dehors d’eux-mêmes et les athées qui voulaient devenir Dieu eux-mêmes. Alors, bon, lui, un peu en riant il disait que lui il était athée et il avait réussi à devenir presque comme un dieu, quoi. Et de temps en temps dans les circonstances vraiment de la vie courante sans importance, il se référait à Dieu en disant « le collègue », comme ça, pour rire.

Une vie, une œuvre, Alexandre Kojève, la fin de l’histoire, une émission de Jean Daive.

On saisit dans la postérité immédiate de Kojève, chez des gens comme Merleau-Ponty, chez des gens comme Bataille, à la limite même chez quelqu’un comme Lacan, on saisit bien quel est le poids que peut avoir cette idée de fin de l’histoire, enfin, c’est-à-dire comment chacun de ses élèves ou auditeurs doit d’une certaine manière se situer par rapport à cette question. Et tout le débat, par exemple, qu’il y a chez le jeune Bataille dans les années 30 précisément à la limite mystique de la politique a quelque chose à voir avec cette rationalité qu’engendre Kojève. C’est-à-dire la pensée de Kojève en tant qu’elle avait une sorte de poids politique.

Personnage de roman, Alexandre Kojève tout d’abord commente Hegel et fascine une génération. 1933-1939 : premier acte.

Je lui avais dit, j’avais lu naturellement le fameux cours sur Hegel et je lui avais dit, ce qui est merveilleux pour quelqu’un qui ne suis pas philosophe comme moi, c’est qu’on a l’impression d’avoir la carte Michelin pour un pays qu’on ne connaît pas. Et c’est vrai, c’est un livre absolument extraordinaire, et donc il savait, et je crois que ça lui faisait plaisir de penser qu’il n’ignorait pas ce qu’il avait écrit. Je m’y intéressais.

1945-1968 : deuxième acte. Kojève soupçonne la fin de l’histoire, et veut en instruire le dernier homme, c’est-à-dire lui-même. Il sera donc le citoyen de l’Etat final. Kojève devient conseiller secret auprès de deux haut-fonctionnaires, et {…} son rêve d’un Etat supra-national. Le commentaire fait place à la négociation. Le marché commun est né.

Tous les membres de l’Administration française, tous les fonctionnaires qui avaient un rôle à jouer en ce qui concerne la formulation de la politique économique extérieure de la France, et j’étais de ceux-là pendant les années 50 et 60, ont tous connu Alexandre Kojève qui avait un rôle tout à fait particulier, je dirai, sans précédent, dans l’Administration française, d’être celui venait s’adresser à l’ensemble des fonctionnaires ainsi d’ailleurs qu’aux ministres, avec des idées neuves et originales et la plupart du temps ayant un caractère de provocation. Et ceci irritait beaucoup mais en même temps nous obligeait à toujours nous remettre en question et à, bien souvent d’ailleurs, modifier notre attitude à la suite de remarques qu’il faisait.

C’était en effet une double personnalité. C’était un homme absolument charmant, agréable, et je ne regrette qu’une chose c’est de ne pas m’être lié davantage avec lui. Ce qui aurait pu se trouver. Mais j’ai mis longtemps à comprendre que c’était le même homme – celui des ouvrages philosophiques. Je n’étudiais pas spécialement la philosophie, et quand j’ai eu l’occasion de voir sa conférence on m’a dit, Vous savez, Kojève est un grand philosophe. C’est uniquement après, quand je me suis occupé de Hegel, que je suis tombé sur le livre de Kojève, qui a été publié à ce moment-là, il n’avait pas voulu le publier lui-même.

« La science est un cycle, et le livre est le résultat de l’action du sage qui est aussi homme et citoyen de l’Etat universel. Le livre intègre notre évolution, c’est-à-dire notre histoire, c’est-à-dire notre répétition. Ainsi arrivés à la fin, écrit Kojève, il faut relire, ou repenser le livre – et le cycle se répète éternellement.

3ème acte :

« Bon, le deuxième principe est celui du tiers-exclu. Celui-là, il dit que, certes, on peut dire de quelque chose que c’est A, si une chose n’est ni A ni non-A, qu’est-ce qu’elle est ? Elle est ineffable. Eh bien, pendant des années j’ai cru découvrir une preuve logique de l’existence de Dieu. Et j’étais très embêté, parce qu’enfin quand même, pendant 2000 ans on a essayé d’en trouver, on a toujours échoué, ça serait vraiment merveilleux, en vrai, si j’avais … il y avait quelque chose qui n’allait pas. Eh bien j’ai trouvé. Mais je vous assure ça m’a pris cinq ou six ans. C’est que c’est {…}, on peut parfaitement dans le discours {…} ça c’est évident, si vous dites A est non-A, et vous pouvez dire A est non-A, et rien d’autre, donc, il y a une limite dans le discours, du moins humain. Enfin avouez que déduire l’existence de Dieu d’un principe découvert par un païen c’est fâcheux. Alors, bon, heureusement, c’est faux {rires dans l’assistance}, on ne peut rien en déduire. »

Nina Kousnetzoff, nièce d’Alexandre kojève. Je l’ai toujours connu, disons puisque nos familles viennent de Russie et sont parties pendant, un peu après la Révolution, donc finalement Kojève avait à Paris une famille très réduite et donc on était, mes parents, ma tante, moi et quelques autres personnes donc je le connaissais bien, quoi. Evidemment, 18 ans après, on voit les gens assez différemment mais une personne comme Kojève je crois que ça marque définitivement, surtout quand on l’a connu assez jeune, quoi. Bon, enfin, je sais que dès 6, 7 ans, ce qu’il disait me paraissait toujours marquant et il disait toujours des choses étonnantes, inattendues quoi. Enfin il y a le côté inattendu toujours original, toujours un avis finalement différent des autres sur tous les sujets et qui paraissait complètement vrai, complètement convaincant, et en même temps, parallèlement le côté rire, quoi. Ça c’est un trait essentiel de Kojève, on ne savait jamais très bien s’il pensait vraiment ce qu’il disait ou si c’était pour rire, et puis finalement il le pensait quand même mais c’était pour rire aussi et, disons, l’ironie, le jeu, ça faisait partie intégrante de sa personne, et pour lui c’était aussi une partie fondamentale du philosophe, disons. Et alors avec Kojève, ce qui était assez impressionnant c’est que il se comportait à moitié ironiquement, comme si lui savait tout, comme s’il était plus que philosophe, comme s’il était le sage, quoi, de la sagesse discursive. Bon il admettait qu’il y avait d’autres personnes qui pouvaient être des sages dans leur existence mais lui disait qu’il avait tout compris, qu’il pouvait tout expliquer, donc on était bien obligé d’y croire, même si on pouvait avoir des doutes.

Denyse Harari. Kojève avait quitté la Russie donc comme jeune homme après avoir été emprisonné pendant quelques temps au moment de la révolution, bon il a été, c’est assez curieux je crois mais c’est la période où il a été séduit, en prison, par les idées révolutionnaires. Et il a quitté la Russie, il était d’une famille très aisée, et il s’est enfui vers l’Allemagne avec un ami, et je crois que c’est son ami qui a transporté sur lui – le beau-père de Kojève était bijoutier -, et il y avait un certain nombre de pierres et de bijoux qu’il avait réussi à réunir et c’est l’ami de Kojève qui a sorti ce petit magot, et ils sont arrivés en Allemagne, et Kojève avait l’intention d’y reprendre, d’y continuer ses études. Et alors ça c’est la période, je ne connais pas tous les détails mais enfin c’est la période Heidelberg où il a étudié avec Jaspers et où il a fait du sanskrit, il a fait du persan, il a fait des mathématiques, enfin il a fait toutes sortes de choses, et il disait toujours qu’il ne lisait pas parce qu’il avait lu tout ce qu’il y avait à lire pendant cette période-là et qu’il ne lisait plus ensuite. Et je pense, c’est aussi au moment de sa rencontre avec Koyré. Il a connu Koyré parce que, enfin c’est une histoire un peu comique mais je crois que ce n’est peut-être pas la peine de … je vous le dis en tout cas, Kojève a enlevé la belle-soeur de Koyré, et le mari de cette dame en était très… ému, très malheureux, et le frère de monsieur Koyré, le jeune frère de monsieur Koyré et madame Koyré qui était une amie intime de sa belle-soeur a envoyé son mari voir qui était ce jeune homme qui était d’ailleurs beaucoup plus jeune que la dame en question qui devait avoir une dizaine d’années de plus que lui et enfin essayer de le sermonner. Et Koyré, qui était un homme absolument délicieux, vous vous souvenez de Koyré ? est revenu de cette entrevue, enfin, aux anges, très content, tout souriant, et sa femme lui a dit, Mais alors c’est merveilleux, tu lui as, tu lui as expliqué ? – et ensuite Kojève est venu en France, enfin, a épousé cette dame et l’a quittée mais enfin ça c’est une autre histoire, et est venu en France, et ce petit magot qu’il avait, il n’avait pas beaucoup l’intention de s’en occuper, et il l’a confié à un russe, un émigré russe, un ami à lui, qui l’a investi dans une affaire qui s’appelait Les fromages de la vache qui rit – qui existe toujours. Et naturellement, très rapidement cette affaire a fait faillite et Kojève s’est retrouvé sans le sou, le magot avait disparu et bon il n’y avait plus rien, il fallait trouver un moyen de subsistance. Et Koyré entre temps était déjà, enfin s’était établi d’une façon un peu plus stable en France, et l’année où Kojève a commencé son cours à l’Ecole des hautes études, Koyré avait été nommé au Caire pour faire une série de conférences, et avait demandé à Kojève d’être son suppléant à l’Ecole des hautes études. Et Koyré avait commencé à écrire des articles sur le temps, Hegel et les philosophes allemands, et introduire un petit peu la philosophie allemande qui n’était pas très connue à l’époque d’ailleurs, Aron en parle aussi dans son autobiographie, il avait commencé à s’intéresser à Hegel et avait commencé ce cours sur Hegel. Kojève a repris en concentrant sa lecture sur la Phénoménologie de l’esprit, et la lecture commentée, et c’est ce qu’il a fait pendant ces années-là. Bon je crois que c’est à peu près tout.

Alors toutes les deux, Denyse Harari et Monnette Martini, vous avez assisté à ces cours.

Pas depuis le début.

Alors quel était l’intérêt justement de ces cours ? Car il y avait quand même un centre d’intérêt très très large puisqu’il y avait Paulhan, Leiris, Bataille, Queneau, Lacan, et, entre autres, vous aussi.

Enfin … pour moi c’était … tout simplement un éblouissement, j’avais déjà, j’avais déjà eu la chance d’avoir Koyré et de le connaître d’assez près, au Caire, mais enfin c’était tellement différent des cours auxquels on pouvait assister à la Sorbonne – pourtant j’étais allé à des cours assez intéressants, j’ai eu Brunschwig et puis j’ai eu Jean Wahl et puis … – mais enfin Kojève c’était tout à fait autre chose, c’était…

Je suppose qu’en imposant sa lecture de Hegel, Kojève se cherchait quand même à travers lui ?

-Kojève était à la fois très modeste, je crois qu’il était modeste, et terriblement sûr de lui, enfin il vous disait en souriant : Bon, je suis un génie. Ça agace toujours les gens mais je le dis parce que c’est vrai. Et puis ensuite il expliquait que, au fond, le génie c’était de voir les choses d’une façon directe, d’arriver à reconstituer l’approche immédiate d’un enfant, et il désarçonnait les gens justement, en reposant sur tout un regard neuf, et c’est surtout ça je pense l’impression qu’on avait.

-Neuf et définitif. C’était ça qui était terrifiant, on avait l’impression d’être pris dans une espèce de nasse et de ne pas pouvoir en sortir, et puis il n’y avait pas lieu d’en sortir – c’était ça.

-Enfin ça devenait évident, c’était clair, enfin on avait presque une attitude religieuse sans s’en rendre compte parce que, on avait, on avait entendu la Parole, voilà ! C’était ça, n’est-ce pas.

« On ne peut pas dire que cette chose est entièrement un et entièrement non-un, ça, ça ne colle pas, très précisément ça annule. Vous savez, pour comprendre ce fameux truc de la négation, de la contradiction, de la négation du discours par la contradiction, il faut se livrer à un discours pratique. Supposez que vous allez dans un café et que vous demandiez au garçon : Apportez-moi de la bière, mais ne m’apportez pas de bière. Eh bien, vous n’aurez pas de bière {rires dans l’assistance}. C’est comme si vous ne disiez rien, c’est-à-dire qu’on vous demandera de sortir. Si vous venez ou si vous vous taisez dans un café, au bout d’un certain temps, on dira, Sortez, monsieur. Eh bien si vous commencez à parler de cette façon on vous dira aussi, Monsieur, sortez. Donc vous voyez, voilà pourquoi la contradiction annule le discours. Un discours contradictoire existe, mais il est équivalent au silence. C’est pourquoi beaucoup de gens se taisent sans s’en rendre compte.{…} Vous avez une pomme, vous dites qu’elle est rouge, moi je dis qu’elle est rouge, vous vous dites qu’elle est verte, enfin nous pourrons discuter jusqu’à la fin des jours surtout si nous sommes tous les deux aveugles etc. {…} Mais on peut se mettre d’accord, on dira que partiellement elle est rouge, partiellement elle est verte – il y a des pommes comme ça. {…} Mais est-ce qu’elle est surtout rouge, ou surtout verte, parathèse antithétique, fifti-fifti, parathèse synthétique, bon, alors, regardez maintenant qu’est-ce qui arrive. Ceci ça s’annule. Ici ça s’annule deux par deux, vous dites ici 90% rouge et 10% vert {…} 90% vert et 10% rouge, toujours le résultat est nul. En un mot, faire des concessions, il y a toujours finalement le bon Dieu qui va apparaître. Tant que je dirai que la pomme est à moitié verte et à moitié rouge, eh bien vous ne pourrez pas me contredire. {…} Alors vous vous rendez compte maintenant c’est pire qu’une {…} de l’existence de Dieu, c’est une démonstration de {…}, les anglo-saxons ont raison : c’est le faire comme promesse qui régit le monde. Alors vous comprenez en tant que fonctionnaire ça n’allait pas du tout. Là en tant que philosophe ça m’embêtait mais ici, je ne peux plus ! Je peux désavouer quand même le Chef de l’Etat, enfin … {rires dans l’assistance}. »

« Tans que dure le temps, l’Histoire et l’homme, l’être révélé est conçu comme un esprit transcendant qui entraîne la suppression de la théologie, marque la fin du temps, de l’Histoire, et de l’homme. Mais c’est seulement à la fin du temps que se révèle la réalité, qu’apparaît en d’autres termes la vérité, car en réalité ou en vérité, l’esprit éternité est le résultat du temps et de l’histoire. Il est l’homme mort, et non un dieu ressuscité. Et c’est pourquoi la réalité de l’esprit éternel ou absolu est non pas un dieu transcendant vivant dans le ciel, mais un livre écrit par un homme vivant dans le monde naturel. »

Introduction à la lecture de Hegel, par Alexandre Kojève, page 395.

Jean-Michel Rey. La position de Kojève c’est, outre sa modestie, de se donner comme celui qui répète, qui enregistre et qui répète ce que Hegel a dit. Et que par rapport à cette position modeste en quelque sorte, de commentateur modeste, je crois qu’il y a une chose importante et qui forme un des motifs décisifs de la pensée de Kojève, c’est-à-dire la fin de l’Histoire, la fin de l’Histoire en tant qu’elle doit s’écrire et se répéter. Ou plus précisément : la fin de l’Histoire en tant qu’on doit lui trouver dans le monde contemporain un équivalent. Or il se trouve que dans les leçons sur Hegel, Kojève en vient à dire – donc entre 33 et 39 – en vient à dire que la réalisation effective de la fin de l’Histoire, c’est la réussite de Staline, ce qui n’est pas une apologie du régime soviétique du moment, ce qui est le constat du fait que ce que la Russie est en train de mettre en place, c’est une forme d’Etat qui vise à l’universalité. Et dans une réédition des leçons sur Hegel, en 49 je crois, Kojève rajoute une note à ce propos-là et je crois que c’est à peu près la seule modification qu’il fait. Une note pour dire la chose suivante : Je me suis trompé, la réalisation de l’Histoire ça n’est pas la réussite de Staline, mais c’est le Japon tel qu’il est en train de se développer – ceci en 49. Donc je crois qu’il y avait chez Kojève une sorte de rêve, peut-être, concernant le destin historique de la philosophie, c’est-à-dire le fait que, la philosophie une fois terminée, il reste à voir quel est son sens, et quel est son sens par rapport à l’ensemble du monde contemporain, et donc par rapport à un projet qui se voulait universel.

Jean Daive. C’est un peu le rêve aussi de Queneau finalement.

Jean-Michel Rey. Alors c’est sans doute un peu le rêve de Queneau et je crois que l’intérêt de Kojève envers Queneau et de Queneau envers Kojève, procède de là. Je crois qu’il y a aussi chez Queneau ce rêve et ce jeu sur le savoir universel ou sur une sorte de savoir absolu…

Jean Daive. Une boulimie.

Jean-Michel Rey. Une boulimie de savoir et d’encyclopédie etc., d’une part, et puis d’autre part, ce qui me semble aussi les rapprocher c’est le fait que, d’une manière beaucoup plus discrète chez Queneau, Hegel devient une référence absolument indispensable et absolument incontournable. Et là je crois qu’il y a le fait d’une, je dirai au-delà de Queneau d’une génération, dans laquelle précisément il y a simultanément la découverte véritable, en tout cas en France, de la pensée de Hegel, et la reconnaissance du caractère à peu près indépassable de cette pensée. Or je crois que ceci est très important parce que c’est quelque chose qui se déploie tout à fait en dehors, pour la plupart, en dehors du milieu universitaire, donc c’est quelque chose qui imprègne le tissu intellectuel, d’une part, mais c’est important aussi parce que un des enjeux de ce rapport à Hegel – et ça a habité toute cette génération et celles qui ont suivi, c’est le rapport au marxisme. Alors là je crois que Kojève a eu un rôle tout à fait fondamental, en tant que commentateur de Hegel, mais commentateur de Hegel déployant dans son commentaire des motifs qui avaient une résonance dans la pensée marxiste -notamment tout ce qui tourne autour de la question du travail, des besoins etc.

*

« Il y a une question que je ne puis éluder. Quand il se déclarait stalinien de stricte observance, en 1938 ou en 1939, était-il sincère ? Ou plus précisément, en quel sens était-il sincère ? L’Histoire conduit à l’empire universel et homogène. A défaut de Napoléon, Staline. Empire ni russe ni marxiste mais englobant l’humanité réconciliée par la reconnaissance réciproque des personnes. Que la Russie peinte en rouge fût gouvernée par des brutes, la langue même vulgarisée, la culture dégradée, il ne le niait pas en privé, bien plutôt il le disait à l’occasion comme une chose à ce point évidente que seuls les imbéciles pouvaient l’ignorer. Bien qu’il ait sans aucun doute servi la patrie française librement choisie avec un loyalisme sans faille, il n’aimait pas les américains parce que lui, le sage, tenait les Etats-Unis pour le pays le plus radicalement non-philosophique du monde. La philosophie bien entendu se confondait pour lui avec les Grecs – les présocratiques, Platon, Aristote -, et les Allemands – Kant, Hegel -, et, entre les deux, les cartésiens. »

Raymond Aron, Mémoires.

Jean Daive. C’est-à-dire que le stalinisme aurait précédé le rêve de l’Etat chez Kojève ?

Jean-Michel Rey. C’est-à-dire je crois que la pensée de Kojève à ce moment-là, entre 33 et 39, c’est donc, d’une part, développer cette idée du savoir absolu, et de montrer que chez Hegel, cette pensée du savoir absolu, elle n’est soutenable que en s’accompagnant de la réalisation de l’Etat universel. Et on sait que Hegel au moment où il écrivait la Phénoménologie de l’esprit a vu Napoléon passer à cheval à Iéna, je crois, et qu’il a dit : C’est l’âme du monde à cheval. Alors je crois que le mouvement de Kojève, reprenant cette impulsion de la pensée de Hegel, le mouvement de Kojève c’est un mouvement identique et transposé c’est-à-dire un mouvement qui a affaire avec l’Histoire en train de se faire, l’Histoire en tant qu’elle a un projet, c’est-à-dire l’Histoire en tant qu’elle vise à travers toute une série de détours – ce que Hegel appelait les ruses de la raison -, donc l’Histoire en tant qu’elle vise à produire une certaine universalité. Et donc la position que Kojève adopte à l’égard de la Russie soviétique, lui qui, faut-il le rappeler, était russe d’origine, la position donc que Kojève adopte, c’est de dire, de supposer que l’Histoire se réalise, trouve son achèvement dans la Russie soviétique de Staline, dans la mesure simplement où le projet d’une universalisation de l’Etat s’y trouve inscrit. Et donc le projet d’une sorte de cadre général abstrait s’y trouve en quelque sorte posé. Et donc je crois que cette position de Kojève, c’est une position qui elle aussi a suscité ultérieurement toute une série de malentendus. C’est-à-dire, on a pensé Kojève comme faisant l’apologie de la Russie soviétique, ce qui n’était pas précisément le cas. Et je crois que ce qui est le plus important à mes yeux, eh bien c’est le fait que dans ce moment d’avant-guerre, peut-être là Kojève s’inscrit-il de manière tout à fait cohérente dans la pensée française, c’est la nécessité d’avoir une pensée de l’Histoire, et une pensée de l’Histoire qui soit une pensée qui vise à la totalité. Et je crois que l’intervention philosophique de Kojève dans ces années, entre 33 et 39, eh bien c’est une intervention qui a constamment présente cette idée que l’Histoire doit être réalisée, et que s’il y a fin de l’Histoire comme l’annonçait Hegel, cette fin est à répéter aujourd’hui avec plus d’insistance encore, autrement dit cette fin elle est de l’ordre d’un aménagement en quelque sorte du monde, et d’un aménagement qui passe par la question de l’Etat.

*

« L’interromps pas, dit Julia. Ça t’a plu l’Allemagne ?

-Il y a des vieilles villes. Iéna, Weimar, mais avant tout on est allé à Eckmühl, campagne de 1809. Tout ça c’est des victoires contre les Autrichiens, je me permets de vous le rappeler.

-Autrichiens, Allemands, c’est la même chose maintenant, dit Paul.

-Après Rastisbonne, on est monté sur Bayreuth, où on joue de la musique, et on a suivi la vallée de la Salle, comme l’armée de Napoléon. A Iéna, on nous a montré la maison d’un philosophe allemand qui le jour de la bataille l’appelait l’âme du monde.

-Qui il appelait comme ça ? demanda-t-on.

-Napoléon.

-Il faut reconnaître que Napoléon c’était quelqu’un, dit Paul.

-Faire tant d’histoires pour mourir à Sainte-Hélène, faut être con, dit Julia.

Le lendemain, on leur avait montré le champ de bataille où le 14 octobre 1806, Napoléon avait détruit l’armée prussienne. On les avait également conduit à Austadt où le même jour, Davout avait remporté une victoire parallèle. Et le soir ils avaient couché à Weimar. Le lendemain, visite de la maison de Goethe.

-Ah oui, Goethe, dit Paul.

-Qui donc c’était ? dit Julia. Tu me l’as déjà dit mais à chaque fois je l’oublie.

-L’auteur de Faust, de Werther et de Mireille. Il a déclaré qu’il n’y avait qu’à s’incliner et à être au mieux avec les français puisqu’ils étaient les plus malins et les plus forts. »

Raymond Queneau, Le dimanche de la vie.

« La science doit donc être circulaire. Et ça n’est que la science circulaire qui est la science achevée, ou absolue. L’avénement de cette science est ainsi la preuve de la fin de l’homme, de l’Histoire et du temps. Lorsque le discours humain, en partant d’un point quelconque et en progressant nécessairement, conformément à la nécessité logique, retourne à son point de départ, on voit que la totalité du discours est épuisé, et l’épuisement du discours est aussi l’épuisement de l’Histoire, c’est-à-dire de l’homme et du temps. »

Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, page 393.

*

François Valéry. Je ne peux pas dire que je sois jamais devenu un ami intime de Kojève, la seule fois où j’ai été chez lui il habitait près du lycée Michelet dans un appartement de deux pièces, entièrement tapissées de livres, exactement la bibliothèque qu’on voudrait avoir c’est-à-dire, tous les livres de référence en français, en anglais, en russe, en allemand, peut-être en d’autres langues, qu’on aimerait consulter à condition de savoir ces langues ce qui n’est pas mon cas tout au moins le russe. Et là il faisait lui-même un déjeuner, un bifteck et, ça c’est une impression personnelle, j’ai aussi une impression physique de lui, la première fois que je l’ai vu, j’ai dit, Qui est ce monsieur ? Il n’a pas le physique de l’emploi si je puis dire, il a plus l’air ou bien, certes d’un intellectuel, ou peut-être d’un médecin, peut-être un psychanalyste, ou peut-être un artiste, il avait quelque chose de très différent du vulgum pecus si ce mot s’applique de l’administration publique, de la fonction publique. Mais j’ai eu alors sur le plan intellectuel des rapports assez intenses parce que Kojève était un homme qui avait des idées, qui essayait de les formuler et les formulait de façon très originale, mais qui ne se contentait pas simplement de formuler des idées, il aimait qu’il y ait comme on dit de façon assez laide du suivi, c’est-à-dire il aimait que les choses se poursuivent. Tout en ayant à l’égard de la hiérarchie administrative une grande déférence et un grand respect, c’était pas du tout un homme qui faisait valoir une supériorité intellectuelle qui était évidente, qui était la sienne, pour réduire les autres à une situation d’infériorité, pas du tout, mais en même temps il s’intéressait au continu et à la suite de ce qu’il avait lui-même pensé. Et je voudrais dire une chose, c’est que, il y a des gens qui ont pu croire que Kojève était un philosophe… moins peut-être… enfin n’étaient pas conscients de l’importance philosophique de Kojève. Et moi-même d’ailleurs je l’ignorais quand je l’ai connu. Mais à mon avis en y réfléchissant pour moi Kojève c’est un peu comme ces chercheurs fondamentaux qui ont trouvé une molécule extraordinaire ou je ne sais quel rapport dans les secrets de la matière, et puis qui s’amusent à passer à un autre stade, et inventent un plastic quelconque pour servir à je ne sais quel constituant d’une voiture automobile. C’est-à-dire qu’il se situait au fond sur deux plans, mais son mode de raisonnement, et évidemment on ne peut pas parler de Kojève sans parler de Hegel, était structuré de telle façon que même dans les notes sur des sujets très concrets, par exemple les taxes à l’importation ou à l’exportation, on avait l’impression qu’il y avait derrière tout cela une très grosse artillerie qui n’apparaissait pas au premier plan. Et, puisque ce souvenir m’est venu, à un moment donné où la France se trouvait en difficulté de balance des paiements, était en déficit, où normalement on aurait dû dévaluer, Kojève avait préconisé justement l’idée de mettre des taxes à l’importation, une aide à l’exportation, ce qui équivalait en fait à une quasi dévaluation, et alors il avait inventé un mot pour cela, il appelait ça de l’avance sur le siècle. Parce que cette façon de faire n’était pas très orthodoxe au regard des institutions économiques internationales, mais il considérait que c’était non seulement tout à fait valable mais que c’était une idée d’avenir qui était beaucoup plus utile qu’une dévaluation. Alors, est-ce qu’il y avait derrière tout cela une pensée politique plus déterminante ? On aurait pu penser, après tout, Kojève aurait pu être marxiste, n’est-ce pas, il avait un certain nombre de gènes dans son système héréditaire qui auraient dû peut-être le porter vers ce qu’on appelle la gauche. Il n’était pas un homme de droite mais il n’était certainement pas un homme de gauche. Mais alors évidemment au-delà de ça qui était-il ? Ça je ne peux pas répondre, et c’est d’ailleurs ce mystère qui l’accompagne dans ma mémoire et qui nourrit mon affection pour lui parce que je ne l’ai jamais déchiffré, tout en ayant l’impression que on pouvait avoir un contact très heureux avec lui sans aller peut-être au-delà de … était-ce la surface je n’en sais rien, mais de quelque chose qu’on ne pouvait pas dépasser.

*

  1. Koyré venait assister au cours et puis après on allait dîner. On allait dîner avec Marjolin, Lacan, Koyré, Bataille ne venait pas, non, ce n’était pas dans ce groupe-là.

Jean Daive. Vous posiez des questions ?

  1. Ah non. Si, de temps en temps il y avait une discussion entre le Père Fessard et lui. C’était le nœud au fond parce que Kojève, enfin toute la philosophie de Kojève est une philosophie profondément athée, enfin elle est basée sur le fait que l’homme est mortel alors évidemment le Père Fessard était à la fois assez fasciné et cherchait le point faible pour réfuter cette logique qui semblait être, dont on semblait ne pas pouvoir sortir.

*

« Il se trouve qu’après la guerre monsieur Kojève a pris une orientation tout à fait différente, semble-t-il. Il est entré à la suite de Marjolin, Marjolin directeur de l’OECE qui a été un de ses disciples également, qui était là, Marjolin l’a entraîné à faire de l’économie politique, et monsieur Kojève est devenu une des têtes de l’économie mondiale, de la politique, il écrit des articles sur le colonianisme, sur le juste prix du blé, il participe aux conférences internationales de Londres, New-York, Luxembourg, il y défend les intérêts de la France et d’après ce qu’on m’a dit, fort bien. Encore l’autre jour André Philippe me disait, Ah ! Les américains ne peuvent pas résister à la dialectique de Kojève ! {rires dans l’assistance}. Alors voilà. Alors en même temps, on le dit éminence grise, plus ou moins, dans les tractations, ça a été imprimé alors je peux le dire, imprimé dans Les Temps modernes, dans les tractations qui ont amené aux accords d’Evian, à la solution de la question de l’Algérie, et puis il se trouve qu’en même temps, monsieur Kojève continue ses lectures philosophiques, même il étend ses lectures au côté théologique et patristique, les origines chrétiennes, et il y a un millier de pages je crois qui sont tapées chez Gallimard mais nous ne savons jamais si ses occupations politiques et économiques lui permettront de les éditer. En tout cas, j’ai demandé à monsieur Kojève de vous dire un petit peu comment il concevait l’histoire de la philosophie, je vois qu’il a déjà mis un schéma au tableau {rires dans l’assistance}, j’étais déjà familier avec les cercles de Hegel et j’ai été enchanté de trouver quelqu’un qui également emplyait cette méthode. Alors, je vous laisse la parole.

-Je ne vais pas évidemment réfuter ce que vient de dire mon ami le Père Fessard, il a beaucoup exagéré, mais enfin… »

*

Après-guerre il disait qu’il avait le choix entre continuer à faire son cours ou donc travailler dans l’administration c’est-à-dire à la direction des relations économiques extérieures, au ministère des finances, et, enfin il disait que finalement, ça lui avait paru plus amusant. Le cours il l’avait déjà fait et il ne se voyait pas du tout devenir académique, lui il voulait faire autre chose parce que c’était quand même une personne d’action bien qu’il ait passé effectivement une grande partie de sa vie uniquement à étudier et à lire et … disons qu’il était trop intéressé peut-être par la vie et par ce qu’il pouvait apprendre pour se décider à passer des années à écrire ce qu’il savait déjà. Donc en fait il travaillait par bribes. Il écrivait certainement le dimanche mais … sinon on a retrouvé effectivement un certain nombre d’écrits qui ne sont pas encore tous publiés et qui sont à chaque fois des introductions au livre fondamental. Mais ce sont toujours des introductions à l’introduction, qui contiennent finalement l’essentiel mais qui reste toujours un peu caché. Bon, moi je lui demandais comment est-ce que … toujours avec, bon, je veux dire, un point de vue d’adolescent donc pas vraiment réfléchi, comment est-ce qu’un philosophe, finalement, peut être fonctionnaire, ça paraît bizarre. Alors lui, bon, je me souviens qu’une fois il avait répondu que, effectivement, tant que l’Histoire dure, un philosophe ne peut absolument pas agir dans l’Histoire, mais puisque l’Histoire est finie, le philosophe peut très bien participer à la gestion des affaires du monde. Alors est-ce qu’il le croyait vraiment comme ça, peut-être en partie, peut-être un peu.

*

Non enfin le début de cette vraie vie, Kojève avait passé la période de guerre ici, bon je lui ai laissé ce qu’il y avait ici, de cet argent qui était resté là, mais enfin la guerre se terminait, j’allais rentrer, et il fallait trouver quelque chose pour Kojève. Alors on en a parlé avec Marjolin et Marjolin a dit, Bon, on va le faire entrer, d’une façon ou d’une autre, dans l’administration. Alors, Kojève, il lui a trouvé un poste de traducteur au commerce extérieur. Il a commencé comme ça, parce qu’il connaissait plusieurs langues, et je crois que la première personne qu’il ait séduite, dans l’administration, était son patron, Rousselier, qui était le directeur du commerce extérieur, qui a tout de suite reconnu que Kojève était un personnage assez extraordinaire, qui ne connaissait rien évidemment aux questions pratiques, aux rouages de l’administration, mais alors Rousselier racontait que Kojève était un fonctionnaire très zélé, respectueux des règlements, respectueux de la hiérarchie et de tout pendant la journée, et puis le soir ils allaient prendre un pot et Kojève expliquait à Rousselier comment il fallait qu’il fasse son métier. Les différents patrons de Kojève sont tous devenus ses amis, il y a eu Clappier, il y a eu Olivier Wormser, et puis alors le successeur de Wormser a été ensuite Jean-Pierre Brunet, mais enfin Jean-Pierre Brunet par rapport à Kojève se sentait plutôt un petit garçon à l’époque, enfin Kojève avait déjà à ce moment-là acquis une certaine autorité et … il allait dans les conférences internationales avec le chef de la délégation, qui était son patron, et son patron lui demandait au fond dans les coulisses, ce qu’il fallait faire.

*

Dans sa personnalité il y avait, et cela allait avec sa conviction philosophique, il y avait aussi que par exemple, quand l’Histoire est finie, aussi, il n’y a plus d’homme. Alors il n’y a plus d’homme cela veut dire qu’il n’y a plus de raison de risquer sa vie, et si l’homme ne risque plus sa vie, il n’est plus un homme. Alors il disait que si l’Histoire est finie, quand même les hommes essaient de continuer à vivre comme s’ils étaient des hommes, et cherchent des situations absurdes et sans véritablement de sens pour continuer à risquer leur vie, alors par exemple, il y a toujours des toreros qui risquent leur vie sur l’arène en face du taureau, il y a toujours des alpinistes qui risquent leur vie dans les montagnes, enfin, que tout ça c’est, c’est des restes de l’humanité, quoi. Enfin lui-même d’ailleurs, ça je pense que ça l’avait marqué aussi, il avait risqué sa vie au moins deux fois, une fois pendant la révolution russe où il était encore très jeune puisqu’il est né en 1902 donc il devait avoir 15, 16 ans, et, bon là c’était une histoire un peu d’adolescent aussi parce qu’il s’était amusé avec d’autres camarades à faire du marché noir comme en faisaient beaucoup et, bon, un beau jour il a été arrêté et il savait qu’il risquait vraiment d’être exécuté le lendemain. Et il y avait des adolescents de 14, 15 ans qui étaient exécutés comme cela et, bon finalement je crois qu’avec ses relations familiales il a pu s’en sortir mais, bon, il disait que ce jour-là, cette nuit passée dans la prison bolchévique il avait compris qu’il se préparait vraiment quelque chose d’essentiel pour le monde et que la conclusion, c’était qu’il fallait partir le plus vite possible – que lui, il voulait pas y vivre. Bon. La deuxième fois c’était pendant la guerre, pendant la deuxième guerre où il avait donc participé à la Résistance, enfin ça, je ne peux pas dire plus de détails parce que je le sais seulement par ouï-dire, mais, bon, un jour il a été arrêté par les allemands et là aussi il savait qu’il risquait d’être exécuté le lendemain. Alors là il a, il semble qu’il a trouvé un terrain d’entente philosophique avec l’officier allemand qui devait décider de son sort et que, il a réussi à le convaincre finalement qu’ils étaient tous les deux des hommes cultivés, qui comprenaient les choses, et que donc il ne devait pas subir le même sort que les autres et ça a marché mais alors … il avait vraiment un pouvoir de convaincre les gens qui était extraordinaire, qui était son arme absolue. On ne peut pas vraiment convaincre, on peut peut-être persuader, mais finalement chacun est libre de rester sur ses positions.

*

« Bon, enfin, quoiqu’il en soit, alors, le discours critique et le discours pratique. Nous parlons non pas pour dire quelque chose que nous croyons être vrai – ou faux, selon le cas, mais pour obtenir quelque chose. Quand je demande à un garçon, Apportez-moi de la bière ce n’est ni vrai ni faux : c’est efficace, c’est tout, c’est nécessaire. Parce que s’il me disait, Allez vous faire pendre ailleurs, j’aurais été très étonné, très étonné, enfin on escompte l’efficacité nécessaire de ce discours. Mais on escompte aussi que le garçon va travailler pour l’exécuter, on ne pense pas qu’il va faire des passes, prononcer une incantation et que la bière arrive, hein, on serait étonné aussi. Donc il va travailler. Eh bien supposez qu’il vous dise, Eh bien tu ne m’as pas regardé deux fois?Eh bien qu’est-ce que je lui fais ? Je lui un coup de poing dans la figure, du moins si j’étais plus jeune je l’aurais fait, mais enfin, en tout cas j’aurais été très étonné. Donc, mon Dieu, il n’y a pas si longtemps qu’on tirait sur les ouvriers qui faisaient la grève. Peut-être pas les garçons, mais enfin. Donc, en dernière analyse, le garçon m’apporte la bière pourquoi ? Parce que tout ceci est inséré dans un ordre social, qu’il faut le cas échéant défendre les armes à la main. Si personne n’est prêt à défendre cet ordre les armes à la main, eh bien vous savez, le garçon vous enverrait la bière à la figure. Ça finira mal. Donc voilà, ça, ce sont des ordres. Enfin, la thèse parathétique. Qu’est-ce c’est que le discours qui est un peu de ça un peu de ça ? Il est efficace, il l’est directement en tant que discours, mais nécessairement, à la différence de la prière, l’effet est nécessaire, mais, comme dans la prière, c’est le discours seul qui agit. A la différence de l’ordre, ce n’est pas médiatisé, c’est le discours seul qui agit mais, comme dans l’ordre, c’est nécessaire. Eh bien ça, ça s’appelle {…} parce que la parathèse c’est mauvais, c’est contradictoire, ça s’appelle le commandement moral. C’est ton devoir, mon cher. C’est un impératif catégorique. C’est un ordre, mais, on ne peut pas refuser. Je dois être moral. Ce que je fais n’a aucune espèce d’importance, que j’assassine ou non, c’est rien, mais l’essentiel c’est d’être moral. Bon ben ça, on l’est ou on l’est pas, seulement, on doit l’être. Du sollst. Et puis Fichte, Kant, Du Sollst. »

*

« Les objets fabriqués, créés par les auto-négations actives de l’esclave travailleur s’insèrent dans le monde naturel et le transforment donc réellement. Pour pouvoir se maintenir dans la réalité de ce monde transformé, humanisé, l’esclave doit changer lui-même, mais puisque c’est lui qui a transformé le monde donné en y travaillant, le changement qu’il semble subir par contrecoup est en fait une auto-création. C’est lui-même qui se change, qui se crée autre qu’il n’a été donné à soi, et c’est pourquoi le travail peut l’élever de la servitude à la liberté qui sera cependant autre que celle du maître oisif. Ainsi, en dépit des apparences, l’esclave travaille aussi pour soi. »

Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, page 500.

*

Edgard Faure. J’ai connu Alexandre Kojève qui occupait des fonctions importantes à la direction des relations économiques, et je le rencontrais dans des réunions, j’étais à ce moment-là secrétaire d’Etat, et puis ministre. Tout le monde attribuait beaucoup d’importance à ses propos, Que dit monsieur Kojève etc. Et ce n’est qu’au bout d’un certain temps que j’ai découvert que cet Alexandre Kojève, directeur de ministère, arrivait à un point où ses avis étaient écoutés mais qui n’était tout de même pas un sommet, était en même temps un autre sommet, alors un véritable sommet, dans un autre domaine, celui de la philosophie. Et je me suis familiarisé à diverses reprises avec ses œuvres. D’abord il a écrit des ouvrages qui font autorité sur la philosophie grecque, en trois tomes, auxquels je me réfère d’ailleurs de temps en temps dans mes propres études, d’autre part il avait fait une étude très approfondie sur Hegel, et cette étude a été publiée par ses amis, mais il n’avait jamais eu le temps ou il n’a pas voulu, de la relire lui-même, qui est très intéressante, que j’ai lue, parce que c’est une des manières les meilleures de se familiariser avec la philosophie de Hegel. Je m’en suis réoccupé plus tard parce que lorsque j’avais quitté la Présidence du conseil ou qu’elle m’avait quitté, en 1956 et par la suite après les évènements de 1958, j’ai fait l’agrégation de droit et j’ai enseigné les idées politiques, à la faculté de Dijon. Et quand j’ai abordé la période hégélienne j’ai pensé que le meilleur truchement était Alexandre Kojève. Donc j’ai connu Kojève si je puis dire physiquement comme un homme avec qui je parlais des problèmes économiques, et philosophiquement d’après ses œuvres. Il y a d’ailleurs entre ces deux Kojève une liaison, un pont d’articulation qui est assez intéressant. Kojève ne faisait plus de philosophie mais en même temps il n’était pas complètement accaparé par la seule pratique. Et il a fait à un moment une conférence qui était très intéressante, que je n’ai pas entendue mais dont je me suis procuré le schéma, dans laquelle il a soutenu des idées fortes qui étaient tout à fait remarquables. Selon la thèse de Kojève, le marxisme avait été démenti parce que les agents de l’économie et les groupes sociaux avaient réagi de manières différentes entre la manière dont les capitalistes, si vous voulez les agents de l’économie capitaliste, avaient réagi normalement et la manière dont ils avaient réagi dans la conjoncture coloniale. Selon Kojève et je crois qu’il avait raison, les patrons n’avaient pas fait ce que Marx croyait qu’ils feraient, au lieu de diminuer les salaires ou de les laisser à un très bas niveau, ils les avaient au contraire améliorés, ils n’avaient pas appliqué la loi d’airain, vous me direz d’ailleurs que la loi d’airain d’ailleurs n’est pas de Marx et qu’elle est de Lassale, mais ils n’avaient pas appliqué la célèbre règle selon laquelle le salaire tend à se réduire à l’ensemble des subsides nécessaires pour entretenir la force de travail, et le patronat au contraire admit que les salariés devaient bénéficier de traitements en augmentation. Pourquoi le patronat a-t-il admis cela, j’ai fait moi-même des raisonnements là-dessus, Kojève en avait faits, et en vous le retraçant je ne peux pas très bien distinguer quelle est ma part et quelle est la sienne mais nos points de vue concordaient. A la fois parce que les patrons étaient sous la contrainte d’une certaine action syndicale. C’est un point que les premiers auteurs n’avaient pas prévu. Notamment ce qui m’a toujours frappé c’est qu’un homme aussi clairvoyant que Tocqueville, dans sa Démocratie en Amérique, raisonne assez curieusement, il dit, Les ouvriers, eux, ils n’ont pas la possibilité de faire des ententes ; alors que les patrons pouvaient faire des syndicats mais pas les ouvriers. Donc ça a été une des choses que Tocqueville n’avait pas prévu et Marx non plus. Il y a eu également la pesée qui a résulté de la démocratie politique, de l’éducation générale. Et puis enfin un jour le patronat a découvert que ce qui était mauvais individuellement à l’échelon micro-économique pour chaque patron était bon globalement à l’échelon macro-économique pour tous les patrons. Un patron qui fabrique 10 000 paires de chaussures, si il est obligé de payer un peu plus les ouvriers va avoir moins de bénéfices. Mais inversement si tous les patrons augmentent les ouvriers, au lieu de vendre 10 000 paires de chaussures il en vendra 20 000 ou 30 000, parce que les autres ouvriers des autres patrons, ayant de l’argent, achèteront des chaussures. Donc chaque chaussure lui rapportera moins mais il en vendra davantage. Pour toutes ces causes confondues le patronat n’a pas agi de la manière dont Marx avait prévu qu’il agirait, les agents économiques ne se sont pas conformés à ses prévisions qui étaient valables à partir d’une certaine hypothèse psycho-sociologique, psycho-économique, qui ne s’est pas maintenue. Mais en sens inverse, disait Kojève, dans l’expérience coloniale, alors là, les prévisions de Marx ont été vérifiées, parce qu’on a maintenu un salaire de famine, en tout cas un salaire très bas, pour la main d’oeuvre coloniale. La loi a joué sur l’exploitation en somme des travailleurs des colonies. À cela s’est ajouté l’élément susceptibilité, l’élément moral, psychologique, bien que dans la thèse marxiste ce ne soit qu’un épiphénomène, ou une superstructure, donc l’explosion que Marx avait prévue ne s’est pas produite à l’intérieur des pays capitalistes mais elle s’est produite dans l’ensemble du monde colonial. Voilà quel était le raisonnement très remarquable de Kojève. Maintenant il paraît plus banal mais c’était une époque, justement l’époque charnière, ce qui prouve que cet homme avait gardé la capacité, ou assumait la capacité de dominer la théorie générale et d’en faire des applications dans la vie pratique.

*

Jean-Pierre Brunet. Début 1960, il n’était peut-être pas le seul à l’avoir eue cette idée mais néanmoins c’est lui qui finalement l’a fait mûrir et accepter, l’idée que, il fallait absolument dans le commerce international, accorder ce que j’appellerais un handicap aux pays pauvres, ce handicap sous la forme tout simplement, très simplement de l’entrée en franchise de leurs produits manufacturés, qui évidemment surtout à l’époque étaient peu nombreux car ces pays pauvres précisément ils étaient pauvres pourquoi ? Parce qu’ils ne vendaient pas de produits manufacturés, parce qu’ils ne vendaient guère que des matières premières, que ce soit alimentaires ou minières, et l’idée que l’on a ensuite baptisée du nom compliqué de préférence généralisée eh bien c’était tout simplement que tous les pays industriels devaient laisser entrer ces produits fabriqués sans droits de douane. Alors c’est une idée qui au départ a connu des fortunes diverses, ne serait-ce que parce que forcément les industries des pays riches y compris notamment de notre pays disaient Mais enfin c’est de la folie, comment faire pour se prémunir contre une concurrence de pays ou les salaires sont le 10ème, le 20ème de chez nous et en plus leur donner cet avantage douanier ? C’était d’autant plus difficile qu’à l’époque le général de Gaulle était au pouvoir, où tout ce qui venait du général – qui avait accepté cette idée – paraissait a priori parce que à l’époque notamment du côté soit anglo-saxon soit allemand on se demandait s’il n’y avait pas là-dessous une machiavélique torpille si j’ose dire de la France, enfin c’était l’époque où nous avions refusé l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun, c’était l’époque où l’on avait refusé l’intégration dans l’OTAN, et on s’est dit Tiens tiens tiens c’est encore une idée française, et grâce à Kojève et j’ai beaucoup travaillé avec lui à ce moment-là nous avons réussi à démontrer à ceux qui a priori n’aimaient pas beaucoup la politique française en général de l’époque, que cette idée simple était une idée raisonnable, même si ça nous a pris du temps, même si nous avons d’abord convaincu la communauté européenne, nous avons d’abord convaincu les allemands, et plis tard les anglais, les américains, les japonais, ont accepté cette idée simple qui sans avoir bouleversé la face du monde c’est entendu, mais enfin, a été finalement sur le plan commercial la seule idée qui ait été mise en pratique par tous les pays riches, et qui a malgré tout permis à un nombre, malheureusement trop faible c’est vrai, mais à un certain nombre de pays pauvres de développer leur industrie.

*

Pour lui, il y avait vraiment une échelle de valeur dans les activités humaines, enfin, c’est comme ça qu’il me le disait, maintenant il y avait aussi un côté pédagogique donc … il faut faire la part des choses, pour lui, le mieux c’était d’être philosophe, après, c’était bien d’être un homme d’action, disons, économique, politique, bon donc, diriger les hommes en quelque sorte. D’abord comprendre, comprendre les hommes, ensuite diriger les hommes, ensuite, bon, encore, s’occuper des sciences humaines c’était quand même mieux que les sciences exactes.

*

« Ce qui est le plus certain du mode de penser de la science traditionnelle, c’est ce qu’on appelle son classicisme, soit le règne aristotélicien de la classe, c’est-à-dire du genre et de l’espèce, autrement dit de l’individu considéré comme spécifique. C’est l’esthétique aussi qui en résulte. La pensée est du côté du manche, et le penser de l’autre côté, ce qui se lit de ce que le manche est la parole. C’est dit, – d.i.t.- manche, c’est dimanche, le dimanche de la vie comme dit Queneau, non sans du même coup en révéler l’être d’abrutissement. Pas évident au premier abord. Mais ce que j’en relève c’est que ce dimanche a été lu et approuvé par quelqu’un qui dans l’histoire de la pensée en savait un bout, Kojève nommément, qui reconnaissait rien de moins que le savoir absolu tel qu’il nous est promis par Hegel. »

Jacques Lacan, Encore.

*

Bernard Clappier. A partir de 1954, époque à laquelle Olivier Wormser a été nommé directeur des affaires économiques au Quai d’Orsay, nous avons formé, Olivier Wormser, Alexandre Kojève et moi un trio qui était célèbre à l’époque dans toute l’administration française, parce que nous régnions si je puis dire sur toutes les négociations économiques internationales. Ce trio a duré jusqu’à 1963 ou 1964 à peu près, et c’est moi qui l’ai abandonné le premier parce que je suis devenu sous-gouverneur de la Banque de France, et Kojève l’a abandonné en second, quand il est mort en 1968. Je me souviens d’ailleurs, pour illustrer ce trio, je me souviens d’un jour où nous étions en mission à Washington je crois, avec quelques personnalités américaines qui avaient souhaité nous connaître. J’entends encore Hervé Alphand nous présentant tous les trois à un américain – je crois d’ailleurs me souvenir que ce pouvait être Henry Kissinger, qui connaissait à peu près le français et la littérature française, et il nous a présentés, Olivier Wormser et moi, comme Bouvard et Pécuchet. Kissinger a montré du doigt Kojève : Et lui ? – Lui c’est Flaubert. On ne pouvait pas donner meilleure définition de la hiérarchie du trio, l’inventeur, si je puis dire, l’inspirateur, et les deux exécutants, qu’Olivier Wormser et moi étions pour l’occasion. Nous fonctionnions, Alexandre Kojève et moi, de la manière suivante, moi je tenais le pupitre si je puis dire, dans les négociations, et il était à côté de moi, et il me faisait passer des notes sur un petit bout de papier, chaque fois me conseillant l’argument à utiliser, des arguments qui étaient parfois un peu provocateurs, si je puis dire, il aimait bien provoquer, il était, c’était la terreur des autres délégations, précisément parce que son imagination était très fertile, et il n’avait pas de peine à exprimer toutes sortes d’arguments difficiles à contrer – surtout quand personne n’était avec lui, là alors c’était l’apothéose de sa carrière administrative, et en même temps l’apothéose de sa dialectique parce qu’i était maître de son jeu, à ce moment-là, complètement. Non, il était vraiment une intelligence exceptionnelle, c’est grâce à lui d’ailleurs que j’ai pratiqué Raymond Aron, je dois dire. Nous avons déjeuné souvent ensemble tous les trois, pour parler de questions diverses, mais jamais de questions strictement philosophiques, toujours de questions d’économie mondiale, si je puis dire, et Kojève était dans son élément, Raymond Aron aussi, et c’était un enchantement pour le modeste témoin que j’étais.

*

Les derniers souvenirs que j’ai sur Kojève puisqu’il est mort le 4 juin 68 donc juste après les événements de mai 68, bon il se trouve que j’étais là quand Raymon Aron l’a appelé au téléphone, je ne sais plus, dans les derniers jours de mai, premiers jours de juin et, bon ils parlaient de ce qui se passait, et alors Raymond Aron disait que c’était très grave, que c’était très sérieux et Kojève prenait cela absolument pas au sérieux. Et alors son critère c’était de dire, Personne n’est mort, vraiment c’est pas sérieux, parce qu’une vraie révolution c’est quand les gens meurent.

*

« Il était plus assuré que je ne l’étais moi-même qu’il s’agissait non d’une révolution mais d’un « à la manière de ». Il n’y a pas de révolution, me dit-il, puisque personne ne tue ou ne veut tuer. Les troubles lui inspiraient un profond mépris – réaction d’un russe blanc. Je lui racontais qu’aux Etats-Unis je ne pouvais pas tenir en place, impatient de revenir pour voir ou agir. Il me répondit, Vous étiez pressé de regarder de plus près les pitreries de cette sordide connerie. Vingt-quatre heures plus tard, je ne doutais plus que les événements eussent singé la grande Histoire. »

Raymond Aron, Mémoires.

*

X. Il a joué évidemment dans l’administration française un rôle peu connu mais absolument clef pendant finalement, bon, à partir des années cinquante jusqu’à la fin de son existence : il était très écouté.

Jean Daive. Même par De Gaulle ? Directement, je veux dire ?

Je ne peux pas vous dire, je ne pense pas mais, malgré tout, indirectement, sûrement, dans la mesure où il avait quand même, à la grande stupéfaction, parce que finalement ça stupéfiait aussi bien les allemands que les anglo-saxons, que nous ayons comme égérie je dirai pratiquement, égérie intellectuelle un personnage dont chacun savait qu’il était un philosophe, qu’i n’était pas a priori un économiste, ni un homme politique, que l’administration française se soit en quelque sorte à ce point servi si j’ose dire dans toute cette politique européenne avant tout faite essentiellement de fonctionnaires qui disent à leurs ministres ce qu’il faut qu’ils disent, il y avait une sorte de surprise à voir justement un philosophe intervenir pour expliquer doctement qu’il fallait absolument que les tarifs perçus par l’Allemagne sur les produits fabriqués venant du Brésil, soit nul, n’est-ce pas, c’était ça qui surprenait, mais le tout est quelque fois alors il se permettait de descendre en flammes avec énormément d’humour, un délégué d’un pays que je ne citerai pas, peu importe, de tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui ou avec notre politique, et il le faisait je dois dire de temps en temps, c’est à ce moment-là que la rougeur apparaissait sur les joues ou le front du délégué en question, mais évidemment il ne restait plus rien de lui parce que dans le débat il était incontestablement très, très fort et il réduisait à quia, il réduisait au silence le malheureux qui avait cru devoir ou bien s’opposer à lui ou pire encore se moquer de lui – alors là, il ne le ratait pas.

*

Bruxelles, 4 juin 1968, dernière intervention d’Alexandre Kojève, au groupe Ouest commercial du Marché commun.

« Merci beaucoup. Monsieur Kojève …

-Monsieur {…}, tout le monde sait, naturellement je suis favorable à une politique commerciale commune mais elle n’existe pas, et tant qu’elle n’existe pas on ne peut pas introduire de grosse communauté on ne peut pas faire une politique commerciale commune par la Banque. Il faut la faire intégralement, et ne pas dire que Ah oui, si vous voulez interdire telle importation pour tel produit où vous répandez les cinq autres, et pour le reste les cinq autres font ce qu’ils veulent et vous, vous {…}, ça ne va pas. C’est pourquoi nous avons pensé que, il faut une clause peut-être transitoire mais qui soit applicable automatiquement par les six pays membres c’est-à-dire par la communauté. Maintenant sur, en ce qui concerne la proposition, de monsieur {…}, évidemment il faut l’inclure au procès-verbal comme une proposition hollandaise en ajoutant qu’elle est inacceptable pour la délégation française, protocolaire ici c’est évident. Où est l’ennui ? C’est que nous devons être unanimes, pour appliquer le système préférentiel. C’est ça, c’est pourquoi j’ai proposé de procéder par élimination. Je n’ai pas encore fait de proposition qui ait été inacceptable par les Pays-Bas. Les Pays-Bas ont fait ici une proposition qui était inacceptable pour la France. Continuons, nous allons voir, il y aura quelque chose qui restera peut-être et ça, ça sera acceptable pour tous. Sinon il n’y aura pas de système préférentiel, après tout, c’est pas un malheur pour la communauté.

-Je croyais que ceci était un problème tarifaire …

{rumeur dans la salle}

…il faut appeler un médecin, en vitesse.

{…}

-Messieurs, vous avez tous appris, vous savez tous maintenant que le professeur Kojève est mort ce matin à la fin de notre réunion, vous l’avez tous, enfin la plupart d’entre vous l’ont connu aussi bien sinon mieux que moi-même, ont eu l’occasion de le pratiquer quotidiennement pendant de nombreuses conférences, réunions de groupes, au sein de ce groupe en particulier il était l’un des habitués, sinon l’un des fondateurs, il l’a fréquenté et animé depuis de nombreuses années, il nous a donné ce matin, avant de mourir sous nos yeux un dernier échantillon de son talent et de ses saillies qui avaient fait sa réputation, je crois que je ne vais pas ajouter grand-chose à l’émotion qui nous étreint tous j’imagine, aujourd’hui, et je voudrais seulement vous prier de bien vouloir, avant de continuer nos travaux, de bien vouloir observer à sa mémoire une minute de silence. »

*

« Or, le temps, c’est l’homme lui-même. Supprimer le temps, c’est donc supprimer aussi l’homme. En effet, l’être vrai de l’homme est son action, son temps l’action qui réussit. C’est dire que l’homme est le résultat objectif de son action. Or, le résultat de l’action du sage, c’est-à-dire de l’homme intégral et parfait, n’est pas l’homme, c’est le livre. Ce n’est pas l’homme, ce n’est pas le sage en chair et en os, c’est le livre qui est l’apparition de la science dans le monde, cette apparition étant le savoir absolu. »

Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, page 384.

*

Jean Daive. Jean-Michel Rey il y a une formule qui revient très souvent sous la plume de Kojève, Le savoir absolu est la sagesse absolue.

Jean-Michel Rey. Oui alors là c’est on pourrait dire une sorte d’infléchissement de la pensée de Hegel, c’est-à-dire au fond le fait que la morale ne puisse plus exister sous une forme séparée, mais que la morale ne soit en fin de compte qu’une sorte d’accompagnement de la réalisation du savoir absolu. Et je crois que la pensée de Kojève, c’est de ce point de vue-là une pensée qui tout à la fois est fidèle à l’impulsion de la pensée hégélienne, mais aussi c’est une pensée qui, je dirai, est une sorte de pensée joyeuse, c’est-à-dire, c’est une pensée dans laquelle quelque chose du dépassement se trouve à l’oeuvre, et donc que le rapport à Queneau je crois, et le rapport à Bataille, viennent montrer ça, c’est-à-dire le rapport entre ce qui est d’un côté tragique et de l’autre comique. Et cela, de manière tout à fait simultanée, au sens où l’existence de Kojève après-guerre, c’est l’existence de quelqu’un qui est joyeusement dédoublé, si je peux dire, c’est-à-dire qui passe la plus grande partie de son temps à Bruxelles pour négocier les tarifs douaniers etc. du marché commun, c’est-à-dire qui précisément se trouve dans une position double de n’être pas un philosophe professionnel, d’être quelqu’un qui pense réaliser sa propre philosophie, et dans le même temps d’écrire une œuvre importante – ces trois volumes de l’histoire de la philosophie notamment qui sont sortis de son vivant -, d’écrire une œuvre importante et d’écrire une œuvre dont il faut dire qu’à mesure qu’elle paraissait, qui suscitait de moins en moins d’intérêt. Et donc je crois que là il y a quelque chose de tout à fait ironique, qui sans doute aurait plu à Kojève d’une certaine manière, à savoir que sa renommée était une renommée de ouï-dire en quelque sorte, puisque son premier livre n’était pas de lui, cette renommée, elle a été faite par des gens qui se sont inspirés très directement de ses leçons, qui la plupart du temps ne l’ont pas cité d’ailleurs, n’ont pas reconnu leur propre dette à son égard, cette renommée ensuite, elle s’est étendue, mais elle s’est étendue je crois de la même manière, c’est-à-dire, c’est quelqu’un qui a été pillé sans qu’on reconnaisse jamais précisément l’importance de ce qu’il faisait, et puis c’est quelqu’un qui quand il a commencé, toujours avec la même discrétion, à intervenir en publiant ses propres livres, s’est trouvé de plus en plus marginalisé, s’est trouvé de moins en moins reconnu.

*

Une vie, une œuvre, Alexandre Kojève, la fin de l’Histoire, une émission de Jean Daive, avec la participation de Denyse Harari, Nina Kousnetzoff, François Valéry, Jean-Pierre Brunet. Documents inédits : conférence de Kojève à l’invitation du Père Fessard,et réunion du marché commun à Bruxelles le 4 juin 1968.

« Du moment que le discours logiquement implique la prière il faut bien quelqu’un à qui cette prière s’adresse, sinon c’est à désespérer du discours, alors nous sommes tous des fous. Alors là encore curieusement, et Dieu sait que pourtant quand j’étais jeune j’avais quelque espérance, pendant des années et des années je ne comprenais pas. Mais c’est extrêmement banal : une déclaration d’amour qu’un jeune homme fait à une jeune fille, qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie : Chère amie, aimez-moi. Je veux vous épouser, bien sûr, peu importe, bref: aimez-moi. Et alors rien à faire ! Il n’a pas besoin d’être riche, ni beau, ni costaud, ni … et puis d’ailleurs il peut marcher sur la tête ! Ou bien elle l’aime ou elle ne l’aime pas, bon. On ne peut pas obliger quelqu’un. Inversement, si quelqu’un aime, vous avez tout de suite la plénitude du bonheur, en un mot aussi ! Vous dites, Tu m’aimes ? -Je t’aime. Nous nous aimons. Ben c’est fini. Enfin le vrai {?} est fini. Bien. »

Textes lus par Anne Torrès, Jean-Michel Coquis {?}, Bernard Laniel et Marie-Dominique Bougoux {?}. Réalisation : Jean-Claude Loiseau.

C’était une émission diffusée la première fois le 10 novembre 1990.

 

 

7
sept 2012

Répétition et science contemporaine

Soirée organisée par Rose-Paule Vinciguerra,

Membre de l’ECF et de l’AMP

Avec

Esthela Solano-Suarez

Membre de l’ECF et de l’AMP

Serge Cottet

Membre de l’ECF et de l’AMP

Esthela Solano. {…} dans l’enseignement de Lacan, qui est celui qui a été travaillé tout au long de l’année dernière par Jacques-Alain Miller dans son cours, L’orientation lacanienne, et c’est un nom { ?} que nous voyons apparaître dans le Séminaire XIX, …Ou pire. Quelle est la préoccupation de Lacan ? La préoccupation de Lacan est celle qui habite son enseignement du début jusqu’à la fin, c’est de se demander, Qu’est-ce que la psychanalyse et comment la psychanalyse opère ? Et dans ce sens, au cours de ce Séminaire XIX, Lacan se {?} amener comme Jacques-Alain Miller l’a mis en clair pour nous – parce que je me suis cassé la tête pendant des années sur la distinction dans l’enseignement de Lacan du registre de l’être et de l’existence, et grâce à cette mise en ordre, à cette élucidation formidable qui nous a été proposée par Jacques-Alain Miller l’année dernière, ça se dégage d’une façon absolument limpide, et on peut suivre les coordonnées de ce mouvement avec beaucoup de sens, comme si Jacques-Alain Miller avait tracé des jardins à la française, dans cette question lacanienne concernant l’être et l’existence.

Donc la question, Comment la psychanalyse opère ? Alors, elle opère par la parole, bien entendu. Mais de quel ordre va être l’opération analytique, qui se tient toujours dans le registre de la parole, pour avoir une incidence sur un registre qui échappe aux sens, et qui est celui de la jouissance du symptôme.

Comme nous le savons Freud avait dans un premier mouvement de sa découverte, fait la découverte prodigieuse du sens du symptôme. Et par ce biais le sens du symptôme pouvait donc se déchiffrer comme étant une formation de l’inconscient, comme les rêves, les lapsus, les actes manqués, les mots d’esprit.

Or, il n’y a pas que cette dimension-là au niveau du symptôme. Freud trouve qu’il y a la dimension de ce qui se répète, au niveau de la jouissance, et il y a une dimension qui ne se laisse … souffrance du symptôme, qui n’est rien d’autre qu’une satisfaction substitutive pulsionnelle, qui fait obstacle à la guérison, qui fait obstacle au déchiffrage. Et même si ça se déchiffre il y a toujours un reste. C’est pourquoi Freud pense que, à cause de ce reste symptomatique, peut-être qu’une analyse doit être recommencée à plusieurs reprises, selon des cycles de cinq ans.

Alors la question est précisément celle-là parce, au fond, l’être, l’être fugitif de formation de l’inconscient c’est un être de langage. Mais il y a dans ces êtres de langage quelque chose qui est de l’ordre d’un effet de vérité, qui s’interprète et qui s’efface. Par contre le corps du symptôme n’a rien de fugitif, il y a quand même quelque chose d’une certaine permanence, et cette permanence relève de la jouissance.

Alors je vous renvoie au texte de Jacques-Alain Miller, « Lire un symptôme », publié dans le numéro de Quarto, numéro 26, qui est absolument limpide là-dessus.

Alors, ce pour quoi Lacan se voit amené à distinguer, au niveau du langage, le registre de l’être de celui de l’existence. Parce qu’au fond dès qu’on parle on fait venir à l’être des entités qui n’existent pas forcément. Donc, ce qui veut dire {?} du langage, c’est précisément quelque chose qui est de l’ordre de l’ontologie.

Mais Lacan va s’inspirer des Grecs, qui se sont aperçus précisément que l’être se couple dans sa dialectique au non-être, et que ça ne nous assure pas du tout de quelque chose de l’ordre de l’existence, c’est pourquoi ils vont chercher au-delà de l’être une dimension qui est celle de l’existence, de l’ek-sistence, ce pourquoi Lacan va s’orienter Plotin, qui fait une lecture du Parménide de Platon, pour isoler ce registre de l’ek-sistence. Et à partir de là, Lacan peut poser que dans le langage, ou le registre du langage, ou : ce qui est dit, la parole, ce qui fait discours, nécessite quand même de se référer à ce qui ek-siste à la parole, et dans ce sens il isole dans le registre de l’existence le réel du signifiant Un, en énonçant Il y a de l’Un.

Alors l’Un ici, c’est le signifiant Un tout seul. Qui ne fait pas chaîne signifiante avec l’autre. Et l’Un ici ce n’est pas le signifiant rhétorique parce que le signifiant rhétorique c’est ce lui de l’instance de la lettre qui va se substituer avec un autre signifiant pour produire la métaphore, qui va s’articuler en ordre signifiant pour produire l’effet de sens au niveau de la métonymie. Ici on est plutôt, pas dans le registre du signifiant rhétorique, mais dans le registre du signifiant mathématique au sens d’un signifiant qui n’est pas producteur du sens, parce qu’il est tout seul – pour qu’il y ait du sens, il faut qu’il y ait au moins deux signifiants.

Donc à partir de cet Un, c’est l’Un à partir duquel on peut penser la marque, une marque originelle, une marque originelle du signifiant sur le corps. Mais pour que cette marque puisse avoir des conséquences productrices des effets de langage, il y a une nécessité à ce que cette marque soit effacée, pour qu’apparaissent à cette place son inexistence. Et c’est précisément sur ce principe que Frege a théorisé la logique de l’engendrement de la suite naturelle des nombres. Je vous rappelle comment Jacques-Alain Miller a présenté ça l’année dernière, d’une façon très simple, {Esthela Solano écrit au tableau}

Nous avons l’Un, marque originelle {originaire?}, ensuite cet Un qui est effacé, l’effacement de cette trace fait apparaître quelque chose qui est de l’ordre d’un ensemble vide, et c’est justement dans une équivoque entre l’émergence de l’ensemble vide c’est-à-dire un ensemble qui ne comporte aucun élément, et le chiffre 0, c’est dans cette équivoque, d’après Lacan – vous pouvez lire ça dans le compte-rendu que Lacan fait du Séminaire …Ou pire, dans les Autres écrits -, c’est donc cette équivoque entre l’ensemble vide et le zéro, qui compte comme étant un, parce que là on voit bien, l’ensemble vide ne subsume aucune objet, mais au moins c’est un, un ensemble {?}, ce pourquoi ça va compter +1, et donc cette inexistence qui se répercute comme étant le comptage d’un +1, engendre le passage de 1 à 2, de 2 à 3, etc., et cela engendre l’Un numérique. Donc là on voit bien la différence entre l’Un de la marque originelle {originaire?}, le Il y a de l’Un qui est dans le langage, et ensuite la succession numérique, le Un numérique qui comporte l’effacement de cette trace, pour que l’inexistence compte comme étant de l’ordre de l’Un.

Bon.

Rose-Paule Vinciguerra. Quelle différence entre… non, après je te poserai la question, vas-y, continue.

Esthela Solano. Mais c’est du même ordre, c’est-à-dire que la suite des nombres engendre à partir de cet Un originel, mais aussi n’importe quel dit provient de cet Un qui est ce que Lacan appelle l’Un-dire. Et donc c’est un dire et c’est lui qui engendre la suite de n’importe quel énoncé dans la mesure où cette inexistence s’inscrit au lieu de l’Autre. Et cet Autre, c’est l’Autre que Lacan écrit dans le Séminaire, là encore, comme étant l’un en moins. Qu’est-ce que ça veut dire, l’un en moins ? Ça veut dire l’Un qui a été inscrit, et par suite effacé. Ce qui permet la symbolisation de l’absence. C’est l’opération basique de l’ouverture à l’être du langage. N’importe quel parlêtre, pas n’importe quel parlêtre, il y a des vivants qui n’arrivent pas à acquérir ce statut de parlêtre. Et on voit bien la difficulté qu’ils trouvent à ne pas pouvoir précisément faire ce pas qui comporte la subjectivation de l’inexistence, la subjectivation de l’absence.

Alors voilà pour … comment ça s’engendre, le Un numérique.

Alors, l’Un numérique, c’est celui dit Lacan dont procède la science … non, pas l’Un numérique, l’Un, l’Un de Il y a de l’Un, c’est-à-dire que elle implique la présence de l’Un dans le réel qu’elle manie. Parce que la science suppose qu’il y a de l’Un dans la nature et elle va extraire l’Un à partir des formules mathématiques. C’est pas à partir de la perception des phénomènes naturels que la science va extraire un savoir dans le réel, c’est à partir de l’application, de la formalisation de la vérité en allant extraire l’Un qui se trouve dans la nature. L’Un en tant que savoir dans le réel.

Mais pas-tout le savoir dans le réel ne se laisse déchiffrer et déchiffrer. Ça se fait par petits bouts. À petits pas. Petits pas qui marquent vraiment le tournant majeur au niveau de l’humanité. Et aussi il faut savoir que, elle avance, la science, mais en même temps, cela ne va pas sans produire des événements imprévus et qui comportent des catastrophes absolument formidables, incroyables. Les centrales nucléaires avec tous les progrès qu’on peut apporter mais en même temps qui devient de façon de plus en plus évidente une véritable menace qui à la longue pourrait comme dit Lacan faire disparaître la vermine humaine de la petite planète que nous habitons.

Donc Jacques-Alain Miller se demandait précisément si le savoir de la science ne serait pas animé au fond par la pulsion de mort.

Alors cet Un, cet Un, Il y a de l’Un, c’est l’Un qui fait événement de jouissance dans le corps. C’est l’impact de l’Un sur le corps qui fait émerger ce que Serge citait tout à l’heure, la phrase de Lacan du Séminaire L’envers de la psychanalyse, que j’ai trouvé absolument formidable, je ne la retrouve pas, je l’avais notée, quand tu disais que le trait …

Serge Cottet. … identique au trait unaire …

Esthela Solano. Le trait …

Serge Cottet. … au petit bâton, l’élément de l’écriture, d’un trait en tant qu’il commémore une irruption de jouissance dans le corps.

Esthela Solano. Voilà. C’est-à-dire que c’est le trait, cet Un qui dans la rencontre du corps fait trait de jouissance, et la répétition de l’Un commémore cette irruption de jouissance. Et en même temps, dans la répétition de l’Un il y a déjà une perte de jouissance parce que ça ne sera pas la jouissance originaire : elle se métabolisera déjà dans la répétition, elle se métabolisera dans la suite engendrée par la répétition de l’Un originaire. C’est comme ça que j’entends les choses.

Alors, oui, la science produit, par la manipulation du réel, à partir de la formalisation de la vérité et l’utilisation du signifiant mathématique, la science va extraire du réel de la nature un savoir, en même temps elle se couple à la technique pour produire des objets nouveaux. Freud s’étonnait déjà dans son Malaise dans la civilisation, de l’existence du téléphone, de la possibilité de prendre, disait-il, le train pour raccourcir les distances, de la possibilité de se servir du télégraphe – enfin, il parlait des gadgets de son époque, et il disait que grâce à ces progrès de la science les hommes étaient devenus semblables à des dieux, parce qu’ils pouvaient raccourcir les distances, le temps, avoir un autre rapport au temps, et tout cela, bon. C’est-à-dire que depuis le Malaise dans la civilisation de Freud jusqu’à nos jours, ça s’est quand même un petit peu accéléré, n’est-ce pas, à tout point de vue. Si on compare le télégraphe à internet, on voit bien le bouleversement majeu qui s’est produit dans notre rapport au temps, à l’espace, aux autres et au corps des autres. Je pense que le rapport au corps des autres n’est plus le même depuis … avant et après internet. Bon.

Ces gadgets, c’est quoi ? Ce sont des objets qui présentifient la voix et le regard notamment. Et dans ce sens, ce sont des objets qui sont des substituts pulsionnels. Et ce n’est pas pour rien que nous en devenons des addicts.

Rose-Paule Vinciguerra. Des quoi ?

Esthela Solano. Il y a une addiction, on est des addicts, non ? Addicts ?

Serge Cottet. Absolument, oui.

Esthela Solano. Des addicts aux objets. Moi je n’ai pas internet un jour, deux jours, trois jours, je me sens comme un manchot. C’est vrai, c’est pour dire qu’il y a comme une partie du corps qui manque, parce qu’on suppose qu’il y a toujours des messages aux gens qu’on n’a pas reçus, pas répondus, qu’il y a des choses que l’on est pas à l’heure, des tas de choses, qui sont attenantes bien entendu au travail, en ce qui me concerne. Mais on a l’impression vraiment de rester en dehors de, en dehors de tout, du cours de … alors moi, je n’ai pas l’addiction du portable, jusqu’ à présent je résiste, mais il paraît que quand on en a un, et surtout ceux qui sont extrêmement sophistiqués et absolument fascinants, il paraît qu’on ne peut plus vivre sans, on ne peut plus s’en passer. On a l’impression d’un manque fondamental.

Alors Lacan disait que grâce à ce support de la voix, les astronautes avaient pu quand même, malgré des petites épreuves difficiles qu’ils avaient traversées en se trouvant si loin de la maison, que grâce au support de la voix, parce qu’ils étaient branchés à l’alétosphère et aux ondes, et à la vois, et tout cela, qu’ils avaient pu quand même se sentir soutenus. Et que ça leur tenait le périnée – pour dire jusqu’à quel point c’est l’objet, le rapport à l’objet qui tient le corps. Et par exemple Lacan dit dans ce chapitre XI, « Les sillons de l’alétosphère » : oui, ils pouvaient dire des conneries telles que, Oui, tout ça va bien, ça va bien dans sa connexion avec la terre, mais je rigole beaucoup parce que quand j’entends des conversations de personnes qui marchent dans la rue : Oui, je suis là, au coin de la rue de Rennes et de la rue d’Assas : au fond, on se parle soi-même, pour être sûr qu’on est orienté, qu’on sait où on est {rires}.

Rose-Paule Vinciguerra. On parle tout seul.

Esthela Solano. On parle tout seul, en se donnant les coordonnées, la latitude …

Rose-Paule Vinciguerra. Serge, ton exposé …

Esthela Solano. Excuse-moi.

Rose-Paule Vinciguerra. Après tu reviens, non …

Esthela Solano. Il y avait tellement de questions, je me suis laissée aller {rires dans la salle} dans un trop de réponses. Alors, bon, voilà, je passe la parole à Serge.

Rose-Paule Vinciguerra. Oui mais tu reviens après, tu peux reprendre après dans la discussion, puisque, il y a des gens qui vont poser des questions.

Esthela Solano. Absolument, c’est toi la maîtresse des lieux, je m’en remettrai à ta décision.

Rose-Paule Vinciguerra. La maîtresse de maison. Non non, mais tu vas reparler, Esthela, je t’assure.

Esthela Solano. Elle me pose une tonne de questions et après elle me dit, C’est beaucoup trop ! {Rires dans l’assistance}

Rose-Paule Vinciguerra. Donc je vais poser quelques petites questions à Serge Cottet ensuite, on posera des questions à la salle {tout le monde rit}, et Esthela reprendra.

Esthela Solano. Oui, parce que j’ai pas dit l’essentiel. {rires} Je dirai après ça.

Rose-Paule Vinciguerra. Bon. {se tournant vers Serge Cottet} Bon, eh bien je crois que je n’ai plus de questions à te poser maintenant. Je vais … poser quand même quelques questions. Alors, très rapidement, donc, répétition dans l’imaginaire, avec l’imago comme cause, deuxièmement répétition sur fond d’objet perdu, impossibles retrouvailles, on répète dans la chaîne signifiante, bon. Donc, là, je supprime ce que je voulais te poser comme question. Troisièmement, le moteur de la répétition n’est plus la symbolisation de l’absence mais le trauma, c’est, il me semble, ce que Lacan appelle la dustuchia, la mauvaise rencontre, il me semble, donc, qui se répète, un réel sans loi, et tu dis une phrase – tu vois, c’est pas beaucoup – tu parles d’évitement à ce moment-là et tu dis la répétition rate le réel, alors, est-ce que la répétition rate le réel ou est-ce qu’elle est elle-même le réel du ratage. Autre question évidemment c’est : transfert et répétition. Ça, c’est très, très important puisque, effectivement tu dis, ils ne sont pas déduits l’un de l’autre, et au fond tu le présentes à partir également de l’objet, évitement d’un côté, présentification de l’autre, alors peut-être que tu peux reprendre, au fond, cette question de la répétition qui se disjoint du transfert qui, lui, présentifie la réalité sexuelle de l’inconscient, ça, ça me paraît quand même un point, disons, qui importe à la clinique analytique, et au fond lorsque Lacan dit qu’on ne peut arriver à démêler l’ambiguïté de la réalité en cause dans le transfert qu’à partir de la fonction du réel dans la répétition, là je crois qu’il y a vraiment quelque chose qui est à reprendre, donc, l’objet a dans la répétition, dans le transfert, la tuchè dans la répétition et dans le transfert, on pourrait d’ailleurs poser la question de ce que, au fond, de la position traumatique du psychanalyste, il dit quelque part, Le psychanalyste est dans la même position que le parent traumatique mais, à la différence du parent traumatique, lui reproduit la névrose, alors que le parent traumatique, enfin, il fait ça innocemment. Je crois qu’il emploie ce mot. Bon.

Alors, deux dernières questions, tu as une formule à un moment donné, sur répétition et objet a, et tu dis que dans la passe, à partir du rapport du cartel dans lequel on était, je crois, Esthela, tu dis, On peut voir qu’à la place de l’objet perdu dont la pulsion fait le tour s’avoue un impératif de jouissance sous les espèces de l’objet a, de déchet, de l’objet qui choit, tu fais référence à un cas, que l’analyse de la situation oedipienne n’a pas guéri, et alors tu mets ça en relation… c’est une question théorique, peut-être, mais quand même ça m’intéresserait de savoir si tu as une idée là-dessus, tu mets ça en rapport avec le sinthome comme cycle de savoir et de jouissance impossible à traverser par l’ordre symbolique, dis-tu. Alors, au fond, le sinthome est-ce que c’est l’objet a comme réel ? Parce que l’idée que quelqu’un soit en position d’objet a comme réel, moi j’ai quand même l’idée que c’est … enfin c’est peut-être avant l’analyse ou pendant l’analyse, mais qu’une fois qu’on a traversé un certain nombre de choses, ça peut se … non pas se dissoudre mais ça peut se déplacer, et enfin il me semble que l’objet a c’est en rapport quand même avec l’Autre, avec le fantasme, et pas le sinthome. Enfin. C’est une question peut-être à laquelle tu répondras plus tard.

Alors dernière question, on rejoint ce que disait Esthela, c’est le symptôme comme addiction, je sais que tu as terminé ton texte là-dessus, alors, effectivement comme le disait Esthela il est à rapporter à un Un de jouissance, un Un non négativé, un Un qui commémore, c’est peut-être toi qui l’as dit, une irruption de jouissance inoubliable même si elle est contingente, et donc au fond la question porterait autour du sinthome comme réitération, à ce moment-là, réitération addictive, et non par répétition par addition de traces dans la chaîne symbolique, qui répète en additionnant, il me semble que, au fond, on pourrait faire le lien entre vos deux exposés, au fond, la répétition par addition qui compense ou qui répare la perte de l’objet, toujours déjà perdu, et puis l’addiction qui réitère, un, un, un, un.

Esthela Solano. {au tableau} Voilà, c’est ça. C’est pas, Je prends aujourd’hui ma dose et demain j’en prends deux, et je prends la troisième, je prends la quatrième, c’est toujours le même : c’est toujours le même Un.

Rose-Paule Vinciguerra. C’est toujours la même, et c’est pas la répétition, qui, au fond, tu as utilisé une très belle formule, au début, tu as dit, La répétition dans le symbolique, comme si l’inconscient fonctionnait à partir de traces et la répétition comme cherchant les traces de ce chemin impossible à retrouver. {se tournant vers Serge Cottet} C’est une très très belle phrase, ça.

Serge Cottet. Bon.

Rose-Paule Vinciguerra. Tu dis ce que tu veux.

Serge Cottet. Vu le temps qui reste.

Rose-Paule Vinciguerra. Mais il reste autant de temps que tu veux, c’est parce que j’aimerais que la salle pose des questions.

Serge Cottet. {…} longue dissertation à partir des questions que tu me poses. Je vais plutôt dire ce qui me reste aujourd’hui, ce qui s’est déposé dans ma mémoire épistémologique de ces lectures et de ce travail, ça répond à ta première question quand même. Ce ratage du réel nourrit … que le réel soit impossible à rejoindre par le signifiant, qu’il y ait une limite à la compréhension des malheurs réels, des rencontres impossibles, c’est le moteur même de la répétition, c’est le moteur même d’un usage du signifiant accumulé pour essayer de donner sens au réel, d’autant plus que ce réel est traumatique. Dans ce sens là il y a une certaine tyrannie de la symbolisation, enfin c’est l’expression qui m’est venue, que je peux expliciter, enfin, c’est un malheur réitéré, en quelque sorte. Il y a d’abord le trauma, et ensuite tout cet appareil signifiant pour essayer de l’annuler, mais la seule manière de l’annuler, c’est de le reproduire.

On a un modèle bien connu de cette opération douloureuse de la symbolisation, qui est le deuil, puisque au fond ça anticipe en 1917, enfin en 1916-17 chez Freud, la pulsion de mort, c’est-à-dire, après la mort d’un être cher, cet automatisme impératif qui consiste à passer en revue, et il dit un, l’un après l’autre, donc en additionnant tous les signifiants qui concernent l’objet, c’est-à-dire toutes les images qu’on a de lui, tous les souvenirs, tous les films possibles qui le concernent, et donc il n’y a que le langage, et les métaphores et les métonymies de l’objet qui permettent finalement de supporter son absence, de supporter ce réel.

Et puis au fond ça cède : il y a un épuisement de cette batterie signifiante qui permet un détachement de l’objet.

Mais dans l’optique où nous nous trouvons, qui met en question, enfin qui met en scène la pulsion, et notamment la pulsion sexuelle, on est confronté à des, à une impossibilité, à des drames que le signifiant, précisément ne peut pas colmater et qu’il est contraint finalement à ne rien pouvoir réparer du tout, et à se voir au meilleur des cas contraint à répéter les scènes même qui sont caractérisées par le fait qu’il a manqué un signifiant rendant compte de cet événement.

D’où, enfin, la marque que donne Lacan à ces événements dans le Séminaire II : insensé, douloureux, absurde, ce sont ceux-là même qui sont répétés puisqu’ils n’ont pas de sens. Et quand je parle de tyrannie du symbolique c’est aussi une tyrannie du sens qui est très moderne ; nous sommes dans une civilisation, puisque quand même c’est des exposés qui sont faits pour la question de l’ordre symbolique au XXIe siècle, où le trauma, la mort, sont des événements absolument impossibles à symboliser, il n’y a pas de sens à tout ça, et il faudrait donner sens.

L’expression donner du sens est absolument inflationniste aujourd’hui et à mon avis elle souligne cette prise du symbolique, qui doit faire lien, qui doit être hégémonique sur le réel, et en ce sens là on est à contre courant quand on souligne cette définition du réel qu’a développée Jacques-Alain Miller l’année précédente, comme un réel sans loi et c’est difficile à faire avaler, et de ce point de vue là la psychanalyse aura un effort à faire pour combattre le discours de la science, et se faire respecter en tant qu’adversaire du discours de la science.

Esthela Solano-Suarez. Ce que tu dis, Serge, m’évoque la fin de la conférence de Lacan « La troisième », quand il a {…} l’avenir de la psychanalyse dépendra du symptôme. Dans la mesure où l’entreprise de production de sens est à l’oeuvre, il la mettait du côté de la religion, il se dit, Si on arrive justement que le symptôme, le réel du symptôme, puisse passer du côté, soit recouvert par le sens, alors là, à ce moment-là l’avenir de la psychanalyse est compromis. Mais quand même il finit sur une note assez optimiste dans le sens où il dit que tous ces gadgets finalement, ce sont nos symptômes modernes, et que puisque il y a symptômatisation de ce rapport aux objets, la psychanalyse a encore quelque chose à faire parce que symptôme veut dire un réel qui se met de travers, qui empêche que ça tourne en rond. Excusez-moi, c’était une petite parenthèse par rapport à ce que tu venais de dire.

Serge Cottet. Bon dans la même veine, je me poserai la question, c’est moi qui me la pose mais ça répond quand même à la quatrième question, je reviendrai si j’ai le temps sur la deux et la trois {rires dans l’assistance}, sur la réitération addictive.

Alors, l’addiction dans un sens, enfin on va voir laquelle, ça peut permettre d’échapper à cette tyrannie de la symbolisation. Je pense à, enfin c’est une synthèse que je fais entre différents cas cliniques entendus dans la passe, de sujets qu’on peut dire tiraillés par le plus de jouir – sujets plutôt masculins -, par une compulsion sexuelle, un solde cynique de fin d’analyse, n’est-ce pas, ça fait partie quand même de la problématique de la fin d’analyse, ce solde cynique impossible, impossible à symboliser et qui va se présenter éventuellement sous une forme addictive, après que le sujet, un peu comme dans le rêve, pardon, comme dans le deuil, ait épuisé toutes les significations possibles, toutes les adhérences à son roman familial, aux échecs qu’il a pu connaître, comme dans le cas du sujet auquel je faisais allusion du cartel de Rose-Paule et d’Esthela, ce type qui accumulait les échecs avec les femmes. En fait, dans l’exemple auquel je pense, on a affaire à un sujet qui à un moment, au cours de sa cure, a cessé de donner sens, de vouloir significantiser sa compulsion. Car il la payait en symptômes. Au fond, il se l’autorisait à partir du moment où il accumulait les symptômes qui en étaient l’envers, disons que c’était une jouissance clandestine, et que ces symptômes étaient en quelques sorte infiltrés par cette jouissance-là, au titre lui-même de se cacher, de passer entre les gouttes, d’éviter d’avoir une position phallique. Et donc, plutôt que de mettre fin à cette compulsion en l’analysant, en lui donnant sens, en la mettant à plat après épuisement des signifiants auxquels {?} le fantasme était corrélé, eh bien on voit le sujet s’affranchir de toute recherche de signification, consentir à ce mode de jouissance mais complètement séparé, complètement séparé de sa symptomatologie – et même de sa vie : les symptômes disparaissent, les symptômes de honte, de modestie, d’inhibition etc., disparaissent, tandis que le nœud de jouissance continue sa partie tout seul. Et c’est là où il y a une réitération, je dirai, complètement coupée du fantasme.Alors bon, le sujet la maîtrise plus ou moins, lâche la bride de temps en temps et ça n’empiète absolument pas sur son existence.

Cela dit, pour revenir au thème général, là aussi nous sommes dans une civilisation qui pousse le reste cynique à l’échelon industriel, qui nourrit l’industrie du fantasme, qui pousse au jouir et qui pousse à la perversion dans les limites définies par le maître.

L’addiction au jeu… d’ailleurs, Freud avait commencé par là, son Dostoïevsky, pour mettre au point les rapports entre répétition et masochisme.

Rose-Paule Vinciguerra. Bon, merci beaucoup Serge. Est-ce que, Esthela, tu veux finir de répondre ?

Esthela Solano. Oui, rapidement je voulais boucler mes réponses, en indiquant quel est l’intérêt donc de revenir sur le signifiant mathématique en psychanalyse, j’avais commencé ma réponse en indiquant que pour Lacan c’était une question qui se rapportait à : comment la psychanalyse opère sur le symptôme.

Alors, faire appel au signifiant mathématique en psychanalyse, ça veut dire quoi ? Ça veut dire faire appel à un signifiant qui est séparé des effets de signifié. Lacan le rappelle : de séparer ce que vous entendez, dit-il, au sens auditif du terme, avec ce que cela signifie parce que entre les deux il n’y a aucun rapport. Ce qui comporte justement de laisser de côté le signifiant rhétorique dans le versant de signification, et de prendre le signifiant sur le versant de la lettre. Ce qui comporte aussi une opération supplémentaire, c’est de faire passer la parole du côté de l’écriture, dans la mesure où ce qui se lit se lit à partir … ce qui se lit dans l’équivoque signifiante, une fois que vous isolez la signification, séparez la sonorité de la signification, l’équivoque signifiante fait appel à l’écriture, ça fait appel à l’orthographe, et donc ça fait passer la parole du côté de l’écrit, et l’opération de l’analyste du côté de la lecture. Et c’est par ce biais que Lacan se proposait et cela à partir du Séminaire XIX et notamment dans le Séminaire XX, de pouvoir cerner la lettre du symptôme comme relevant de l’Un de la jouissance hors sens. Bon, je voulais faire cette petite boucle, pour, précisément, faire le joint entre cette problématique de l’existence du réel de l’Un dans la science et dans la psychanalyse. L’intérêt pour la psychanalyse d’avoir isolé l’Un du langage.

Rose-Paule Vinciguerra. Bon, moi j’aurais plein de questions à poser mais je vais donner la parole à la salle. {…}

Serge Cottet. Vous pouvez commenter, aussi.

Rose-Paule Vinciguerra. Il faut parler fort parce que, ah bien oui avec ce micro-là on entendra, d’accord.

Victoria. J’étais intéressée au sujet piégé {?} dont Esthela nous parlait, tout à l’heure, {…} parce que vous parlez souvent des sujets contemporains comme de sujets déboussolés, désemparés, et je trouvais très intéressant comment vous introduisez ces aspects essentiels des sujets contemporains, et donc vous développez les conséquences majeures des effets de la science sur le sujet, c’est qu’il devient finalement un sujet pris au piège.

Rose-Paule Vinciguerra. Voilà, première question, c’est une question, Victoria ?

Victoria. Oui, tout à fait. Donc effectivement ces sujets contemporains piégés {…}, prisonniers, ma question c’est : comment l’acte analytique peut aller à contre courant de ces systèmes de jouissance désubjectivants, finalement.

Esthela Solano. Oui, l’hypothèse de Lacan, c’était que, dans le Séminaire L’envers de la psychanalyse, toujours, au chapitre XI, c’est que notre rapport, qu’on a tous, c’est-à-dire à ces objets qui sont des substituts des objets pulsionnels, qui sont des objets qui se présentent à nous dans la vitrine comme dit Lacan, comme des objets causes du désir, ça cause le désir de les avoir, de les posséder, de les consommer, de les acheter, de les utiliser. Ce que cache aussi l’usage de ces objets symptomatiques c’est que, du coup, par les incidences du discours de la science dans la société contemporaine, le sujet est de plus en plus homologué à ces objets, à ces gadgets, et {…}, ce qui est dramatique aujourd’hui, ça se vit en ambiance d’angoisse dans l’univers du travail, n’est-ce pas, où, de plus en plus, ceux qui doivent vendre leur force de travail dans le marché du travail se trouvent de plus en plus unis à l’angoisse de : « A quand la poubelle ? » Et l’éphémère au niveau de la durée, que ce soit du contrat du travail, que ce soit {…} au niveau des relations amoureuses, c’est, ce cynisme contemporain, qu’évoquait Serge, le droit à la jouissance proclamé haut et fort, droit à la jouissance qui devient impératif de jouissance, ça comporte aussi le statut d’objet de l’autre, du sujet.

Alors ça c’était une question, et bon, mais il faut dire aussi qu’il y a un autre versant de cet objet, qui est le versant, que Lacan évoque aussi, le versant angoisse. Ce qui est voilé dans l’usage de l’objet, c’est que nous avons affaire à la voix et au regard. L’utilitaire, l’usager des objets est … n’a pas conscience qu’il est regardé par la télévision. Si jamais quelqu’un avait, bon, ça peut se produire comme phénomène psychotique n’est-ce pas, autrement on rêve devant la télévision, on se laisse hypnotiser, et on s’aperçoit pas que ça nous regarde ! {rire} Bon. Donc il y a une version d’angoisse qui peut apparaître dans certaines circonstances, et chose très importante, dans cette série d’objets Lacan met le psychanalyste à la place d’une lathouse. Pourquoi ? C’est pas parce qu’on est un objet produit de la science mais parce qu’on est un semblant d’objet cause du désir. On occupe pour l’analysant cette fonction de soutenir le désir à la place d’un semblant d’objet pulsionnel. Et là, dit Lacan, ça peut être une lathouse angoissante. La position de l’analyste est source d’angoisse chez l’analysant – cause du désir et source d’angoisse.

Rose-Paule Vinciguerra. Oui enfin l’analyse, comme disait l’autre jour Philippe Lasagna aère, a, tiret, r, c’est-à-dire que ça met quand même de l’air dans cet accrochage forcené. Et le transfert justement ça dirige autrement, peut-être que Serge va reprendre la question sur transfert et répétition…

Ethela Solano. Oui c’est une lathouse qui est au service d’un autre discours, enfin l’analyste-lathouse est au service d’un discours qui n’est pas celui de la science ni celui du maître. Donc ça produit d’autres conséquences.

Rose-Paule Vinciguerra. Je préfère l’analyste-sinthome à l’analyste-lathouse. Bon, qui avait des questions, encore, à poser, je crois Victoria et puis Pascale Fari ? {…} Alors, décidez-vous ! Pascale, tu veux poser une question ? Après Victoria reposera une deuxième question ?

Pascale Fari. {…} enfin qui me semble simpliste {…} sur la question du Un de jouissance. {…} dans la présentation qu’il avait faite pour {…}, c’était l’opposition entre l’Un et l’Autre. C’est-à-dire que le Un s’oppose à l’Autre en tant que ça nous bloque, ça m’avait semblé lumineux, c’est le Un comme ne voulant rien dire, non pas ce que vous faites valoir, le mode de jouissance purement autiste qui se répète sans que ça soit du signifiant qui ne veut rien dire à personne, et n’a aucune visée de vouloir vivre. Une jouissance autiste. Mais quand on dit, et c’est là que je n’ai pas les idées claires, quand on dit que c’est un S1 qui se répète, c’est une marque signifiante première, donc {…} c’est une hypothèse ? {…} avait développé cela, cela rejoint la question du refoulement originel, méthodologiquement, s’il y a un point qu’on n’arrive pas à reconstruire, alors Freud disait, Voilà, c’est un refoulement originel. Mais ça suppose que, notre conception, qu’on a, que c’est l’effet traumatique de la rencontre du langage sur le corps, ça se vérifie dans la clinique, mais quand on le {…}, c’est un Un qui, quand on le nomme comme un S1, c’est là que je ne suis plus {…}, c’est une nomination que l’on peut faire dans l’analyse, d’ailleurs {…} quand Esthela parlait d’effacement, ça m’évoquait ce qui maintenant, enfin que j’arrive à attraper comme cela dans Lituraterre, rature d’aucune trace qui soit d’avant. C’est-à-dire que c’est la rature qui produit la trace, c’est, il n’y avait pas un S1 là et puis tout d’un coup a été effacé, c’est la rature même qui produit la trace. {…}

Rose-Paule Vinciguerra. Quelle est ta question précisément ?

Pascale Fari. Comment concevoir, si on dit, d’un côté, c’est insymbolisable, c’est à jamais insymbolisable, qu’est-ce qu’on dit quand on dit : C’est un S1 qui se répète ? Si on dit, C’est un réel, insensé, hors sens, sans loi …

Serge Cottet. Sans S2.

Pascale Fari. Oui mais le faire consister comme S1 c’est déjà, voilà, c’est le fait de le faire consister comme S1 qui me laisse …

Rose-Paule Vinciguerra. Mais Serge t’a répondu, enfin Serge te répond mais il t’a répondu, au fond quand tu as épuisé tous les S2 qui s’y rattachent, à un moment donné, voilà, il reste un trou, et donc à cet égard il n’y a plus rien à faire.

Pascale Fari. D’accord, ça, on est d’accord. {rires} ça, il n’y a aucun doute là-dessus. La question c’est est-ce qu’on pense que c’est un S1 qui existe … {…} c’est une question mal faite et en même temps, est-ce qu’il y a un S1 qui se répète comme tel à l’identique mais qu’on n’arrive jamais à attraper, ou est-ce que de toutes manières il y a un insymbolisable qui n’est pas pris dans le signifiant et où on ne fait jamais que des tentatives de nominations successives comme {…} avait développé dans son texte {…}.

{…}

{Quelqu’un dans la salle}. Question subsidiaire mais pas sans rapport avec celle-là : la façon dont, Serge, tu as situé le petit a, {…} la question que Rose-Paule t’avait posée tout à l’heure, puisque tu situes quand même à un moment dans ton texte le réel implacable, impératif de jouissance qui se répète du côté de petit a.

Serge Cottet. Je pensais, je pensais à l’exemple du type qui jouit d’être laissé tomber. Je ne rattache pas cela, c’est l’expression qui me vient à ce moment-là mais ce n’est pas rattaché au symptôme à proprement parler.

. Parce que le petit a est plutôt du semblant, même s’il y a un bord qui touche au réel.

Serge Cottet. Oui, d’ailleurs dans le cas, je n’y étais pas mais j’ai lu le résumé, dans le cas de ce type c’était finalement toute la mise …

{…} {rires dans la salle}

Serge Cottet. … toute la jouissance masochiste qui était rapportée, corrélée à toute une mise en scène.

Esthela Solano. C’était apparemment dans ton cartel, ça a eu lieu il y a quelques années, {…}moi je ne garde aucun souvenir. Et comme je n’ai pas lu ce compte-rendu, je n’ai aucune idée du cas qui est évoqué par Serge.

{…}

Rose-Paule Vinciguerra. {à Serge Cottet} Non non mais c’est parce que tu as glissé à un certain moment d’objet a à sinthome, et là tu as rétabli au fond ce que tu voulais vraiment dire, l’autonomie des deux. Victoria, peut-être une dernière question ?

Victoria. {…} de l’indication de Lacan dans « La troisième », {…} l’avenir de la psychanalyse qui dépend {…}, ce réel, qui revient toujours à la même place, {…}. Ce n’est pas du tout de l’analyste que dépend l’avenir du réel, l’analyste lui, a pour mission de les contrer. {…}

Serge Cottet. Je pense que ça peut être commenté à partir d’une notion du réel plutôt déchaîné, que d’une notion du réel symbolisé, celui qui revient toujours à la même place, parce que si c’était le cas l’avenir du psychanalyste serait assuré. {rires dans la salle} En revanche le discours de la science qui s’appuie sur ce déchaînement, sur cette folie, ne garantit plus l’existence du psychanalyste, qui effectivement a pour mission de contrer.

Rose-Paule Vinciguerra. Bon, ça sera sûrement le mot de la fin.

http://www.dailymotion.com/video/xntb8s_congres-amp-buenos-aires-2012-3eme-soiree-preparatoire-a-l-ecf-13122011-2-2_news

7
sept 2012

Troisième soirée préparatoire au congrès

Répétition et science contemporaine

Soirée organisée par Rose-Paule Vinciguerra, membre de l’ECF et de l’AMP

Avec Esthela Solano-Suarez, Membre de l’ECF et de l’AMP,

Serge Cottet, Membre de l’ECF et de l’AMP

Rose-Paule Vinciguerra. Bon, merci d’être venus pour cette troisième soirée de préparation au congrès de Buenos Aires qui aura lieu, je vous le rappelle, du 23 au 27 avril 2012, et donc, la dernière fois, nous avions invité Philippe La Sagna et Pierre-Gilles Guéguen autour des items qu’ils ont faites dans le Scilicet à paraître.

Alors ce soir, nous accueillons Esthela Solano et Serge Cottet. Esthela Solano a, dans Scilicet, produit un texte sur « l’alétosphère » – elle va vous expliquer ce que ça veut dire, mais enfin on se doute que ça a un rapport avec la science et la vérité. Serge Cottet a produit un texte sur la « répétition ». Alors ces deux textes, en apparence, ne sont pas tout à fait ajointés l’un à l’autre, comme ceux de la dernière fois sur « plus de jouir » et « fétichisme », mais vous allez voir, j’espère, que, tout de même, en un sens, vers la fin du moins ces deux textes se rejoignent, et en tout cas ils posent une question que j’ai manifesté dans le petit argument que j’ai fait pour annoncer cette soirée, et qui est : « Effets de l’Un ». Bon. Donc, je vous laisse découvrir le texte d’Esthela Solano, sur l’alétosphère.

Esthela Solano. Bonsoir. Nous sommes réunis donc ici pour cette soirée préparatoire pour le prochain congrès de l’AMP, qui se tiendra au mois d’avril {…} j’espère que vous aurez l’occasion de venir, et dans le contexte de préparation de ce congrès, une collègue de l’AMP prépare comme vous le savez toujours un volume qui a trait au sujet du Congrès. Et pour la préparation de ce volume nous sommes sollicités les uns et les autres, à écrire un petit texte, et nous ne choisissons pas le sujet, nous répondons à une demande, et à un sujet qui nous est proposé. Ce qui m’a été proposé, c’est l’alétosphère. Donc j’ai rédigé ce texte que je peux vous lire ce soir, au mois d’avril dernier. C’est pourquoi je commence comme ça :

Il y a juste cinquante ans, le 12 avril 1961, Iouri Gagarine fut lancé à bord d’un petit engin sphérique de plus de deux mètres de diamètre, le Vostok-1, lequel entra en orbite autour de notre planète à une vitesse de 28 000 km / h. Il fit deux fois le tour de la terre en une heure et demie. Ce fut un événement marquant. Les premiers pas accomplis par la science vers la conquête de l’espace – imaginez-vous un petit engin de deux mètres et demie de diamètre {…}. Cependant, nous pouvons avancer l’hypothèse d’après laquelle le Vostok-1 s’inscrit dans la suite des conséquences de l’astrolabe, Le Grec, qui a produit l’astrolabe, s’était déjà avancé vers la conquête de la voûte céleste. Nous suivons ici la proposition de Lacan selon laquelle la pensée scientifique trouve son point de départ dans l’observation des astres. C’est une proposition de Lacan que vous trouvez dans D’un discours qui ne serait pas du semblant, p. 15. Si l’homme a commencé à s’intéresser au ciel, à la voûte céleste, c’est parce qu’il a porté son intérêt aux semblants, au météores, et aux choses qui apparaissent et restent toujours dans la même position dans le ciel, ou bien qui reviennent toujours à la même place. Encore fallait-il que par le biais d’un artifice, que Lacan attribue à Descartes, soit remise à Dieu la garantie de la vérité, pour ne pouvoir s’occuper ensuite que de sa valeur formelle – je vous renvoie ici au chapitre XI du Séminaire L’envers de la psychanalyse, au chapitre qui a été intitulé par Jacques-Alain Miller « Les sillons de l’alétosphère ».

Donc, si on se décharge de la garantie de la vérité pour que Dieu s’en occupe, et on ne s’occupe que de sa valeur formelle, alors cela veut dire qu’on ne comprend {?} la vérité comme relevant de l’ordre du sens, mais on prend la vérité comme élément d’un jeu qui est de l’ordre d’une combinatoire logique – purement formelle. Dans la formalisation logique, la vérité peut être notée alors par le chiffre 1 et le faux par le chiffre 0. Et de ce fait, tous les deux, 1 et 0, deviennent deux valeurs.

La vérité comme valeur étant soumise à des règles et à des axiomes, est donc par là réduite à la fonction d’instrument du savoir. Dans ces conditions, une science peut se construire, en rupture avec le présupposé, dit Lacan, que depuis toujours a marqué l’idée de la connaissance {?}.

Introduisant la distorsion entre le signifiant rhétorique en tant qu’il produit des effets de sens, et le signifiant mathématique comme étant hors sens, Jacques-Alain Miller resserre l’usage de la logique chez Lacan comme relevant, je cite : « de l’usage du signifiant mathématique pour attraper quelque chose du langage. » Je vous envoie donc au cours de Jacques-Alain Miller, L’Orientation lacanienne, leçon du 9 mars 2011, inédit. Jacques-Alain Miller souligne que si le réel s’inscrit pour Lacan d’une impasse de la formalisation mathématique, celle-ci – la formalisation mathématique -, se fait au contraire du sens, au niveau où ça ne veut rien dire ; comme l’énonce Lacan dans le Séminaire XX, page 85.

Le réel de la science est un réel qui est quantifiable et mesurable du fait du nombre. Si le langage se noue au réel, c’est pour autant que dans le langage, dans le langage il y a du numérable. Comment faut-il entendre le numérable ? Le numérable est à entendre ici comme relevant de l’élément, c’est-à-dire du signifiant Un. Le signifiant pris comme Un, l’Un tout seul, comme Un originel, est celui dont procède la suite des nombres. Dans ce sens, dit Lacan, tous les noms de nombres répercutent le signifiant Un. Et c’est au titre de cette répercussion, au titre de répercuter l’un originel que Lacan peut dire que les nombres sont du réel.

Jacques-Alain Miller l’a montré, dans son cours du 16 mars 2011 que cet Un, cet Un de Il y a de l’Un, est celui dont procède la science, puisqu’elle implique sa puissance dans le réel qu’elle manie. La science revient, dit Lacan, de la montée au zénith de la manipulation du nombre comme tel, et cela depuis l’évolution de la mathématique grecque. La conséquence majeure de cette manipulation du nombre est de faire émerger une nouvelle articulation de savoir, à partir de cette pure vérité numérique. Ce savoir inédit vient à la place du maître, et de cette transformation du discours du maître provient le discours de la science.

Ce qui caractérise le discours de la science n’est pas, dit Lacan, le fait d’introduire une meilleure connaissance du monde, mais d’avoir fait surgir au monde des choses qui n’y existaient d’aucune façon au niveau de la perception. Ça c’est fondamental.

En effet Lacan va distinguer, c’est toujours dans le chapitre XI de L’envers de la psychanalyse, Lacan va distinguer ce qu’il appelle, à partir du mot latin sensus, c’est-à-dire les sens, pas au sens de ce qui fait sens, mais au sens de ce qui relève des cinq sens, le sensus, il le distingue de la perception.

Ainsi pour ce qu’il en est du sensus, au niveau de l’oreille et de l’oeil, il a été possible d’aboutir à une numération des vibrations. Ce jeu du nombre va jusqu’à produire, dit Lacan, des vibrations qui n’avaient rien à faire ni avec nos sens ni avec la perception. De ce fait, la science a peuplé notre prétendu monde de sa présence – faisant exister ce dont on n’a pas le moindre soupçon, par exemple, les ondes. Les ondes dites hertziennes, ou autres, ce sont des objets qui ne peuvent pas être appréhendés par aucune phénoménologie de la perception, car elles sont le pur produit de la science, au titre d’une vérité formalisée. Dans ce sens, Lacan qualifie l’opération de la science qui vient produire des objets qui échappent à la perception avec le néologisme operçoit. Operçoit en tant qu’opération sur ce qu’on ne perçoit pas.

Tandis que le lieu occupé par ces produits de la science qui entoure notre planète, ce lieu qui entoure notre planète nommé jusqu’alors du nom d’atmosphère, ou de stratosphère, Lacan va l’appeler : alétosphère – encore un néologisme de Lacan. Le mot alétosphère est composé par Lacan à partir du mot alèthèia, terme issu de la langue grecque dont Heidegger se sert pour qualifier la vérité. Vous pouvez donc lire cet ouvrage de Heidegger, De l’essence de la vérité, questions I et II, Gallimard, page 175 {?}. Donc ça, c’est pour la première partie du mot alétosphère, on retrouve alèthèia. D’autre part, sphère, c’est la dernière partie du mot alétosphère, provenant du latin sphera, qui veut dire sphère, globe, corps céleste, lui-même pris au grec sphaira, désignant tout corps rond, ballon, globe, terme utilisé aussi bien par la géométrie que par l’astronomie, comme on peut le dire dans le Robert, Dictionnaire historique de la langue française.

Par l’opération de la science, l’alétosphère est peuplée des ondes. Mais l’alétosphère est devenue une véritable poubelle. Une déchetterie en apesanteur, flottant dans l’espace, et enrobant notre chère planète. Depuis plus de cinquante ans de conquête spatiale, de nombreux débris flottent dans l’espace – et cela atteint un niveau critique, au point que la NASA a comptabilisé 22 000 débris et estime à des millions le nombre de ceux qui sont trop petits pour être enregistrés. Alors on arrive à un point critique, parce que ça produit des collisions, àa produit des problèmes au niveau des satellites, au niveau de ceux qui font des voyages dans l’espace, mais aussi parce que de temps en temps, ça peut nous tomber sur la tête.

Ça peut nous tomber sur la tête au point que, au mois de septembre 2011, il y avait une véritable préoccupation autour du satellite URSS qui allait tomber sur la terre avec son poids de plus de cinq tonnes et demie. Il allait entrer dans l’atmosphère, et on ne savait pas trop bien à quelle place il allait … percuter la planète. On supposait que c’était en Amérique du nord, ou en Amérique du sud, et finalement il est tombé sans faire de mal à personne vraisemblablement dans l’océan.

Donc cette poubelle demande à être nettoyée. En 2007, la Chine avait encore accru le nombre de ces débris, puisqu’elle avait testé des missiles anti satellites qui avaient pulvérisé un satellite metéo en 150 000 morceaux. Or, faire le ménage de l’alétosphère, c’est extrêmement compliqué, parce que les Etats-Unis n’ont pas le droit, en vertu d’un droit international, de recueillir dans l’espace des objets appartenant à d’autres pays : chaque pays doit ramasser ses morceaux, ses ordures. Et donc la guerre froide est terminée mais la question de {…} des satellites reste sensible, posant des problèmes écologiques, politiques, technologiques aussi bien que légaux.

Un petit problème concernant l’alétosphère : de nos jours nous sommes nous branchés sur l’alétosphère, par l’intermédiaire d’une série d’appareils produits par la science, qui nous encombrent, mais qui nous encombrent, je dis peut-être, je parle en mon nom, mais dont nous ne pouvons pas nous passer. Le téléphone portable, les ordinateurs, la tablette, qui nous donnent accès à internet, au GPS, la télévision numérique et autres. Ils supposent tous la mise en action dans notre alétosphère de satellites artificiels. Et grâce à ces gadgets, à cette pluie d’objets que le savoir de la science a fait tomber du ciel, nous pouvons être en permanence connectés, aussi bien que à la merci de la voix et du regard. Encombrés et prisonniers que nous sommes de ces bouts de réel issus d’une formalisation de la vérité, la prolifération de ce nouveau type d’objets qui s’accomplit par le biais de la science nous prend au piège dans les rets d’un panopticon sophistiqué. Parce que comme tout le monde sait, ces petits gadgets permettent de nous localiser, d’avoir de plus en plus de renseignements sur chacun de nous, au point que le tout dernier gadget – je crois que c’est un portable dernier cri – on a découvert que {…} une petite puce où, grâce à cette puce, toutes les conversations, les messages, les opérations, les allers-retours, tout était absolument enregistré et pouvait être consulté par n’importe quel service des renseignements.

Donc, voilà l’envers des petits objets que la science nous a fait tomber du ciel et qu’elle nous a mis dans la poche.

Merci.

Applaudissements.

Rose-Paule Vinciguerra. La parole à Serge Cottet sur la répétition.

Serge Cottet. Alors la répétition, c’est un concept moins néologistique que le précédent puisque comme vous le savez c’est un topos de la doctrine, un des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Je le présente ici, donc, à l’origine pour le volume Scilicet dans le même cas que Esthela Solano, donc je l’ai présenté sur un versant clinique et dans la tension qu’il présente par rapport à Freud et Lacan, sa réinterprétation par Lacan.

Classiquement dans la cure analytique selon Freud, l’analysant répète au lieu de se souvenir, et on répète parce qu’on refoule ou qu’on ne comprend pas, et ainsi, le passé ressurgit dans l’actualité même de la séance. Souvenez-vous de l’homme aux rats insultant Freud, dans l’oubli qu’il est de ses vociférations à l’endroit de son père, jeune enfant insultant son père après une réprimande.

C’est sous cette forme de mise en acte que le refoulé se manifeste à l’insu du sujet. Freud va plus loin, considérant que le sujet pendant le traitement répète tous ses symptômes. Lacan a d’abord souscrit à cette conception, on peut dire imaginaire de la répétition comme intrusion du passé, ombre du passé dans le présent, à propos de l’image indélébile de Dora, notamment, en train de suçotter son puce gauche, cependant que de la main droite elle tiraille l’image de son frère plus âgé qu’elle d’un an et demie, Lacan y voit – je cite – « la matrice imaginaire où sont venues se couler toutes les situations que Dora a développées dans sa vie, – véritable illustration pour la théorie, encore à venir chez Freud, des automatismes de répétition ». Voyez « Intervention sur le transfert », dans les Ecrits, page 221.

C’est plus tard que Lacan ajoutera une référence à Kierkegaard, pour détacher la répétition de ce modèle qui est celui de la copie, ou du retour, de l’image, et montrera qu’on ne répète pas à l’identique et que la répétition exige du nouveau, et voilà le parcours qu’il reste à faire.

Quelles que soient les modifications qui suivront dans l’élaboration de cette notion, c’est le caractère d’insistance, de persévérance, de nécessité qui caractérise le Zwang, le compulsif, comme dans Zwangneurose, névrose obsessionnelle que certains veulent traduire névrose de compulsion, et c’est le même mot qu’on trouve dans Wiederholungzwang, compulsion de répétition.

Les situations les plus diverses, où quelque chose se répète, aboutissent effectivement à la même issue, une issue fatale, ça se termine toujours mal, et c’est le destin que nous fait l’inconscient, car le sujet s’emploie à répéter surtout les événements pénibles. Comme l’ont montré les rêves traumatiques, la répétition fait objection au principe de plaisir, transgresse le principe de plaisir. C’est l’impossibilité des retrouvailles et l’insatisfaction même, qui se répètent. La répétition de la déception, comme la répétition du traumatisme, justifie à partir de 1920 le concept de pulsion de mort, produit par Freud dans « L’au-delà du principe de plaisir ». Et c’est sur fond d’objet perdu que s’activent les tentatives toujours manquées, aussi variées qu’elles soient, de retrouvailles. Cette différence même entre objet perdu et ses substituts est le moteur de la répétition. Comme si l’inconscient fonctionnait à partir de traces, et la répétition comme cherchant les traces de ce chemin impossible à retrouver.

En fait il y a deux acceptions du concept de Wiederholungzwang, de compulsion de répétition. L’une élaborée en 1914 à partir du transfert, de la répétition des symptômes dans le transfert, l’autre, comme je viens de le dire, plus paradoxale, en 1920, dans « L’au-delà du principe de plaisir ». Ces deux tendances sont l’une, restitutive, reproductrice de signes, et l’autre, cette tendance paradoxale, souligne Lacan, qui répète quelque chose de manière gratuite, sans bénéfice, sans gain de plaisir, et donc d’énigmatique, comme cette répétition du trauma.

Lacan faisait valoir cette différence devant ses élèves dans le Séminaire II sur Le moi, voyez les pages 85. Un peu plus tard, mais toujours dans cette perspective structuraliste, Lacan a traduit la compulsion de répétition en des termes qui relèvent de l’ordre symbolique, à savoir l’insistance de la chaîne signifiante. C’est l’annulation du réel traumatique, par le signifiant, qui produit la répétition. On ne peut plus considérer les permutations de places, les déplacements, comme de simples copies du refoulé. La répétition donc est assujettie à l’ordre symbolique, à son inertie. C’est là ses connexions avec la pulsion de mort, cette inertie au-delà du principe de plaisir.

Dans le Séminaire XI Lacan identifie encore, enfin à un moment en tout cas du séminaire, identifie encore le réel à l’ordre symbolique : ce qui revient toujours à la même place. Jacques-Alain Miller souligne que la répétition des mêmes signifiants en effet est la condition même du sujet de l’inconscient. Et dans un sens la répétition est de part en part symbolique, symbolisation de l’absence, et n’est concevable que comme déplacement des signifiants. Quant au lien de la répétition à l’objet perdu, il n’est pensable qu’à partir du binaire fondamental du signifiant. L’exemple bien connu du Fort/Da illustre cette annulation de l’objet naturel par le signifiant, qui annule ce qu’est l’objet et la satisfaction qu’il peut donner, en remplaçant cette satisfaction par la répétition signifiante, les deux signifiants Fort/Da.

En 1968, après la parution de l’ouvrage de Gilles Deleuze Différence et répétition, Lacan donnait une version hyperstructurale de l’objet perdu, un blanc, un manque, dans la chaîne signifiante, et ce qui en résulte d’objet errant dans la chaîne signifiée. Donc, définition qui insiste, puisqu’on est en 1968, mais qui en fait paraît en-deçà de l’élaboration des quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse dans le Séminaire XI.

En effet, la réduction de la pulsion de mort à l’autonomie du symbolique, ne doit pas nous masquer un autre clivage du concept de répétition. Jacques-Alain Miller dégage un tout autre concept de la répétition, précisément dans le Séminaire XI. Désormais le moteur de la répétition n’est pas la symbolisation de l’absence, mais le réel du trauma, et c’est le sens de l’automaton et de la tuchè. Donc ce n’est plus le binaire répétition imaginaire si on veut et répétition symbolique, mais automaton et tuchè.

Alors là on voit que dans la clinique, n’est-ce pas, il y a des restes traumatiques, des rencontres douloureuses, qui se répètent certes à travers différents déguisements, c’est ça le nouveau, la création. Mais la répétition va toujours à la rencontre d’un réel qu’elle rate. Ce n’est pas le versant de la réparation, de la compensation à partir de l’objet perdu qui rencontre des conjonctures toujours renouvelées de répétition. Le ratage, c’est ce qui est cherché, qui est plutôt l’évitement d’un réel que l’insistance des mêmes signifiants pour compenser ou pour réparer ce réel. Elle se disjoint donc, dans sa structure, du transfert, qui, lui, présentifie plutôt l’objet comme réalité sexuelle de l’inconscient. C’est la définition de 1964.

En tout cas, il est impossible de déduire le transfert de la répétition et réciproquement, comme le fait Freud : ils ne sont pas déductibles l’une de l’autre. Le transfert n’est pas la répétition. Mais malgré tout, je suis la lecture que propose Jacques-Alain Miller des Quatre concepts, notamment dans son séminaire Silet, leçon du 15 mars 1995. Malgré tout, si l’on présente la répétition comme évitement, ratage, et le transfert comme présentification, rencontre, tuchè, il y a peut-être au-delà de cette disjonction une conjonction plus secrète, une conjonction plus secrète entre les deux, et c’est l’objet, l’objet a, qui nous oriente, puisque des deux concepts l’un fait valoir un ratage de la répétition, et l’autre au contraire le présentifie. Le Séminaire XI introduit donc une scansion par rapport à l’ordre symbolique, un peu sur le modèle de « L’au-delà du principe de plaisir » de Freud, qui émancipait la pulsion de mort du refoulement, pour la rattacher au trauma.

En effet, le ratage et sa jouissance nous oblige à penser un au-delà de l’ordre symbolique, un au-delà de la logique du signifiant. Miller l’a anticipé sur la suite puisque le Séminaire XI ne déploie pas le concept de jouissance, mais donne déjà l’idée d’un concept, d’un réel nouveau, non pas d’un réel qui revient toujours à la même place mais un bout de réel hors structure.

Donc la clinique démontre l’incidence du trauma comme réel impossible à symboliser : scènes sexuelles, deuils insurmontables, événements de corps, mais ratages caractéristique des conduites d’échec. Dans les années 1920, les symptômes de destinées fatales ont nourri le mythe de cette répétition comme « rencontre impossible », donnant du fil à retordre aux analystes, animés par le cliché de l’interprétation oedipienne. Ainsi, vous vous souvenez de la description que fait Freud du cas d’une femme, d’une femme malheureuse après trois mariages, et qui se retrouve veuve après chacun, à la suite de chacun de ces deuils, de ces morts. Il s’agit probablement d’Hélène Deutsch qui illustrera ce thème dans sa « Névrose hystérique de destinée » en 1930. Les coordonnées restent strictement oedipiennes, dans cet article, mais il perce dans dans ce cas une ouverture sur la jouissance sacrificielle destinée à soutenir l’impuissance du père. Et l’évitement de la rencontre avec le sexuel est bien plutôt le réel du fantasme oedipien.

Dans la passe, dans les témoignages de passe, nous avons des exemples de cet ordre qui sont signalés par exemple dans le rapport conclusif du cartel 2, celui auquel appartenait Esthela Solano, publié dans le numéro 75 de la Revue, de la Revue de la cause freudienne : un homme qui ne s’amourache que de femmes qui l’abandonnent, un autre qui répète le mariage malheureux de ses parents. Le symptôme n’étant pas levé par son déchiffrage oedipien, on a affaire à un sinthome défini comme cycle {signe ? Signe?}de savoir et de jouissance, impossible à traverser à partir de l’ordre symbolique. À la place de l’objet perdu donc qui serait le motif d’une annulation perpétuelle, s’avoue un impératif de jouissance, sous les espèces de cet objet a, voire de déchet, d’objet qui choit. Le réel dont il s’agit ne facilite pas les déplacements, ni les permutations, ni peut-être aucune traversée.

La répétition, pensée dans un premier temps à partir de l’ordre symbolique, se présente donc comme une tentative manquée de surmonter le non-sens de la rencontre. Elle dramatise, déguise, symbolise, ces vertus créatrices qui ont été soulignées par Deleuze et par toute une génération qui a pensé la répétition à partir de la différence, donc comme création, et non pas inertie, stagnation, toujours la même chose, ce n’est pas la répétition du même.

A cela s’oppose finalement une répétition du mode de jouir, solidaire d’un réel insensé, auquel nous sommes sensibles dans cette école. C’est sur ce point là qu’on fait la part de l’un de jouissance comme réitération d’un signifiant unaire, seul, finalement indépendant du trajet de la pulsion et sans autre dialectisable. La répétition, dit Lacan dans L’envers de la psychanalyse, n’est pas « quand c’est fini ça recommence », mais se définit d’un trait en tant qu’il commémore une éruption de jouissance, voyez la page 89 de L’envers de la psychanalyse. On recycle, on retrouve aussi de cette manière le concept de fixation – freudien -, mais il ne s’agit plus d’une fixation insignifiante ou un fantasme, mais d’un un numérique, ouvrant des séries infinies, cette réitération donne le substrat logique, ou encore topologique, comme la droite infinie, au concept aujourd’hui inflationniste d’addiction. Et le XXIème siècle ouvre sans doute un boulevard à toutes ces sortes d’addictions, notamment grâce aux objets de la science dont il a été question précédemment.

Applaudissements.

Rose-Paule Vinciguerra. Merci beaucoup, Serge. Donc je vais commencer par poser quelques petites questions à Esthela, tu nous parles de l’idée que, au fond, tout a commencé par l’observation des astres et ça me faisait penser à ce que Leonardo de {…} a publié récemment sur les semblants, les météores qui sont comme il le définit les arcs-en-ciel de la jouissance – en retournant une formule de Jacques-Alain Miller. Donc au fond, c’est vrai qu’avant la coupure galiléenne, au fond la pensée préscientifique essayait de penser la stratosphère comme tu l’as dit, avec des capitonnages, des signifiants qui étaient largement, tout de même, imaginaires. Donc là tu as bien noté que, avec la coupure épistémologique il y a eu un déplacement, que le discours de la science effectivement, tout ce que tu as développé dans la partie sur la perception, effectivement la coupure galiléenne c’est une coupure, c’est la constitution de la physique et ça ne s’opère qu’à partir des mathématiques. Galilée, avant d’être Galilée, avait essayé de concevoir notamment la chute des corps à partir de toute une série de physiques, il y a la physique d’Aristote, ensuite la physique de l’impetus, je ne vais pas développer cela, je vous renvoie au livre maintenant ancien mais magnifique d’Alexandre Koyré, Etudes galiléennes, et donc au fond, quand il formule la loi de la chute des corps {formule : e=1/2gt2 ?}, au fond il formule une loi qui essaie d’expérimenter mais en trouvant des calculs complètement faux d’expérimentation, il formule une loi qui n’existe pas dans la nature. La loi de la chute des corps, effectivement, pour l’expérimenter, il faut un tube à vide etc., puisque elle annonce que les corps tombent dans le vide avec une vitesse uniformément accélérée et, dans l’air justement il y a la résistance de l’air… Donc effectivement on ne voit pas, on peut cent mille fois jeter des boules du haut d’un gratte-ciel en observant jamais la loi de la chute des corps, je reprends cette exemple pour commenter ce qu’Esthela a développé autour de : la science se construit en totale rupture avec la perception, et donc elle construit finalement des lois qu’elle expérimente à travers des objets expérimentaux qui sont eux-mêmes des objets théoriques, bon.

Mais tu as dit : la science fait surgir des choses qui n’existent d’aucune façon. Voilà, je reprenais ça.

Donc deuxième point, j’en viens à mes questions, c’est que, effectivement, avec la science, il y a du savoir dans le réel, et donc l’émergence de la psychanalyse a été rendu possible parce que la psychanalyse a eu cette conviction que, aussi, l’inconscient c’était du savoir dans le réel, et qu’on allait pouvoir traiter le réel par le symbolique. Alors là tu poses, tu opposes là, très précisément, dans l’usage que Jacques-Alain Miller fait d’un certain nombre d’énoncés de Lacan, tu opposes le signifiant rhétorique, donc, dans la psychanalyse, qui est donc du côté du sens, n’est-ce pas, le signifiant rhétorique qui renvoie à la rhétorique de l’inconscient, à la métaphore et à la métonymie, et puis le signifiant mathématique hors-sens.

Alors je vais d’abord te poser des questions d’explicitations de formules de ton texte qui est très dense, et qui sont les suivantes. Tu dis : Jacques-Alain Miller resserre l’usage de la logique chez Lacan comme relevant de l’usage du signifiant mathématique pour attraper quelque chose du langage. Bon. Plus loin, tu dis : si le réel se noue au langage c’est pour autant que dans le réel il y a du numérable. Et enfin : Le numérable est à entendre ici comme relevant de l’élément, c’est-à-dire du signifiant un. Donc, est-ce que tu peux re-développer cette … voilà, ces énoncés sur le signifiant mathématique et le réel du langage. Bon, ça c’est un premier point.

Alors ma question va porter sur ce qui distingue au fond la psychanalyse de la science. Certes pour Lacan, on peut attraper la jouissance avec le signifiant mathématique, comme Lacan l’a fait dans La logique du fantasme, dans les formules de la sexuation, mais est-ce qu’au fond, là je te pose une question à laquelle tu cas sûrement savoir répondre : l’un du nombre ne met pas en jeu le corps, et donc, au fond quand Jacques-Alain Miller développe l’un d’une essence {?}, en particulier dans le cours qu’il a fait l’année dernière, au fond c’est l’un du signifiant un qui s’inscrit dans la jouissance du corps, dans la jouissance auto érotique du corps, ma question porte sur l’un du nombre et l’un de jouissance.

Bon. Alors pour en revenir précisément à ton exposé, donc tout à l’heure je disais que la science avait effectivement traité le réel par le symbolique et donc, repoussait toujours plus loin les limites du réel, mais tu montres dans ton exposé que le discours de la science a produit un nouveau réel, au fond, censé parasiter le symbolique ou maîtriser le symbolique. Tu fais référence, effectivement, à tous les objets que tu as énoncés aujourd’hui, tous les objets qui viennent perturber le corps, suppléer au corps, les déchets de poubelle dans l’espace, je dois dire que ça c’est particulièrement, enfin, on n’imagine pas que les poubelles sont au-dessus de nous… Donc la question que je voulais te poser c’est tout d’abord, c’est, au fond, tous ces objets, quelle … Est-ce qu’ils incident sur nos symptômes ? Et puis, quand tu parles aussi des objets, le téléphone etc., avec lesquels nous sommes en permanence connectés, au fond la question c’est, comment …

{Sonnerie d’un téléphone et rires dans la salle}

… c’est drôle ! Là c’est le réel qui vient vraiment perturber le symbolique ! Comment tous ces objets, gadgets etc., que tu appelles d’ailleurs des « bouts de réel issus de la formalisation », c’est assez joli parce que Serge emploie le mot « bout de réel hors structure », comment ils se connectent avec les corps vivants, notamment le regard, la voix, là, ce que tu disais des déchets qui circulent dans l’espace, je me disais, en t’écoutant, nous sommes sous le regard des déchets, nous sommes regardés par des déchets dont nous ne savons pas qu’ils nous regardent et … bon j’élucubre un peu, comme ça, tout ce qui me passe par la tête.

Donc lien avec les nouveaux symptômes, lien au fond de ces objets avec la pulsion dans les corps vivants : comment le regard, la voix, sont-ils attrapés par ces nouveaux objets ? Voilà, et puis alors évidemment, dernière question, qui est celle qui nous concerne, au fond … Voilà, lorsque l’analyste aujourd’hui, qu’est-ce qu’il a, comment est-ce qu’il peut faire lorsque justement, on est en présence du Y a d’l'Un ? – qu’a développé Jacques-Alain Miller.

Esthela Solano-Suarez. C’est difficile !

Rose-Paule Vinciguerra. Quatre questions ! Tu les a notées, mais si tu veux je les répète. Au fond, c’est ça : quelle place de l’analyste dans cette nouvelle configuration ? Est-ce que l’interprétation classique vaut encore ?

Fin de la partie 1 / 2

http://www.dailymotion.com/video/xno299_congres-amp-buenos-aires-2012-3eme-soiree-preparatoire-ecf-13122011-1-2_news

 

De l’enseignement de la poétique au Collège de France

L’Histoire de la Littérature s’est grandement dévelopée de nos jours, et dispose de nombreuses chaires. Il est remarquable, par contraste, que la forme d’activité intellectuelle qui engendre les oeuvres mêmes, soit fort peu étudiée, ou ne le soit qu’accidentellement et avec une précaution insuffisante. Il est non moins remarquable que la rigueur qui s’applique à la critique des textes et à leur interprétation philologique se rencontre rarement dans l’analyse des phénomènes positifs de la production et de la consommation des oeuvres de l’esprit.

Si quelque précision pouvait être atteinte en cette matière, son premier effet serait de dégager l’Histoire de la Littérature d’une quantité de faits accessoires, et de détails ou de diverstissements, qui n’ont avec les problèmes essentiels de l’art que des relations tout arbitraires et sans conséquence. La tentation est grande de substituer à l’étude de ces problèmes très subtils, celle de circonstances ou d’événements qui, pour intétressants qu’ils puissent être en eux=mêmes, ne nous disposent pas, en général, à goûter une oeuivre plus profondément, ni à concevoir de sa structure une idée plus juste et plus profitable. Nous savons peu de chose d’Homère: la beauté marine de l’Odyssée n’en souffre pas; et de shakespeare, pas même si son nom est bien celui qu’il faut mettre sur le Roi Lear.

Une Histoire appronfondie de la Littérature devrait donc être comprise, non tant comme une histoire des auteurs et des accidents de leur carrière ou de celle de leurs ouvrages, que comme une Histoire de l’esprit en tant qu’il produit ou consomme de la « littérature », et cette histoire pourait même se faire sans que le nom d’un écrivain y fut prononcé. On peut étudier la forme poétique du Livre de Job ou celle du Cantique des Cantiques, sans la moindre intervention de la biographie de leurs auteurs, qui sont tout à fait inconnus.

*

**

Mais une Histoire de ce type suppose ou exige, à titre de préambule ou de préparation, une étude qui eût pout objet de former une idée aussi exacte que possible des conditions d’existence et de développement de la Littérature, une analyse des modes d’action de cet art, de ses moyens et de la diversité de ses formes. On ne concevrait pas que l’Histoire de la Peinture, ou celle des Mathématiques (par exemple) ne fussent pas précédées d’une connaissance assez approfondie de ces disciplines et de leurs techniques propres. Mais la Littérature, à cause de sa facilité apparente de production (puisqu’elle a pour substance et pour instrument le langage de tous, et qu’elle ne combine que des idées non spécialement élaborées) semble pouvoir se passer, pour être pratiquée et goûtée, de toute préparation particulière. On ne conteste pas que cette préparation puisse paraître négligeable: c’est l’opinion commune, selon laquelle une plume et un cahier de papier, en y ajoutan quelque don naturel, font un écrivain.

Ce n’était pas là le sentiment des anciens, ni celui de nos plus illustres auteurs. Ceux-là mêmes qui ont cru ne devoir leurs ouvrages qu’à leur désir et à leurs vertus immédiatement exercées, s’étaient fait, sans qu’ils s’en doutassent, tout un système d’habitudes et d’idées qui étaient les fruits de leurs expériences et s’imposaient à leur production. Ils avaient beau ne pas soupçonner toutes les définitions, toutes les conventions, toute la logique et la « combinatoire » que la composition suppose, et croire ne rien devoir qu’à l’instant même, leur travail mettait nécessairement en jeu tous ces procédés et ces modes inévitables du fonctionnement de l’esprit. Les reprises d’un ouvrage, les repentirs, les ratures, et enfin les progrès marqués par les oeuvres successives, montrent bien que la part de l’arbitraire, de l’imprévu, de l’émotion, et même celle de l’intention actuelle n’est prépondérante qu’en apparence. Notre main, quand elle écrit, ne nous donne pas normalement à percevoir l’étonnante complication de son mécanisme et des forces distinctes qu’elle assemble dans son action. Mais ce qu’elle écrit ne doit pas, sans doute, être moins composé; et chaque phrase que nous formons doit, comme tout acte complexe et singulier, approprié à quelque circonstance qui se ne se reproduit pas, comporter une coordination de perceptions actuelles, d’impulsions et d’images du moment avec tout un « matériel » de réflexes, de souvenirs et d’habitudes. Tout ceci résulte de la moindre observation du langage « en acte ».

Mais encore, une réflexion tout aussi simple nous conduit à penser que la Littérature est, et ne peut être autre chose qu’une sorte d’extension et d’application de certaines propriétés du Langage.

Elle utilise, par exemple, à ses fins propres, les propriétés phoniques et les possibiliés ryhtmiques du parler, que le discours ordinaire néglige. Elle les classe même, les organise, et en fait quelquefois un emploi systématique, strictement défini. Il lui arrive aussi de développer les effets que peuvent produire les rapprochements de termes, leurs contrastes, et de créer des contradictions pou user de substitutions qui excitent l’esprit à produire des représentations plus vives que celles qui lui suffisent à entendre le langage ordinaire. C’est là le domaine des « figures », dont s’inquiétait l’antique « Rhétorique », et qui est aujourd’hui à peu près délaissé par l’enseignement. Cet abandon est regrettable. La formation de figures est indivisible de celle du langage lui-même, dont tous les mots « abstraits » sont obtenus par quelque abus ou quelque transport de signification, suivi d’un oubli du sens primitif. Le poète qui multiplie les figures ne fait donc que retrouver le langage à l’état naissant. D’ailleurs, en considérant les choses d’assez haut, ne peut-on considérer le Langage lui-même comme le chef-d’oeuvre des chefs-d’oeuvre littéraires, puisque toute création dans cet ordre se réduit à une combinaison des puissances d’un vocabulaire donné, selon des formes instituées une fois pour toutes?

En somme, l’étude dont nous parlions aurait pour objet de préciser et de développer la recherche des effets proprement littéraires du langage, l’examen des inventions expressives et suggestives qui ont été faites pour accroître le pouvoir et la pénétration de la parole, et celui des restrictions que l’on a parfois imposées en vue de bien distinguer la langue de la fiction de celle de l’usage, etc.

*

**

On voit par ces quelques indications la quantité de problèmes et l’immensité de la matière que propose à la pensée le dessein d’une théorie de Littérature telle que nous la concevons. Le nom de POETIQUE nous paraît lui convenir, en entendant ce mot selon son étymologie, c’est-à-dire comme nom de tout ce qui a trait à la création ou à la composition d’ouvrages dont le langage est à la fois la substance et le moyen, – et point au sens restreint de recueil de règles ou de préceptes esthétiques concernant la poésie.

L’art littéraire, dérivé du langage, et dont le langage, à son tour, se ressent, est donc, entre les arts, celui dans lequel la convention joue le plus grand rôle; celui où la mémoire intervient à chaque instant, par chaque mot; celui qui agit surtout par relais, et non par la sensation directe, et qui met en jeu simultanément, et même concuremment, les facultés intellectuelles abstraites et les propriétés émotives et sensitives. Il est, de tous les arts, celui qui engae et utilise le plus grand nombre de parties indépendantes (son, sens, formes syntaxiques, concepts, images…). Son étude ainsi conçue est évidemment des plus difficiles à conduire, et d’abord, à ordonner, car elle n’est au fond qu’une analyse de l’esprit dirigée dans une intention particulière, et qu’il n’y a pas d’ordre dans l’esprit même.: il en trouve ou il en met dans les choses; il ne s’en trouve point à soi-même qui s’impose à lui et qui passe en fécondté son « désordre » incessamment renouvelé.

Mais la Poétique se proposerait bien moins de résoudre les problèmes que d’en énoncer. Son enseignement ne se séparerait pas de la recherche elle-même, comme il doit se faire dans tout haut enseignement; et il devrait être abordé et maintenu dans un esprit de très grande généralité. Il est impossible, en effet, de donner à la Littérature une idée suffisamment complète et véritable si l’on n’explore pas, pour la situer exactement, le champ entier de l’expression des idées et des émotions, si l’on n’examine pas ses conditions d’existence, tour à tour dans l’intime travail de l’auteur et dans l’intime réaction d’un lecteur, et si l’o ne considère pas, d’autre part, les milieux de culture où elle se développe. Cette dernière considération conduit (entre autres résultats) à une importante distinction: celle des oeuvres qui sont comme créées par leur public (dont elles remplissent l’attente et sont ainsi presque déterminées par la connaissance de celle-ci) et des oeuvres qui, au contraire, tendent à créer leur public. Toutes les questions et querelles nées des conflits entre le nouveau et la tradition, les débats sur les conventions, les contrastes entre « petit public » et « grand public », les variations de la critique, le sort des oeuvres dans la durée et les changements de valeur, etc., peuvent être exposés à partir de cette distinction.

Cependant la partie essentielle d’une Poétique devrait consister dans l’analyse comparée du mécanisme (c’est-à-dire, de ce que l’on peut, par figure, appeler ainsi) de l’acte de l’écrivain, et des autres conditions moins définies que cette acte semble exiger (« inspiration », « sensibilité », etc.).

L’observation personnelle, et même l’introspection, trouvent ici un emploi de première importance, pourvu que l’on s’attache à les exprimer avec autant de précision qu’on le puisse. Il faut bien avouer que la terminologie dans les arts, et particulièrement dans l’art littéraire, est des plus incertaines: forme, style, rythme, influences, inspiration, composition, etc., sont des termes qui s’entendent, sans doute; mais qui ne s’entendent que dans la mesure où les personnes qui les emploient ou les échangent entre elles, s’entendent elles-mêmes. D’ailleurs, des mots aussi « élémentaires » que phrase ou vers ou même consonne demeurent bien mal définis.

*

**

En résumé, l’objet d’un enseignement éventuel de la Poétique au Collège de France, loin de se substituer ou de s’opposer à celui de l’Histoire Littéraire, serait de donner à celle-ci à la fois une introduction, un sens et un but.

PAUL VALERY

Février 1937.

6
sept 2012
Posté dans Paul Valéry par ttyemupt à 8:16 | Pas de réponses »

Samedi – Dîner tête à tête – chez Hvjupv

 Encore une de ces femmes-artistes – à vie seule et organisée en liberté – Celle-ci – amie de Cfutz – et comme elle Cosmopolite – toutes deux psychanalysées. Elle a vu mourir ces jours-ci deux de ses amis dont l’un, son psychanalyste W. Très frappée. Petit appartement – type – - Nous faisons le dîner ensemble -

 Je l’interroge ensuite devant le feu sur la psych[analyse]. Elle en parle assez bien. Je lui explique que je ne puis que juger cette pratique assez sévèrement – (a priori) – Elle ne donne rien quant aux choses supérieures – Et son expression me fait cabrer l’esprit. L’idée du souvenir de l’état amniotique ! – - Il y a cependant des vues qui doivent être considérées -

 Je suis fait pour un autre genre d’analyse et d’auto-représentation du système Ψ. Je raconte à Hvj. comment je me suis délivré ou débarrassé avec luttes de mes démons 91, -20, -32 -

 Je ne sais si elle a compris que ma solution consiste à phénom[én]aliser tout le psychisme et à chercher à lui trouver – (ou à lui donner) – de la réponse, (au plus tôt) qu’il est un système fermé  - qui est compris entre des « sensations », des actions-éliminations et un fonctionnement caché de masse vitale – avec ses innombrables unités, ses grandes fonctions monotones, ses fluctuations de répartition etc.

6
sept 2012
Posté dans Paul Valéry par ttyemupt à 7:59 | Pas de réponses »

« Psychanalyse »!

C’est trop consentir à l’affectivité et au trouble, sans parler de l’invention, à tendance équivoque toujours, qui vicie toute confession, plus ou moins inconsciemment. L’aveu a toujours un but.

Et le langage falsifie toujours ce qu’il exprime des états qui sont censés se placer en deçà de la possibilité de s’exprimer en langage. On raconte ce qu’on a éprouvé avant le moment où on a eu la parole. Mais le récit doit se plier à l’organisation acquise d’un langage – et le produit du récit est le produit du langage de l’un évalué dans le langage d’un autre !…

6
sept 2012
Posté dans Paul Valéry par ttyemupt à 7:43 | Pas de réponses »

 Il faudrait inventer une structure (comme celles inventées par Riemann) dont la connexion fît voir (au moins grossièrement) les appartenances réciproques qui font d’un contenu un contenant et un contenant d’un contenu, puisque je suis dans un monde qui est en moi, enfermé dans ce que j’enferme, produit de ce que je forme et entretiens, – comme mes deux Serpents dont chacun est finalement dans l’autre.

 L’imaginable expire par conséquence de la prolongation d’un processus imaginable qui ne peut se poursuivre.

 

12345

Yangsmit |
Un Amour Intemporel |
Avantquelaube |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Liberezvosidees
| Lezophe
| Ccalavie